Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 22
Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane, dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout. Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons, etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible; malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer.
Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux. S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange, de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation.
Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour: d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du _Calidi_, servant autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement, reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions, et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables.
J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet, Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats, attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre.
Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que sa source a été longtemps inconnue [4], comme l'origine de ces races illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps; plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé, sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.
[4] Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte d'Escairac de Lauture est à sa recherche.
Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance, avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés, composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre, sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette circonstance.
C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks, aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances, les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs, devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée, savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou, blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je, formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil.
Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse, pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère, engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi, fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils, notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la dégagea et la sauva.
Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie; c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison. Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés, on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard.
Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes, nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire, très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos travaux, de nos fatigues et de nos privations.
Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss, étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte, quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment, courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier, à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien, précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu, de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet, jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents perdirent la vie ou s'y noyèrent.
Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit. La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés, nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée.
On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne, imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la caisse de leur régiment.
La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes, en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande, et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places, sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys, l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.
Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être satisfaits.
Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra, se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.