Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie

Part 19

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Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en France, s'il y arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras, est en état d'accusation. On leur impute formellement, entre autre choses, d'avoir _exilé et relégué la plus belle armée de la République dans les déserts de l'Arabie_; et Rewbell en appelle au général Bonaparte, pour justifier son projet, comme vous verrez par les feuilles ci-incluses. J'espère que nous serons bientôt devant Alexandrie, et que j'aurai l'honneur de vous y voir dans le courant du mois. Je vous ferai part alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y en eut jamais autant que dans ce moment-ci.

Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée, de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux _le Centaure_ et _la Bellone_; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant capitaine du _Leander_, et qui fut si maltraité par le commandant du _Généreux_. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard.

Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre ci-incluse à son adresse. Elle est de notre _consulesse_ à Acre, a rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc., etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes services sans réserve.

JOHN KEIT.

(Nº 6.) Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).

LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens, puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle), l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et éloigner les bâtimens ennemis. Les redoutes fermées sont très dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas prises de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs mains elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général Verdier à les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire ouvertes à la gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette avait été cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon Général, qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de vous faire partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande instamment quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il ne faut pas, je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant qu'il soit deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je voudrais savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. J'irai visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous ne me faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour me rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me manquent. J'attends de vos nouvelles.

DESAIX.

(Nº 7.) Quartier-général du Caire, 18 brumaire an VIII (9 novembre).

AU GÉNÉRAL DESAIX.

Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera. _Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette_, et je pense que cela le rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand; mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose.

Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier s'attend à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est pourquoi je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de prendre le commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a définitivement passé en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, évitant fort adroitement la rencontre de nos troupes.

J'attends le 20e de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous l'enverrai, et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3e régiment de cette arme, et les chasseurs du 22e à Rosette.

_Je ne désespère pas de renouer les conférences_, et vous serez toujours un des conférendaires.

KLÉBER.

(Nº 8.) 10 novembre.

KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.

J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général, les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez, dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.

Je vous salue,

KLÉBER.

(Nº 9.) Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE.

_Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.

J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la restitution de l'Égypte.

Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs, et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence.

Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et s'arrangerait facilement. Je me flatte même d'avance d'avoir une réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.

_Signé_ KLÉBER.

(Nº 10.) Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa, le 8 nov. 1799.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire, m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M. l'adjudant-général Morand.

Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter, pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur.

Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté; et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais jamais faire une proposition déshonorante pour l'armée française, dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que celui qui n'est pas délicat sur ce point se déshonore lui-même. L'estime que vous voulez bien me témoigner m'est d'autant plus agréable que je n'ambitionne que celle des hommes estimables.

«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si heureusement entre nous.»

J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite estime et la plus haute considération,

SIDNEY SMITH.

LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an VIII (28 novembre).

Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte. Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier du très honoré Moustapha-Pacha.

L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith était venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les délégués français devront se rendre.

Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires.

Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a été expédiée.

Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214 (21 _brumaire an_ VIII).

_Signé en chiffres_ JOUSSEF.

(Nº 9.)

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER,

À bord du vaisseau de Sa Majesté, _le Tigre_, devant Damiette, le 26 octobre 1799 (4 brumaire an VIII).

MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1er jour complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité d'alliance, signé le 5 janvier dernier.

«Par l'article 1er, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance, accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa Majesté Britannique garantit toutes les possessions de l'empire ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant l'invasion des Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article 5, une des parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre l'autre et sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une des deux parties, en haine des stipulations de ce traité ou d'exécution fidèle, l'autre partie viendra à son secours, de la manière la plus utile, la plus efficace et la plus conforme à l'intérêt commun, suivant l'exigence du cas....»

«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles, etc....»

D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de représenter.

L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes qui les ont relégués dans ces contrées lointaines.

Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un paquet qu'il m'a fait, signé de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous le verrez par quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On est encore à temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on n'oublie pas que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas permise par l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie serait impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine une puissance neutre en Europe.

J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre, d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer. Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française d'accepter un bienfait.

Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le point de communication entre les deux mers dont nous sommes les maîtres.

Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte par les Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées.

L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce; son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur tout le midi de la France.

L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix _générale ne peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte_; elle pourrait être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut être même entamée.

Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi distingué que vous, et de me flatter que vos communications officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer dans des rapprochemens de ce genre.

J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

Monsieur le Général,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

_Signé_ SIDNEY SMITH,

Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique près la Porte Ottomane, commandant son escadre dans les mers du Levant.

(Nº 99.)

Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE,

_Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne une longue vie pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.

Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare, au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur.

Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire, compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que j'eusse reçu de nouveaux ordres.

Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire ottoman.

C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence toutes les avances convenables.

J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle ne peut l'être pour toute l'Europe.

Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance funeste.

Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte, il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués des instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des vôtres sans avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à celle de Votre Excellence.

Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués.

Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront mérité.

Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai pour elle.

_Signé_ KLÉBER.

ARTIFICES DE SIDNEY.

INSURRECTION.--PRISE D'EL-A'RYCH