Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 26
«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai.
«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré, qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations, sont dans une égale misère!
«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq; ainsi ce commandement est illusoire.
«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus besoin de secours que les communications deviennent plus rares.
«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un pas vers la famine.
«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.
«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin; personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures, la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante sous.
«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille, l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont pas moins pressants.
«Le médecin Valdony, que vous m'avez annoncé, n'est pas arrivé, je crois même qu'il n'est pas parti.
«Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hôpitaux; je vous demande avec la plus vive instance de nous en faire envoyer.
«Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste, et d'ailleurs il est nécessaire dans sa province; je vous demande de nous en faire envoyer un.
«La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint deux capitaines de bâtiments marchands, afin de l'aider dans ses pénibles travaux.
«J'attends votre réponse à ma lettre du 26, afin de savoir si je dois envoyer à Damanhour les marins dont je vous ai parlé.
«La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'était paru.
«Je n'ai reçu qu'hier votre arrêté du 22 nivôse; je vais le mettre à exécution; les alléges sont prêtes.»
BONAPARTE À MARMONT.
«Au Caire, 5 février 1799.
«Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle ne peut pas profiter du moment où les Anglais sont loin pour sortir, qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tôt possible.
«Je vous salue.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Rosette, 23 février 1799.
«Nos maux augmentaient, mon cher général, et je ne voyais aucun moyen de leur apporter de remède, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli où cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer quarante-huit heures ici. J'ai respecté les lois sanitaires, et me suis campé hors la ville. Le général Menou m'a remis le commandement. J'ai sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothéqué sur les rentrées de l'arrondissement. La moitié sera payée ce soir, et je l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de près. Je payerai avec cet emprunt la première quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une vingtaine de mille francs à la marine, et je donnerai assez d'argent au génie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps déjà sont suspendus.
«C'est la perspective qu'offrent les événements que l'on peut présumer qui m'a décidé à venir trouver le général Menou, et de lui demander ou de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous m'avez confié. Votre absence me rend personnellement responsable de tout ce qui doit être fait, et j'ai été effrayé en pensant qu'en restant encore quelque temps dans la même sécurité la ville d'Alexandrie ne serait pas capable de la résistance qu'il est nécessaire qu'elle oppose.
«J'ai donc cru devoir mettre de côté les considérations particulières, au risque même de déplaire au général Menou. J'ai cru indispensable de tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai pensé surtout qu'il fallait faire arriver promptement les fortifications à un terme qui donnât quelque confiance; et je crois pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prévoyance; et, si j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'eût été trop tard.
«J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers ordres m'ont autorisé à faire. J'ai pensé exclusivement à préparer la défense d'Alexandrie, à laquelle mon honneur aujourd'hui est lié. Le général Menou m'a parfaitement reçu et a paru me céder sans peine le commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon général, l'impossibilité d'envoyer un bataillon à Damanhour. Les quatre qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de diminuer ce nombre.
«Le général Menou me laisse donc la légion nautique, moins un détachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer à Ramanieh, afin de mettre à même le chef de brigade Lefebvre de s'établir de nouveau à Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentrée des contributions. Malgré tous mes efforts, elles ne s'élèveront jamais à la hauteur des dépenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier courrier le tableau des différences.
«La peste va bien à Alexandrie; les accidents sont devenus moins fréquents, et le nombre des morts moins considérable: nos hôpitaux ne perdent pas plus de trois à quatre hommes par jour.
«Les Anglais sont toujours en présence. Ils ont suspendu depuis quelques jours leur bombardement.»
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIÈRES
Avis de l'éditeur.
LIVRE PREMIER.--1774-1797.
Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à l'école d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.
Admission au 1er régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de Tournoux.--Premier combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du Petit-Gilbraltar (17 décembre 1793).--Pillage de Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).
Situation intérieure de la France.--La terreur.--9 thermidor.--Bonaparte accusé.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet d'une expédition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'armée d'Italie.--Siége de Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.
Pichegru.--Desaix.--15 vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du général Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23 novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de Bonaparte.
CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER.
Lettre de Marmont à son père, du camp de Saint-Ours.
-- -- à sa mère, du camp de Saint-Ours.
Lettre de Marmont à son père, de Certamussa.
-- -- à sa mère, de Saint-Paul.
-- -- à son père, de Toulon.
Rapport original de la prise de Toulon au président de la Convention nationale.
Ordre du jour du général Dugommier.
Lettre de Marmont à sa mère, du fort de la Montagne.
-- -- à son père, du fort de la Montagne.
-- -- à sa mère, en rade.
-- -- à son père, à bord du brick l'_Amitié_.
-- -- à sa mère, de Toulon.
-- -- à son père, de Strasbourg.
-- -- à sa mère, d'Ober-Ingelheim.
-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim.
-- -- à sa mère, d'Ober-Ingelheim.
-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim.
-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim.
-- -- à sa mère.
LIVRE DEUXIÈME.--1797-1798.
Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de Murat.
Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de Naples.--Surprise du château Ubin.
Siège de Mantoue.--Lonato (3 août 1796).--Anecdote.--Castiglione (5 août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17 novembre) .--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17 janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).
Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de l'archiduc Charles.
Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec la Sardaigne.
18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Négociation de Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame Bonaparte à Venise.--Desaix à Passeriano.--Première idée sur l'Égypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'armée du Rhin confiée à Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre 1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan à Radstadt et de Radstadt à Paris.
CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIÈME.
Lettre de Marmont à son père, de Cairo.
-- -- à son père, de Cherasco.
-- -- à sa mère, de Crémone.
-- -- à son père, de Milan.
-- -- à son père, de Peschiera.
-- -- à sa mère, de Milan.
-- -- à son père.
-- -- à son père, de Bassano.
-- -- à son père, de Castiglione.
-- -- à son père, de Brescia.
-- -- à son père, de Vérone.
-- -- à sa mère, de Milan.
-- -- à son père, de Goritz.
LIVRE TROISIÈME.--1798-1799.
Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation intérieure de la France.--Première idée d'une descente en Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de Marmont.
Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le Nil.
Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardan (19 juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir (1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre.
Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le général Mauscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.
CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIÈME.
Lettre de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
-- de Menou à Marmont, de Rosette.
-- de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
-- -- à Menou, d'Alexandrie.
-- de Menou à Marmont, de Rosette.
-- -- à Marmont, de Rosette.
-- de Bonaparte à Marmont, du Caire.
-- -- à Marmont, du Caire.
-- de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie.
-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie.
-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie.
-- de Bonaparte à Marmont, du Caire.
-- de Marmont à Bonaparte, de Rosette.
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.