Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 20

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«Je suis resté dix jours à Florence pour me remettre d'une fluxion de poitrine qui était la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui parfaitement guéri. Pendant ma maladie, j'ai reçu mille témoignages d'intérêt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-même a envoyé savoir de mes nouvelles. À mon rétablissement, j'ai été le voir, et j'en ai été parfaitement bien reçu; nous avons causé, pendant plus d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laissé échapper l'occasion de faire l'éloge des moeurs des Toscans et du bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribué la cause à la sagesse du gouvernement, qui influe d'une manière si directe sur le sort des peuples. Cette observation a fait fortune et a été très-bien reçue. Le grand-duc m'a montré infiniment d'intérêt, et je l'ai quitté fort content de lui.

«Vous avez dû voir ma réponse à M. Dumas; elle a été mise dans plusieurs papiers, notamment dans le _Moniteur_.

«L'armée offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave, enthousiaste de son général, équipée, disciplinée, nombreuse, tout nous assure des succès; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que l'Europe désire depuis si longtemps.

«J'espère que ma mission de paix près du pape m'obtiendra de ma tante des indulgences plénières.»

LIVRE TROISIÈME

1798-1799

Sommaire.--Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation intérieure de la France.--Première idée d'une descente en Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de Marmont.--Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les Mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le Nil.--Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la Flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardân (19 juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir. (1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre.--Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le général Manscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.

On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande considération, en Europe, était accordée aux armées françaises.

Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un changement si complet dans la fortune publique.

Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire française, l'appui et le pivot de l'ordre établi.

On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils, dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans, avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et, si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18 fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État; mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes des citoyens se seraient retirés de lui.

Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent.

Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité. Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que son ambition était sans bornes.

La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion, pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres, et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M. de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M. Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous déclare, mon général, que je n'irai pas.

--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.

--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M. Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris, et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards, attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer, parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.»

Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai d'autres officiers plus zélés et plus dociles.»

Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois parlé depuis.

Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je vous dois.»

Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit: «Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut plus question, et tout le monde en fut préservé.

Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles: «Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient: c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.»

Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux, fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune. Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable. Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté; elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard, les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure et de toute nature.

L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus, et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute réunie à la disposition du maître qui y commande.

La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens, avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés; l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique de l'Helvétie fut changé.

Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en Irlande.

La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux, le _Conquérant_ et le _Guerrier_, faiblement armés, et pour ainsi dire hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte, de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage; l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie, de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte mettaient à la voile.

Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part: il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il a cru sincèrement avoir une mission du ciel.

Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte, Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin, mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé, il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi, mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé, qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette branche d'arbre la retint sur le bord du précipice.

Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister, que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe, celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du monde?

Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la _Diane_, montée par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros, et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux, et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie; nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le 10 juin.