Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 4

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Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur; jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu, à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9 thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition. Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs, pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport, toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort; car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte; sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres représentants.

Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte, en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte, arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions, ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et nous étions bien décidés à l'empêcher.

Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine.

Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France, non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent: l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup d'autres.»

Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les avait devancés.

Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme, chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive, et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité, hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout autre.

Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension; il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire, l'esquisse de ce premier mouvement.

Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans, et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était placé sur le brick l'_Amitié_.

Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le _Ça ira_ et le _Censeur_, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car personne n'augurait bien de l'entreprise.

Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune, le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance, car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte, tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte, et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants, étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et, si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie, ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner. Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais déjà communiqué les sentiments qui m'animaient.

Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris. Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps. De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire, il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès.

Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté, rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque, nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école militaire de Brienne, et se lia avec nous.

Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été, comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée, comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le très-humble serviteur du général commandant une simple division.

Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé, elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se développer et grandir.

Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence, et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à Moulins, je vous y ferai employer.

«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance, est de faire la guerre tant qu'elle durera.»

Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence. Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or qui composait ma véritable richesse.

Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter, votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit de notre avenir commun.»

Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie, il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens: les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le rappelèrent peu de mois après à Paris.

Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre. Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon, était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à cette décision et entamer ma réserve de dix louis.

En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations, et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph, couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port.

L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée. Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces _Mémoires_: cet officier est, sans contredit, l'_ingénieur_ de la grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain, haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major.