Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 19

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«Nous venons d'ajouter un nouveau succès, mon tendre père, à ceux que nous avions déjà obtenus. L'armée s'est approchée de Cherasco, ville forte où l'ennemi s'était réfugié. Elle est située au confluent du Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien disposées, fraisées et palissadées. Je vins hier matin, avec cent hussards, faire la reconnaissance de la place, à quatre-vingts toises. Tandis que j'étais à faire mes observations, on m'a tiré quelques coups de canon à mitraille qui ont tué l'ordonnance qui m'accompagnait et qui s'était placé derrière moi; je l'ai regretté: c'était un brave homme.

«Nos dispositions faites, nous allions brûler la ville; mais les habitants ne s'en sont nullement souciés. La place ne touche pas la Stura, et l'on pouvait empêcher la garnison de se rendre sans passer la rivière: ces considérations l'ont décidée à l'évacuer. Le commandant a craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'armée piémontaise, qui, dans ce moment, est réduite à douze ou quinze mille hommes découragés. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous empêcher d'arriver aux portes de Turin.

«Notre gauche a canonné Fossano, et l'ennemi l'a évacué: sa ligne est absolument coupée.

«Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont été prises. Le général Bonaparte est heureux, et il mérite de l'être; sa réputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son tableau ne sont pas les moins brillants.

«Le général Colli, qui commande l'armée piémontaise, a demandé une suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient pris à Gênes par nos ministres respectifs. Le général Bonaparte a répondu qu'il désirait sincèrement voir les malheurs de l'humanité diminuer, mais que, comme les succès qu'il a obtenus lui en promettent d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la pureté de ses intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le général Colli a répondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui demander; il a ajouté verbalement que la nation française pouvait seule donner la paix à l'Europe, après avoir déployé autant de grandeur; que les Piémontais, après leurs désastres, ne pouvaient plus espérer résister aux Français, et qu'ainsi la paix leur était nécessaire.

«Nous sommes parfaitement reçus partout où nous passons; les Piémontais de la plaine ne ressemblent guère à ceux des montagnes. Quelle richesse de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes, notre caractère et notre courage. J'ai été avant-hier, à la tête de deux régiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; après avoir fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sûreté et protection.

«Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais été fâché de quitter l'armée à l'instant où ses succès sont si brillants et où ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours à mon instruction militaire, et cette école ne peut que me promettre une carrière satisfaisante.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Crémone, 14 mai 1796.

«Nous avons eu, ma tendre mère, une brillante action. Elle décide de la possession de Milan; nous avons battu complétement l'ennemi en arrière et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les plus hardies et les plus heureusement exécutées de cette guerre.

«Toute l'armée s'est couverte de gloire, et, si les marches forcées qu'elle a faites lui ont causé de grandes fatigues, elle se trouve bien dédommagée par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui.

«Je ne vous donne point de détails sur l'affaire. La relation que vous en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom.

«L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a été très-chaude, et cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tués ou blessés.

«J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai chargé à la tête de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis emparé de la première batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; à la fin de la charge, il fit un écart et me désarçonna; la cavalerie que je commandais et qui était la première, et toute celle qui me suivait, passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal.

«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt. L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain.

«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval. Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu. Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle devient d'une très-petite influence.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Milan, 15 mai 1796.

«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville, très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement qu'ils nous ont données.

«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde; ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en soient tout près. Cependant c'est un siége à faire.

«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en est le prix.

«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur l'ennemi la première victoire.

«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan.

«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers, sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès.

«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des Autrichiens réunis.

«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des Autrichiens à trente-cinq lieues de nous.

«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père, le tableau fidèle de notre position.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Peschiera, 1er juin 1796.

«Encore une victoire, mon père, mais celle-ci est la dernière. L'armée des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin évacué l'Italie; elle s'est retirée dans le Tyrol et occupe les montagnes de l'Allemagne. Le général Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio, et avait sa gauche à Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette position qui, effectivement, était belle à défendre, et cependant nous l'en avons chassé.

