Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 11

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Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui s'est développé ensuite?

Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau, par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari, Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta. Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui; nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire, nécessaire au repos de l'avenir.

Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri; d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent, et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait, en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor, de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10 prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à deux lieues du Mincio.

Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village, et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna, s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé; un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait, nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et, je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont. Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi, les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté, nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain! Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de t'élever des temples!

L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé, avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.

La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions relatives à l'administration générale; après avoir donné ses instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui et dans sa voiture le général Berthier et moi.

Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie. Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les éclairs du génie.

Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du mot.

Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution, par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants, gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque toujours les circonstances, cause des résolutions prises.

Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et le général Bonaparte fut très-satisfait.

Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience: elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature.

Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est bien malade ou infidèle.»

Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet homme était d'un ordre si supérieur!

Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde. Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général Despinois fut fait général de division.

Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples, rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes, fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare et Bologne.

Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples, faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement, projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya, et Wurmser les amenait en personne.

On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces troupes.

La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin, appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.

Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après, ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers. Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et servit au siége de cette place.

Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile, d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.

L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.

Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves incontestables de la vérité de mon opinion.

La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa maison.