Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 9

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«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus de courage que tout son corps.

«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé: la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris.

«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état.

«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.»

LIVRE DEUXIÈME

1797--1798

Sommaire.--Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Steigel. --Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco. --Mission de Junot et de Murat.--Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de Naples.--Surprise du château Urbain.--Siége de Mantoue.--Lonato (3 août 1796) .--Anecdote.--Castiglione (5 août).--Roveredo.--Trente.--Lavis. --Bassano.-- Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17 novembre).--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17 janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).--Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de l'archiduc Charles.--Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec la Sardaigne.

J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni, jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs, c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général Bonaparte.

Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas, sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.

L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.

La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages qui y ont joué les principaux rôles.

Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier, il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et, pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action, il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant. Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel, une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux embrassaient le développement. Tel était Masséna.

Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne, en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial, mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels; bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna, ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre eux la moindre comparaison.

Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel. Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe, désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre, constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de général de division.

Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre. Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette circonstance; il a péri au commencement de la campagne.

Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant en campagne.

Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire; il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major auprès d'un bon général.

Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef. Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant, glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre: quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple, avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre, soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations, elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens, n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants, que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire l'application de ce vers d'un poëte célèbre:

«Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»

J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons, cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer de leurs compatriotes.

L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un homme aux ennemis.

Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette campagne.

L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux fatigues et aux dangers.

Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations. Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités nécessaires.

Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre, marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.

Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12 avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi, le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.

Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo, et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste, isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours, puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions. Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres, auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des succès.

Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées, fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent prisonniers de guerre.