Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Chapter 10

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Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux, des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur. Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.

Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.

Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.

La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli (le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef, resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel, qui débouchait par Lesegno.

Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main, à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie: je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.

La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise, elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général Stengel y fut blessé mortellement.

Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée vers Nizza della Paglia.

La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin. Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la guerre offre beaucoup d'exemples.

La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille, parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.

La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.

Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté; mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée, protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le verra plus tard, le plus grand succès.

Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y présenter nos trophées.

Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris, c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord, j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours, j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait m'échapper.

Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière, la vallée de la Stura et Coni.

Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois, allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les jouissances de toute espèce.

À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô, opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière; une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose encore.

Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations. Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence, après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons, et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.

Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna, après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de Serrurier sur Pavie.

Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence.

Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse. Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le 9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps, elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna, suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.

Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin.

Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau, elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses ailes qui se trouve en face.

Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie, battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi. Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens, intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie. Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car, si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux, de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise. Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième, et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la ville.

Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de cette mémorable journée, un sabre d'honneur.

L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là, nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef, après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes, entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie.

La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation; son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi d'altération.

L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage, vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie, car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs, jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées, des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui, ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef et à la confiance universelle, était le gage d'une série non interrompue de succès.