Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 25
«Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne réussiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoyé fera merveille au physique et au moral.
«Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici à ce travail lorsque les circonstances auront changé, et je ne crois pas qu'il faille attendre longtemps.
«Je ne sais si vous avez des données sur les bâtiments turcs qui sont ici près, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui les montent. Jamais un bâtiment turc ne s'approche d'une de nos batteries sans être suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec laquelle ils sont arrivés ne pourrait-elle faire penser que ce n'est point une expédition venant de Constantinople, mais quelques bâtiments en croisière ou de Rhodes, ramassés par les Anglais? Si nous sommes assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous ferons des prisonniers, et nous saurons à quoi nous en tenir.»
MARMONT À MENOU.
«Alexandrie, 12 novembre 1798.
«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter, et je suis prêt à tout faire pour y parvenir.
«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique. Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage, et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de profiter des circonstances favorables qui peuvent se présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui, mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se préparent, et que vous dirigerez.
«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette confiance, mon abandon.»
MENOU À MARMONT.
«Rosette, 15 novembre 1798.
«INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.
«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer.
«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au Caire, au général en chef.
«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de bâtiments qui excéderait celui de _deux_ avant d'avoir la réponse du Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher.
«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés.
«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des parlementaires anglais.
«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure, circonspection, politesse et fermeté.»
MENOU À MARMONT
«Rosette, 15 novembre 1798.
«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la mienne.
«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez; soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour y répondre.
«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps, et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.
«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi, mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie; vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour traiter avec eux.
«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais, au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute.
«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.
«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié. _Vale et ama_. Pressez la construction des ouvrages.»
BONAPARTE À MARMONT.
«Au Caire, 29 novembre 1798.
«L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de prendre le commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoyé un parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs, sa lettre à l'amiral anglais n'était pas digne de la nation. Je vous répète ici l'ordre que j'ai donné de ne pas envoyer un seul parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien. J'ai accoutumé les officiers qui sont sous mes ordres à accorder des grâces, et non à en recevoir.
«J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la quatrième d'infanterie légère. Il est extrêmement surprenant que je n'en aie rien su.
«Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant.
«Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail.
«Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite des lettres reçues de Saint-Jean-d'Acre.
«Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses passe-ports en règle. Que ceux qui s'en vont n'emmènent pas de domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et qu'ils n'emportent point de fusils.
«Je vous salue.»
BONAPARTE À MARMONT.
«Au Caire, 2 décembre 1798.
«Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand secret, le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le capitaine Barré. Vous leur ferez part de la présente lettre; vous leur ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procès-verbal de la réponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux.
PREMIÈRE QUESTION.
«Si la première division de l'escadre sortait, pourrait-elle, après une croisière, rentrer malgré la croisière actuelle des Anglais, soit dans le port neuf, soit dans le port vieux?
DEUXIÈME QUESTION.
«Si le _Guillaume Tell_ paraissait avec le _Généreux_, le _Dégo_, l'_Athénien_ et les trois vaisseaux vénitiens que nous avons laissés à Toulon, et qui sont actuellement réunis à Malte, la croisière anglaise serait obligée de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre du général Villeneuve dans le port?
TROISIÈME QUESTION.
«Si la première division sortait, pour favoriser sa rentrée, malgré la croisière anglaise, ne serait-il pas utile, indépendamment du fanal que j'ai ordonné qu'on allumât au phare, d'établir un nouveau fanal sur la tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre précaution à prendre?
«Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions différentes, vous ferez mettre sur le procès-verbal les opinions de chacun.
«Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous commencerez par leur recommander le plus grand secret.
«Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le procès-verbal sera clos, vous poserez cette question:
«Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur de la croisière; quel secours les forces navales actuelles du port pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir?
«Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées, pour désigner la passe?
«Les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_, le vaisseau le _Causse_ seraient-ils dans le cas de sortir?
«Après quoi, vous poserez cette autre question:
«Les frégates la _Junon_, l'_Alceste_, la _Courageuse_, la _Muiron_, la _Carrère_; les vaisseaux le _Causse_, le _Dubois_, renforcés chacun par une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la croisière anglaise si elle était composée de deux vaisseaux et d'une frégate?
«Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus court délai.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 4 décembre 1798.
«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et, si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent, j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne de vous.
«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer, à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans deux jours pour se rendre à vos ordres.
«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres que pour environ cinq jours.
«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves, qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs moyens.
«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux jours.
«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et, comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges de Damanhour.
«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose, par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres chargées de blé.
«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un transport de blé qui excédera la consommation.
«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature quand nous en serons pourvus.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 6 décembre 1798.
«Le général Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher général, du départ de tous les bâtiments à pavillon rouge; trois vaisseaux anglais seulement sont à notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un à Aboukir, mouillé.
«Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons l'essayer. Dût-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans blé, nous n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer à l'idée d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux marchant continuellement pourraient à peine suffire à la consommation journalière.
«Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants: les deux points d'embarquement seront, l'un à une lieue et demie d'Alexandrie, et l'autre à quatre lieues de Rosette. Ainsi nos transports par terre seront diminués; mais cette navigation ne peut pas être mise en activité sur-le-champ: il faut donc employer la navigation extérieure, qui j'espère, sera heureuse, et pourvoira à nos besoins. J'envoie, à cet effet, à Rosette, un officier de marine et deux aspirants intelligents capables de conduire les djermes.
«Les agences en chef des différents services n'ont rien envoyé depuis longtemps aux agents d'Alexandrie; en conséquence, personne n'a un sou: il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant, de la paille, du bois pour la consommation journalière de la garnison, et de la viande pour les hôpitaux. Ces ressources seront bientôt épuisées, et je n'y compte que pour très-peu de temps; aussi vais-je chercher à me pourvoir ailleurs.
«Il est dû à la garnison d'Alexandrie les mois de vendémiaire et de brumaire, tandis que la première décade de frimaire est payée à l'armée.
«Les travaux du génie sont sans activité, parce qu'on n'a encore rien donné sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait délivrer.
«J'ai emprunté quinze cents quintaux de blé au divan pour pourvoir à la subsistance de quinze jours. J'espère que d'ici à ce temps-là, s'il nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux.
«Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu, le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me représentera. Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi.
«Je vais chercher à faire venir du bois par Aboukir.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 24 décembre 1798.
«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons senti les bons effets.
«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.
«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché.
«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours, fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là, cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à l'extrémité du lac, près d'Alexandrie.
«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du général Menou.
«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y va souvent des bateaux.
«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés, une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.
«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà arrivé pour soixante mille francs.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 22 janvier 1799.
«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas; et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour, qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons; il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des soldats n'est pas fondé.