Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 16
Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires, on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que vous formez la droite de l'armée d'Italie!»
L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons, trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte, et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.
Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.
La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta, par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres en colonne, à distance de déploiement.
Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser. Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février, avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de son corps.
Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte, impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et Gradisca capitula.
L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons, vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier; enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes et furent prisonniers de guerre.
Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le 30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3 germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.
Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril, à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna; son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain, le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer, et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent; elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.
L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée, et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir et assurer ses communications.
En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.
Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires, et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.
Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous. Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse, changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée, déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie, et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et les circonstances de l'époque.
On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française, et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses. Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive, jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner, dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible, tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.
Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de nos cantonnements.
MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée. Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix et des cordons.
--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses usages et chaque peuple ses hochets.»
Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.
Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration, et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux; mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les mettre à même de les juger.
Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre, de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible, de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva; Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue, prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne et dans les villes.
La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement, debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais, le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance, elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque, aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en rappelant des temps de gloire et d'éclat.
Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu, même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire, premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui arriva.
Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel, imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle par ses propres agents.
Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef, et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.
Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse. J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.