Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 6
Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre, pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant, et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres. Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays et de tous les temps.
Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal _des victimes_. Personne n'était en situation de faire les frais de nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les souvenirs du crime.
Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui, il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.
Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général; il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en 1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna, Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive, les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral, et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.
Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais, la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre 1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie; il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les plaines du Piémont.
Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques mois plus tard, commencé la campagne.
Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.
L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs, difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée, dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes, en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer, étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances, nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre départ.
Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et, lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats; tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes, quand le général Bonaparte arriva à Nice.
Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles, un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron; ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui préparâmes les voies auprès de notre général.
Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général, vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation, le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé les limites de sa prophétie.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE PREMIER
MARMONT À SON PÈRE.
«Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.
«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois, des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.
«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les prisons. Tel est le sort du général Rossi.
«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier.
«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats; il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents.
«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.
MARMONT À SA MÈRE.
«Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.
«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin, car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin mes désirs sont satisfaits.
«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que l'on veut bien avoir de mon instruction.
«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec tout leur attirail sans aucun accident.
«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi; trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté; je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur approbation.
«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un jour.
«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage. Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.
MARMONT À SON PÈRE.
«Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.
«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire, ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.
«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la _cour dorée_ a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et un autre le cheval d'un officier d'état-major.
«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en rendre compte.
«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables, et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.
«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi, pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.
«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons; l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et démasqua le village.