Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 5
L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise; l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues; portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés, et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite. L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous pûmes en jouir.
C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége, préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps, Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif, exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile, l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée; cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire: au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi, après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach. L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége, amené à grand'peine, fut renvoyé de même.
Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée. Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence, après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre 1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai; mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux, et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim.
La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet, un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à douze lieues en arrière.
Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et vint se réunir à lui.
L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation, sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10 novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre.
Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim, ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette ville avait ouvert ses portes.
J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession, car Manheim était fortifié.
Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par le général autrichien à continuer ses opérations.
Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10 novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté plusieurs.
Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de Neustadt, qu'occupait l'ennemi.
Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin, et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut.
Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours, et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant, possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont, vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes inspirations étaient justes.
J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public, proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer. Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait, dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais, tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au 13 vendémiaire.
Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution, d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices, était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris, c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne, car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et, avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de résister à une population nombreuse qui attaque.
Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon, dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui, c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie, il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris, toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de ses devoirs, pour oser la braver.
Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion, anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas; que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu. Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.
Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry, il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun rencontre journellement dans sa carrière.
Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce pouvoir que je trouvai établi à Paris.