Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 7

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«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite; les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement, et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie, abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les reins cassés.

«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant: c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font éprouver de bonheur.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793.

«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en faisant les fonctions d'officier d'état-major.

«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté, car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à Saint-Paul après une absence de dix heures.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Toulon, 26 décembre 1793.

«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables intérêts.

«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries, établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient impraticable.

«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a montré le contraire.

«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler; deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin, le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les inquiéter dans leur retraite.

«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer, ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.

«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place, ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne pouvait plus s'échapper.

«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus, elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes. Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans avoir répandu autant de sang.

«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier; les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une frégate, et nous en ont coulé autant.

«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.»

PRISE DE TOULON.

«Au quartier général de Toulon, le 6 de nivôse an II de la République française (26 décembre 1793)[3].

[3] Tout fait présumer que ce rapport a été fait par le général Bonaparte. (_Note de l'Éditeur._)

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE, CHARGÉ DU SIÉGE DE TOULON, AU PRÉSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE.

«Citoyen président, je te prie de communiquer à la Convention un court mémoire que j'ai cru nécessaire de publier pour redresser l'opinion publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la prise de Toulon; il est dicté par la plus scrupuleuse impartialité et par la vérité, que j'aime autant que la République.

«Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons combattus, et dont nous avons trouvé un grand nombre dans les postes avancés; mais nos braves frères d'armes n'ont pris que les drapeaux emportés sur la brèche, ou arrachés des mains d'un ennemi, et ils auraient rougi d'une trivialité qui ne doit plus en imposer à personne. J'aurais pu me donner quelque éclat personnel en prenant les devants pour annoncer un si grand événement; mais Toulon était pris, j'y avais contribué de toutes mes facultés, c'était assez pour moi: la gloire doit être tout entière à mes braves frères d'armes. Je cherche encore dans l'obscurité des rangs les soldats qui se sont distingués, et je ne publierai les noms des officiers qu'après avoir fait connaître ceux qui les ont secondés.

«Salut et fraternité,

DUGOMMIER.»

MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON.

«Je ne me suis pas empressé de donner les détails les plus essentiels de la réduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup d'autres pouvaient se livrer à ce doux loisir et satisfaire la curiosité du public sans préjudicier à de plus importantes occupations.

«_Toulon est pris_: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits, surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion publique.

«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau ne les attendit.

«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes; maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une attaque générale.

«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries, dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis que nous faisions entendre _nos dernières raisons_, nos colonnes offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin, on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu, mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive. Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues, Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous, complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également les précautions qu'exigeaient les poudrières.

«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit; absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles d'Hyères avec leurs vaisseaux.

«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé, plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre, rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques magasins incendiés.

«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus; enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart controuvés.

«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité. J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du canevas.»

ORDRE DU JOUR.

«Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793).

«Rien de plus glorieux pour les armes de la République et pour les braves sans-culottes, rien de plus utile à l'affermissement de la souveraineté nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infâme Toulon et sur les despotes coalisés qui s'y étaient rassemblés; toute la France se réjouit de vos succès; combien tous ceux qui y ont concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de joie dont les voûtes de la Convention nationale ont retenti à la lecture des dépêches, ils auraient joui doublement du bonheur public, et ils auraient senti que la plus belle récompense est de pouvoir se dire qu'on a concouru à sauver son pays et à le délivrer des tyrans qui voulaient l'asservir.

DUGOMMIER,

«Général en chef.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.