Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 18
Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire, la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable; il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent, reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse; elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers. Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien; il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États! Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité, cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et, pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue, nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre. Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres circonstances, nous nous dédommagerons.»
Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause principale de la paix.
La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano. Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme de beaucoup d'autres!
Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations, d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens, quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France, mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre: il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste, parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons.
Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.
Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important, mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la nomination véritable fut expédiée par Berthier.
Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué pour que j'omette ce récit.
On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait disposer.
Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible. Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe, comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption, abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort. Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission, leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux, avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.
J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut; on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo, ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence. Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de gens ont voulu le représenter.
La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17 novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là; tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous passâmes le mont Cenis.
À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et, malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour les acquérir.
Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était effectivement ces voix amies qu'il préférait.
De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M. Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir, plus qu'aucun autre, amené la Révolution.
Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne, Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat: nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions; ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre. Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives.
De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait, associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs, de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse. Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels, qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences; toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux.
Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel; partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine, habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore pour lui le temple de l'amour.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME
MARMONT À SON PÈRE.
«Cairo, 22 avril 1796.
«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle, que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze heures.
«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la trouve préférable aux plaisirs de Paris.
«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé.
«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois. L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua de front et nous fit replier sans de grandes pertes.
«Le lendemain, il attaqua une redoute située dans les montagnes qui couvrent Savone. S'il l'eût prise, notre position était bien critique. Elle fut défendue vaillamment. Le général se décida sur-le-champ à prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tués ou blessés, et deux mille prisonniers. Le 24, nous marchâmes en avant, et nous investîmes le château de Cossaria. Nous essayâmes de l'emporter de vive force; nous ne réussîmes pas. Nous perdîmes deux cents hommes. De ma vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le défendaient étaient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous prîmes aux ennemis seize cents hommes d'élite avec un lieutenant général. Le soir, nous attaquâmes l'ennemi dans la position de Dego. Il était fort et bien placé; il ne fit pas cependant une grande résistance. J'étais à la tête du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui reçut le plus de leur feu, et nous eûmes huit hommes tués et dix blessés. Il perdit beaucoup; mais nous fîmes, par la disposition de nos colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pièces de canon.
«Le lendemain, l'ennemi nous attaqua à son tour. Nos volontaires étaient débandés et pillaient. Nous perdîmes deux cents hommes tués ou pris; mais, le soir, nous les attaquâmes de nouveau, et nous leur prîmes encore dix-huit cents hommes. Il évacua la position parallèle, et, le 26, nous nous trouvâmes devant le camp retranché. Plusieurs redoutes furent emportées; les autres auraient eu le même sort si l'ennemi ne les eût évacuées. De ce moment le fort de Ceva fut cerné, et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu'à l'arrivée de quelques pièces de canon.
«L'ennemi avait pris une belle position derrière Cossaria; sa gauche au Tanaro. À l'instant où nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix mille hommes se retirèrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans l'après-dînée; il fut chassé des positions qu'il occupait; Mondovi fut cerné. Nous nous emparâmes de dix pièces de canon, avec lesquelles je tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris seize cents hommes et des magasins très-considérables. L'ennemi s'est retiré en désordre, et, dans ce moment, il est derrière la Stura et occupe les lignes de Cherasco. Il est très-important de le débusquer de cette position; son moral est affecté, et il sera battu.
«La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met l'armée dans une grande abondance et la délivre de l'affreuse misère où elle était plongée.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Cherasco, 26 avril 1796.