Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 15

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Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne. Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au 10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs points à la fois et laisser le général français dans la plus grande incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue, marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:

La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel Lusignan;

La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par le général Liptay;

La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par le général Köblös;

La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le général Oczkay.

La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général Quasdanovich.

Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent, par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert; et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera, effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces; mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser, étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer promptement le général en chef de cet événement.

Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises; celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent; jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage dans la montagne.

L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement, l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade Brune.

Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi, et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne, s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à peu de chose près, détruite en entier.

L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari, et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde, qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue, avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi.

Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle, auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera, enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses.

Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la guerre changer de théâtre.

Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui, méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne, où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février. La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée. Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix, l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor, nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard, et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville. Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières. Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.

À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le fourreau!--_Subitò_, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--_Adesso_,» reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard des traits de lui d'une bien plus haute importance.

Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or, etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre marche sur Rome.

Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens, remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement, cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et, en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour davantage.

Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver, demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément, et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines, alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.