Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 8
«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation. Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux, quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si nous n'avions rien fait pour l'obtenir?
«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris; je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu de mots, son histoire.
«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu, beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos préparatifs a un peu fait hâter cette mesure.
«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795.
«Les préparatifs de l'embarquement continuent, mon cher père, et ils commencent à tirer à leur fin.--Je m'embarquerai sur l'_Helvétie_, bâtiment marchand de cinq cents tonneaux et armé de vingt pièces de canon, qui a été dévolu à l'état-major de l'artillerie.
«Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attaché, et qui le mérite sous tous les rapports: c'est le général Gouvion. J'ai connu sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les rappelle.--L'intérêt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez grand titre à ma reconnaissance;--il vient de l'armée des Alpes et va à celle d'Italie avec le général Vaubois, dont vous vous rappelez sans doute, et dont j'ai été bien aise de faire la connaissance.
«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.
MARMONT À SA MÈRE.
«En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795.
«C'est le pied dans l'eau, ma bonne mère, que je vous écris. Nous avons tous reçu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couché à bord. Nous sommes à merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est nécessaire; depuis longtemps, j'avais prévu tous mes besoins et je m'étais occupé à les prévenir.
«L'escadre a mis à la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle. Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les combattre.
«Notre destination est enfin arrêtée. La paix faite avec la Toscane a fait renoncer au projet d'aller à Livourne, et nous allons décidément en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener l'abondance. Voilà déjà un des bienfaits de cette convention.»
MARMONT À SON PÈRE.
«À bord du brick l'_Amitié_, en rade de Toulon, 8 mars 1795.
«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de partir nous fait attendre patiemment.
«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes, Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan.
«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par les autres armées de la République.
«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.
«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se réduit à des bruits.»
MARMONT À SA MÈRE.
«Toulon, 18 mars 1795.
«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets, anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le _Ça-ira_ et le _Censeur_, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.
«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.
«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces nouveaux devoirs.
«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires. Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les prisons.
«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en assurent l'observation.
«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il faut donc l'oublier.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Strasbourg, 23 juillet 1795.
«Je suis arrivé ici avant-hier; mon tendre père; je vous aurais écrit hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars après-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup d'argent? J'aime à remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus, j'aime à m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en écarter.
«Je ne crois pas que les grands projets sur l'armée du Rhin s'exécutent. La paix conclue avec l'Espagne amènera probablement celle avec l'empire, et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goûterons, cet hiver, les douceurs de la paix.
«Cette perspective me paraît douce, puisqu'elle me fait entrevoir le bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intérêt cette ville; j'y suis arrivé prévenu fort favorablement; mais, pour la bien juger, il faudrait y faire un plus long séjour.
«J'ai aperçu les bois de Saverne, où je vous ai ouï dire que vous aviez chassé souvent, et j'ai considéré avec plaisir le théâtre des anciens plaisirs de mon père.
«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.
«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait aussi ailleurs.»
MARMONT À SA MÈRE.
«Ober-Ingelheim, 3 août 1795.
«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois, je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes. Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir.
«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions il recevra! il les aura bien méritées!
«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port; l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement, qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter.
«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi. J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote, une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour réparer ce malheur.
«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps. Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte.
«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a purifié par le feu.
«J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractère des Allemands était beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de toutes ces qualités. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez ceux-là.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795.
«Mon cher père, la nouvelle du passage du Rhin se répand en ce moment, et elle paraît plus que probable. Il est constant que nous nous sommes emparés, auprès de Coblentz, d'une île qui est à une très-petite distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous devons être établis de l'autre côté du fleuve. La campagne va donc commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les opérations ne peuvent être que brillantes, car l'armée est animée d'un bon esprit. Pour mon compte, je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous étions plongés, et parce qu'il se présente de nouveaux triomphes à obtenir, et parce que les travaux du moment amènent plus sûrement et plus promptement la paix.
«Ne vous inquiétez pas des dangers que je vais courir; j'ai échappé à ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'étoile qui me protége m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu, et je regarde leur perspective moins désagréable que la disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jugé quand vous avez pensé que les besoins n'étaient pas capables de m'abattre; mais mon courage ne doit pas vous les faire oublier.
«Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre séparation ne doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai voué.»
MARMONT À SA MÈRE.
«Quartier général d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795.
«J'avais bien raison de vous écrire, il y a peu de temps, ma chère mère, que, si l'armée devenait active, ma position serait fort agréable. Je suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence. L'artillerie était ici désorganisée; aujourd'hui elle est sur un très-bon pied; tout se fait avec ordre et méthode; j'espère que, si elle agit, elle ne sera pas en arrière de ses devoirs. Je vous dis avec un peu de vanité ce que je pense; je me serais dispensé de vous écrire tout cela si je n'eusse pas été persuadé de l'intérêt que vous prenez au succès que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne m'accuseriez pas de présomption pour vous dire aussi franchement ce que j'espère. Autant le commencement de l'été a été vilain ici, autant la fin en est belle.
«Cette époque-ci est bien intéressante pour la République. Les nouvelles de l'intérieur portent un caractère aussi important que celles des armées. Nous avons tous ici maintenant adopté la constitution. Que partout l'opinion soit la même, et qu'enfin une réunion sincère nous assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu, ma tendre mère,» etc., etc.
MARMONT À SON PÈRE.
«Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.
«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la paix.
«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde. Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme des nôtres.
«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et, quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la prochaine possession.
«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries, et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer, forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier. Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux, nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre: aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.
«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts.
«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau.
«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt.
«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement. Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.
«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.
«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats.
«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement:
«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues;
«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin, pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de précipitation et de confusion.
«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont bien maladroits.
«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte et montre encore l'exemple de l'harmonie.
«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer.
«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une bataille!»
MARMONT À SA MÈRE.
«31 octobre 1795.
«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici; j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7.
«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous avons perdu deux cents pièces de canon.
«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer l'hiver affreux qui lui était préparé.