«Ce dernier succès appartient de la manière la plus absolue au général Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le résultat de ses manoeuvres. Il a trompé complétement l'ennemi; et, tandis qu'il s'était renforcé sur un point, nous l'avons forcé sur un autre.

«Nous l'avons attaqué sur Borghetto; notre cavalerie a engagé l'affaire, et, pour la première fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a culbuté la cavalerie ennemie, et, arrivée sur la rive droite du Mincio, notre infanterie l'a passé au gué. Elle a chassé l'ennemi de la position la plus belle et la plus formidable, et là nous nous sommes emparés du village de Valleggio. L'armée ennemie s'est trouvée coupée et séparée en deux. Une partie s'est retirée sur-le-champ dans les montagnes du Tyrol; une autre partie a passé l'Adige, et le reste s'est renfermé dans Mantoue.

«Tous les princes d'Italie viennent demander grâce. Le roi de Naples tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, après l'arrivée du plénipotentiaire à Paris, sous les conditions que les deux mille quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints à l'armée impériale la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrière de notre armée (ainsi ils sont censés prisonniers); et que les vaisseaux du roi de Naples qui sont joints à la flotte anglaise se retireront sur-le-champ dans le port de Naples.

«Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique. Assurément nous sommes bien payés de nos peines.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Milan, 8 juin 1796.

«Nous voici de retour à Milan, ma tendre mère, où nous prendrons quelques instants de repos; l'ennemi, loin de nous, réfugié dans les montagnes du Tyrol, ne sera pas à craindre de longtemps. Il nous reste, en attendant, deux siéges à faire: celui de Mantoue et de la citadelle de Milan. Lorsque nos moyens seront pris, ces siéges ne seront ni longs ni meurtriers.

«Mantoue est maintenant serrée de très-près. Nous avons pris deux de ses faubourgs; la garnison est peu forte, la ville très-étendue; les eaux seules en rendent les accès difficiles.

«Nous avons été à Vérone. J'ai vu le palais du prétendu roi de France; il n'a pas plus d'appareil que son maître. Dix mille émigrés habitaient Vérone, ils sont tous partis à notre approche.

«J'ai vu à Vérone un des plus beaux monuments de l'antiquité: un cirque parfaitement conservé et assez grand pour contenir quatre-vingt mille spectateurs. Cette vue a agrandi mes idées et a élevé mon imagination. Nous sommes dignes d'un pareil ouvrage, il en faudrait un semblable à Paris.

«Je vous apprends avec plaisir, ma tendre mère, que je vais recevoir une récompense honorable, pour la conduite que j'ai tenue en différentes affaires, qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne, et notamment à la bataille de Lodi; le Directoire exécutif m'envoie un sabre, j'en ai reçu la nouvelle, et le sabre arrivera dans peu. J'attache le plus grand prix à un pareil cadeau; il n'y en a que douze donnés pour toute l'armée, et je suis assez heureux pour en obtenir un, sans que personne l'ait demandé pour moi.»

MARMONT À SON PÈRE.

«26 juin 1796.

«Nous sommes, mon tendre père, à deux jours de Livourne; dans peu nous y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous ôterons à nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le reléguerons à Saint-Florent et à Gibraltar.

«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables. Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière, et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?

«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit, mettaient en question son esprit et ses talents!

«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil.

«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.

«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche, et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice. Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi favorablement que moi.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Bassano, 11 juillet 1796.

«Nos succès sont incroyables, mon tendre père, et moi-même, qui les vois tous les jours, j'ai presque peine à me les persuader. Nous avons encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai écrit. L'armée des Autrichiens est absolument détruite; nous avons pris dix mille hommes le 21 et le 22, des équipages de pont, d'artillerie, etc., etc. Bref, cette formidable armée, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit aujourd'hui, épouvantée, réduite à sept ou huit mille hommes égarés, et dans l'impossibilité de faire sa retraite par la position qu'elle occupe.

