Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
Chapter 14
Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration, donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur, ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était placée l'armée autrichienne.
Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes; sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons, onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes; sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone, et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants: personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont; avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer la rivière.
La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole. Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne de bataille.
À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne convenait pas pour servir de débouché à l'armée.
La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite; Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.» J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant, elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement; aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin, nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée, n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.
Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua Arcole et se retira sur San Bonifaccio.
On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé, chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence; cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo, au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les circonstances lui en démontraient les inconvénients.
Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz, fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige. En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la précédente, en alternatives de succès et de revers.
Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau, à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée, les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste, mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes. Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand, le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés, des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient avoir perdu toute leur énergie.
Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole, Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce, dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces immortelles campagnes.
Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis, l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.
Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris, par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle n'a subi aucune altération.
Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire: enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.
Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières extrémités.
Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber, malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix, l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de prendre les armes pour se faire respecter par les puissances belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants, surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de l'époque où elle fut fondée.
C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio, c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite, par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres, etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes, auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.