Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 2

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Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission, un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer; aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces _Mémoires_. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy, dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction; quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en situation de jouer en France un très-grand rôle.

Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal, d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs.

Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi, plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en naissant, et pendant toute mon éducation.

Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue, avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de son admiration était M. Necker. C'est dans le _Compte-Rendu_ de cet homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil, notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était, dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89, un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes, dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher; peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France.

Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années. Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées, une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: _Je veux les mériter_, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit que j'entrai à l'école de Châlons.

L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel, lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M. d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration, mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles.

La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie, avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur ressentait.

Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore chez quelques gens âgés de cette ville.

Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs. Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français, cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont elle fut très-touchée.

Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août, l'examen de sortie eut lieu.

Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque, tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons, quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves, l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits. Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne. Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier.

M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en attendant le moment où nous aurions une destination définitive.

Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à _celle_ que j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après, dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père, de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.

J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère se trouvait pour sa santé.

J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de M. de Méras, qui y tenait garnison.

Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie, dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie, avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un très-haut degré, si je m'y étais laissé aller.

C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée.

Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse; comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances, étaient tournées vers la guerre.

Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre. Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella, effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu de jours après, il avait cessé de vivre.

Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le commandement de la division, et établit son quartier général à Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis. Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes, dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais quitté dans le danger.

Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au siége de Toulon.

Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire accepter, et j'eus satisfaction complète.

De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling, était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère.

Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire (2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être consacrée sans partage.

Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère, était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon, révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon, dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles, sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille hommes, occupèrent la place.

L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon; elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville, de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la bloquer du côté de Souliers.