Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 3
La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre, par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu; cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est, un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer sont couvertes et assurées.
L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense. C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance. Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de naissance.
Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice, passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti; celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie, composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement été pris dans quelque cuisine.
Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui. Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence, tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée.
L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M. Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie, celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la confiance.
La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des _Sans-Culottes_, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent; la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais, en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade. En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon, était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer, dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et voilà le principe de sa fortune.
Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée _batterie de la Convention_. Son objet principal était de faire diversion et de tromper l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions, enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant la sortie.
Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait ainsi mes voeux.
On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir.
Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne, et commandée par le chef de brigade Laborde.
L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes. L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer.
L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait, ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie, on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles; des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux armes.
À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement, précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire, échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là, chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte, devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux, appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts, trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement.
Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes. En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde. Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.
Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître, appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama.
Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son apparition, il fallait se soumettre à son influence.
En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient, plus tard, se passer de si grands événements.
Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie; je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité publique.
La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée, on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et s'échappa.
En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants, et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans cela hors d'atteinte de leurs ennemis.
Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé prendre dans son port la frégate la _Modeste_ par les Anglais, et nous étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte, et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme, nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui dont nous avons depuis été entourés.
Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la _Nerva_ par _Dolce-Aqua_, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième, partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la troisième marcha par Port-Maurice et Oneille.
Je fus envoyé en reconnaissance sur Oneille, où nous entrâmes le 20 germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers, elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort se rendit.
Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et peu capable.
Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer un coup de main sur cette ville.
Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre de voir la place avec autant de détail que possible, sans me compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes, sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France; nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice.