Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 17
Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène, de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays. Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara, tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.
Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.
Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette, son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes. Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses intérêts et résultant de sa position.
Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le château de Passeriano, dans le Frioul.
Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être. Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à m'en féliciter qu'à m'en repentir.
L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux, d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si funeste.
Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de Mersfeld.
Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel. Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II. Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte, et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel, et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte. Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit constamment ses intérêts.
Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent d'abord la raison, et ensuite la vie.
Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux; elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire; Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer. Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire, s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger, et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain, était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur: c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était fort gai pour nous.
Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population; sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement. Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel, put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle, retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme, tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise; les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle, ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens. La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits, montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal, finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites, et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise élégante et voluptueuse.
Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense qu'il devait acquérir.
Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire, et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au moins par ses lieutenants.
Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force, de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous, et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement: une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici le moment d'en faire le tableau.
Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude, dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet, tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier, son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants, pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu, c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire, et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire, il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation, certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées. Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit, ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte pendant la mémorable campagne d'Italie.