Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie
Part 8
Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené, elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17 fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du jour, avec le 1er bataillon de la 21e légère pour reconnaître leur position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié. Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes étaient sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui s'échappaient en remontant le Nil.
Les carabiniers de la 21e s'élancent sur la rive; ils font un feu très vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres, et surtout d'une grande quantité de blé: la 12e portait sept pièces de canon.
Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division; il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le 27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la 61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à un aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un détachement de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour occuper Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.
Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche, et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.
Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, après une marche pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. Desaix rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse une demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.
Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante quintaux de biscuit et trois mille cartouches.
Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph, laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le mouvement de la division.
Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division se rembarque et continue de suivre le canal.
Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué dans un endroit où le canal s'approche du désert; des forces considérables se montrent tout à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux de débarquer sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de revirer de bord, regagne la position près de Menekia, et fait débarquer sa division qui se forme successivement.
Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks qui harcelaient les barques.
Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis le village de Manzoura.
Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc gauche, et se met en mesure de la charger.
Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey, et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie, incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division continue sa marche jusqu'à Elbelamon.
Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris de victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et l'armée continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos nécessaire.
Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à l'attaquer lui-même.
Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc, commandé par le capitaine Lavalette, de la 21e légère. Furieux de la résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs, où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances, leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.
De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent ce moment pour charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent corps à corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le carré de la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes morts et quinze blessés.
Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.
Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie qui est enlevée à la baïonnette.
Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie des bagages de l'ennemi, que les Arabes commençaient à piller. Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le Faïoum: les Arabes l'abandonnent.
Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17, avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques de l'ennemi qui s'y trouvent.
Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies, maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum. Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes pour soulever le pays.
Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat, à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.
Mourâd-Bey, profitant du moment où le général Desaix avait quitté le Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ mille mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faïoum. Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi de la province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du canal.
Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est établi.
Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades. Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.
Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui, après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. C'est là que le général Robin et le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter une guerre de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les fellâhs s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assiégeans se précipite en foule et sans précautions par les grandes issues.
Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux; l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.
Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville aussitôt qu'il avait été informé des dangers qui la menaçaient; il y arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et disputer la levée des impositions de ces provinces à Mourâd-Bey, qui faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir.
Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une position menaçante.
Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust, et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser entièrement de l'Égypte.
Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre jours à Benesouef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph, et au bord du désert.
Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen, où ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et marche vers le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur laquelle il avait dix à douze heures d'avance, cherche en vain à l'atteindre. Elle bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le 30, à Zagny, où elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, d'où Mourâd-Bey avait fui au lever du soleil, et avec tant de précipitation, qu'il avait abandonné quatre djermes portant une pièce de douze en bronze, un mortier de douze pouces, et quinze pièces de canon de fer de différens calibres.
Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes journées. Le 1er nivôse, la division couche près des anciens portiques d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.
Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires, n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt jours d'un temps précieux.
Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à exterminer _une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion de Mahomet_. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en amenaient des renforts. D'autres s'étaient rendus à Hesney, près du vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier avec Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques uns enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; leur but était de faire insurger les habitans sur les derrières des Français, d'attaquer et détruire leur flottille.
Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés, afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie, et de marcher contre ce rassemblement.
Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7e de hussards et du 22e de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les insurgés ne peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont poursuivis long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil châtiment semblait devoir répandre la terreur dans le pays; mais à peine la cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est informé qu'il se forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus considérable que le premier, et composé de paysans à pied et à cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et d'Hoara.
Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine, commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire tous ses efforts pour amener la flottille.
Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20e de dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la cavalerie l'avait devancée.
Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey; que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des Nubiens, des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les habitans de l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, étaient en armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de confiance dans une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour attaquer les Français: son avant-garde en effet, commandée par Osman-Bey Hassan, vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la hauteur de Samanhout.
Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la 7e de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis, rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.
Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être protégée et flanquée par leur feu.
À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les chérifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la vivacité de son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary de se mettre à la tête d'un escadron du 7e de hussards, et de charger l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les carabiniers de la 21e légère, s'avancerait en colonne serrée dans le canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui les rendit maîtres du village de Samanhout.
Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21e font un feu si vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une perte considérable.
Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont dispersés en un instant, et obligés de rétrograder, laissant le terrain couvert de leurs morts.
Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks, où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont eu que quatre hommes tués et quelques blessés.
Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que commandait le chef de brigade Latournerie, officier également recommandable par son activité et ses talens militaires.
Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se dispersaient dans le pays.
Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les déserts et chassant toujours l'ennemi devant lui.
Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource; que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour, qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français, prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.