Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 12

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Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape, bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité des troupes françaises repassa le Pô.

Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes, et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement de la ville.

Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec, et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T, destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut, en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires; devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci, aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes; il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait formées.

Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz, habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient, et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.

On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment, il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs, sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur, le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint, il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses et nos projets.

Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.

Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies, treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux mille trois cent quarante-neuf chevaux.

La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades, commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.

La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich, formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.

Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu, et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.

La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se réunit à la troisième colonne.

L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige; Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles; manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous, afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants: l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato, tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en position en arrière de Salo.

La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre, pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août) pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août), bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna, avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes, où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu, et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux, homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours, sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille hommes.

Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne fus pas obligé de quitter le champ de bataille.

Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait pas.

Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre, à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos postes à portée de fusil des siens.

Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes; immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes, et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne, composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le combat de Salo.

C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi; pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé, qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces; après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée, mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio, qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il n'arriva pas à temps.

Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers. Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces, dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet. La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves. En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret, acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.

Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir, autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué. Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien, je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi dispos qu'en entrant en campagne.

Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.

L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky. L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo, Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de la prendre par famine.