«Nous voilà donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes, deux cents pièces de canon, et tout ce qui sert à constituer une armée, et nous aurons encore quelques combats à livrer.

«Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes sont braves! Rien ne peut donner une idée juste de leur courage, et combien les Autrichiens ont perdu du leur!

«Ces travaux nous donneront la paix, et il me sera bien doux d'en jouir auprès de vous.

«Adieu.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Castiglione, 26 juillet 1796.

«Nous avons eu de grands événements depuis peu, mon cher père; la fortune nous a abandonnés un instant, mais elle a bientôt été forcée de nous revenir fidèle.

«Le siége de Mantoue se faisait avec vigueur; nous étions à la veille de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tenté un coup hardi. Il l'a bien exécuté. Une armée nombreuse et brave lui en a donné les moyens; les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmentée. Nous étions dans une parfaite sécurité; une partie de nos troupes occupait les montagnes. Elle fut attaquée vigoureusement le 11; elle fit une résistance opiniâtre, mais elle fut forcée à la retraite, et notre perte, ce jour-là, fut évaluée à trois mille hommes. L'armée se jeta sur Mantoue pour protéger les opérations du siége. On agita la question de savoir si on lèverait le siége ou non; les avis étaient partagés. J'étais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a pris, et l'on s'en est bien trouvé.

«Nous sommes partis brusquement, et nous avons été rallier et rassembler l'armée à deux marches d'ici. Les Autrichiens étaient tombés aussi sur Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchâmes sur eux, et ils se replièrent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avança plus près de la grande armée de l'ennemi; les armées se trouvèrent en présence. On avait eu déjà un combat, où l'on avait fait quatre cents prisonniers; les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances décidèrent à donner bataille le 16.

«L'armée occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre à Lonato, sa droite à Monte-Chiaro et sa gauche en arrière de Salo. Toutes les différentes parties de la ligne donnèrent; tout le monde fit son devoir de la manière la plus brillante: infanterie, cavalerie, artillerie, tout s'est battu à merveille. Le général en chef était au centre; j'étais à la droite, et c'est là que l'affaire fut la plus chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opiniâtre, et, quoique la victoire ait fini par se déclarer pour nous, elle fut chancelante un instant. Nous forçâmes la balance à pencher de notre côté. Trois ou quatre, dont j'étais, se jetèrent à la tête des troupes, les rallièrent, les encouragèrent, et, en les menant à l'ennemi, les firent triompher.

«La victoire fut donc complète à la droite. L'ennemi ne fut pas mis en déroute, mais nous restions maîtres du champ de bataille, et nous lui prîmes, de ce côté seulement, sans exagération, quatre mille hommes, dix-huit pièces de canon, et nous lui avons tué quinze cents hommes.

«Notre perte a été de six cents hommes tués ou blessés à droite; au centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux généraux; à la gauche, douze cents hommes et quatorze pièces.

«Il a eu au moins mille hommes tués au centre et à la gauche; ainsi il a éprouvé une perte de trois mille hommes.

«Le lendemain il resta en présence. Un corps de trois mille cinq cents hommes était cerné: il fut forcé de mettre bas les armes.

«L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher à approvisionner Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqué à la droite, et il a été non-seulement battu, mais mis encore dans la déroute la plus complète. J'étais à la droite, où je commandais un corps de troupes et quinze pièces d'artillerie légère, et nous avons, les premiers, entamé l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis cinq jours.

«J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touché légèrement le côté gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons officiers.

«J'ai eu du plaisir à me trouver à la bataille de Lonato; c'est, sans contredit, la plus belle bataille rangée que j'aie encore vue.

«Le combat d'aujourd'hui a été extrêmement intéressant et instructif.

«Adieu, mon cher père. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus d'ennemis à combattre, et nous allons bien, je l'espère, profiter de nos triomphes.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Brescia, 18 août 1796.

