Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 21
J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie. Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire même n'eût pas sauvé le convoi.
Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible, et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait le justifier.
Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la force ouverte pour atteindre notre but.
Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place. Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était établie à Malte.
Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement, sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés, trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols, Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations. Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir: trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte, placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes, et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix, débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté, mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes, et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e, campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer, prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e, ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus; donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence, ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs, composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle dans la position où nous étions.
Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout, après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim, aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette catastrophe.
Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie, seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et, les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements.
Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de l'ennemi.
Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée.
L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie, il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut; il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès, commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous ramener le consul de France. La _Junon_, chargée de cette mission, arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable.
La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet, toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des _Arabes_, bien inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur. Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut: heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps, avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik _El Messiri_ s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la faire entrer dans le port Vieux.
L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de commencer notre marche sur le Caire.
Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls avaient présenté une légère résistance.
Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien, dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance; mais il fut bientôt détrompé.
La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps, formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation. Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent, ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves, conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière, dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu, quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître. La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres, et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad, et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale, placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres sont les éléments.
Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée, je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe; cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque, Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande. Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions. Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages, comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes; on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population, comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en faisant presque aucune consommation.