«Nous avons encore battu l'ennemi dans les montagnes; nous lui avons pris douze cents hommes. Il a évacué les bords du lac de Garda et se retire au delà de Trente. Nous allons le suivre; nous sommes secondés par l'armée du Rhin; elle arrive près de nous et nous allons à sa rencontre. Dans moins d'un mois, si la fortune nous seconde, nous aurons opéré notre jonction avec elle.

«Les chaleurs de l'Italie diminuent, et, dans quinze jours, elles seront passées. Ainsi les dangers du climat n'existeront plus pour nous, et ma bonne santé ne se démentira pas plus que depuis le commencement de la campagne.

«On vient d'envoyer à Paris les drapeaux pris dans cette fin de campagne. Le général en chef a désiré me garder ici et m'a dit qu'il m'aurait choisi si je lui eusse été moins utile.--On a envoyé l'officier le moins capable.--Je ne suis pas fâché de voir la suite des opérations; je connais l'ensemble, car je n'ai pas quitté un seul instant l'armée.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Vérone, 20 novembre 1796.

«Nous venons d'obtenir, mon tendre père, de grands succès, et Mantoue est plus près que jamais du moment de sa reddition. L'ennemi avait tenté de délivrer cette place; nous avons manoeuvré pendant plusieurs jours, et, après plusieurs combats sanglants, l'ennemi a été forcé de se retirer sur Vicence. Nous allons donc bientôt jouir du fruit de nos travaux, et Mantoue pris nous donnera des quartiers d'hiver qui nous mettront à même de réorganiser l'armée.

«Les officiers manquent, et nos soldats, qui veulent être conduits, se sont mal battus. Cependant la force des choses l'a emporté, et nous avons été victorieux.

«Nous avons eu, en huit jours, onze généraux tués ou blessés, six aides de camp. J'ai à regretter la mort d'un de mes amis, Muiron, dont souvent vous m'avez entendu parler.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Milan, 27 décembre 1796.

«J'arrive dans l'instant même, ma tendre mère, de Vérone, après avoir parcouru les montagnes et les divisions. J'ai trouvé tout dans un état très-satisfaisant; l'armée est plus nombreuse que jamais, elle a un excellent esprit, et jamais nous n'avons eu plus de chances en notre faveur: si notre étoile veut que le sort de l'Italie soit encore décidé par les armes, nous pouvons espérer qu'elles nous seront favorables.

«Je vais repartir dans quelques heures pour une mission fort intéressante. Le Modénais, le Bolonais, le Ferrarais, viennent d'envoyer leurs députés à Reggio, où va s'assembler le congrès de ces différents États. Le général en chef m'envoie près de lui pour le surveiller, le diriger dans sa marche, et prendre toutes les mesures de sûreté que pourraient ordonner les circonstances. Ainsi me voilà de nouveau dans la diplomatie: c'est un repos de quelques moments qui vient fort à propos, après la vie active que j'ai menée depuis mon retour.

«Le général Clarke, qui est envoyé à Vienne par le gouvernement français pour conclure un armistice, est ici depuis quelques jours. Le général Alvinzi lui avait refusé un passe-port en attendant les ordres de l'Empereur. Enfin il vient d'être envoyé un officier par le gouvernement autrichien pour s'aboucher avec lui à Vicence, et, dans peu, les conférences seront ouvertes.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Goritz, 1796.

«J'ai reçu, mon cher père, les lettres que vous m'avez adressées; elles m'ont fait éprouver les plus douces satisfactions. Je suis arrivé ici hier, après avoir couru longtemps après le quartier général, dont les mouvements sont aussi rapides que ceux de l'armée et la retraite de l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours, et il se retire avec une armée dispersée. On s'est cependant peu battu, mais les manoeuvres ont été belles et les dispositions savantes.

«Nous sommes à la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la certitude d'y entrer; mais une plus haute destinée nous attend, c'est à nous de détruire encore une armée autrichienne, et, en un mot, de renverser de fond en comble la réputation éphémère que s'est acquise le prince Charles par les sottises de nos généraux du Rhin et de notre gouvernement.