Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie

Part 12

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Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes; Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu, de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur, d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant quelques milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la guerre; mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les fellâhs; Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture, persuadé que si elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui avait été pris à Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il fit étaler à ses yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit:

«Au Caire, le 30 thermidor an VII (18 août 1799).

«AU GRAND-VISIR,

«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la confiance du plus grand des sultans,

«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et la République française des négociations qui puissent mettre fin à la guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre état.

«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps, et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières; la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?

«Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?

«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de la France qui l'a empêché?

«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte, c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?

«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.

«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et s'est alliée à ses véritables ennemis.

«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane. Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas toujours déclaré que l'intention de la République française était de détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami l'empereur Sélim.

«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr garant des intentions pacifiques de la République française?

«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la République française avec une précipitation inouïe; sans attendre l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication, ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.

«J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet, envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la caravelle. Pour toute réponse on l'a emprisonné; pour toute réponse on a créé des armées, on les a réunies à Gazah, et on leur a ordonné d'envahir l'Égypte: je me suis trouvé alors obligé de passer le désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce qu'on la fît en Égypte.

«Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places fortes hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les frontières du désert. Je ne crains donc rien, et je suis ici invincible; mais je dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus ancien comme au plus vrai des alliés, la démarche que je fais.

«Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes, elle peut l'obtenir par les négociations: je battrai toutes les armées lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Égypte; mais je répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de négociations qui me seront faites. La République française, dès l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour rétablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra être un sujet de désunion entre les deux états.

«Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont pas en Égypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.

«Radoubez et désarmez vos vaisseaux; réformez vos équipages, tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été affaiblis, lèveront la tête, et déclareront bien haut les prétentions qu'ils ont déjà.

«Vous voulez l'Égypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a jamais été de vous l'ôter.

«Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en Égypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est là le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force contre ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides, ce qui malheureusement leur a déjà si fort réussi.

«Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avons tant de sujet de haïr; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.

«Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à déployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, réunies à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout temps, chasser leurs ennemis communs.

«Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excellence; elle peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure être détenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour me faire connaître ses intentions.

«Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui où je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolitique et sans objet.

«Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération distinguée que j'ai pour elle.

«BONAPARTE.»

Ces dispositions prises, le général se mit en en route; mais il n'était pas hors du Caire que le bruit de son départ circulait déjà. Vial demandait à le suivre; Dugua voulait qu'il démentît une nouvelle qui pouvait avoir des résultats fâcheux; mais lui-même signalait un danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru devant Damiette; Kléber se croyait menacé d'une invasion, et demandait des secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais récapitulant bientôt les données qu'il avait sur l'état des forces ennemies qui croisaient sur la côte, il se convainquit que l'alarme n'était pas fondée, et que l'escadre qui l'avait répandue, était celle qui avait mouillé devant Aboukir, ou quelque arrière-garde de l'expédition que nous avions battue. Au reste, nous étions en mesure, de quelque côté que l'attaque se présentât. La division Reynier, soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze cents chevaux, s'avancer à la rencontre des troupes qui tenteraient de déboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirëh pouvaient être rendues à Damiette. Le 15e de dragons se groupait sur Rahmanié; les colonnes du général Bon étaient en réserve, celles du général Lannes prêtes à se mettre en mouvement; nous pouvions faire face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes, Bonaparte manda-t-il à Kléber de venir le joindre à Rosette, ou, s'il voyait quelque inconvénient à s'éloigner, de lui envoyer un de ses aides-de-camp; qu'il avait des choses importantes à lui confier.

Sa dépêche n'était pas en route depuis deux heures qu'on annonça un courrier d'Alexandrie. C'était le contre-amiral Gantheaume qui donnait avis que Sidney avait cédé au besoin de faire de l'eau autant qu'au bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun bâtiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitôt ses dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient à Menouf depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps avait fraîchi, une corvette était venu reconnaître nos frégates, Kléber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de Menou, qu'il avait aussi mandé. Il rencontra ce général entre le Pharillon et l'anse de Canope, mit pied à terre et lui exposa longuement les vues, les motifs qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu; la guerre civile joignait ses dévastations aux calamités de la guerre étrangère: nous étions divisés, vaincus, près de subir le joug. Il accourait, se confiait à la mer; mais malheur à la loquacité qui avait envahi la tribune, s'il parvenait à gagner nos côtes: le règne du bavardage était à jamais passé. Sa présence, d'ailleurs, n'était plus indispensable. La coalition triomphait; la France était battue, hors d'état d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se maintenir, de conserver l'Égypte: or, Kléber était plus que suffisant pour atteindre ce résultat. Il avait confiance en sa sagacité; les troupes aimaient ses formes, son élan; elles l'accepteraient volontiers pour chef, et puis il leur avait adressé une proclamation où il leur recommandait de porter sur son successeur l'affection, le dévoûment qu'elles n'avaient cessé de lui témoigner. Quant aux cheiks, Kléber leur avait montré peu d'égards, la chose était moins facile; mais ils étaient encore étourdis de la victoire d'Aboukir, on pouvait tout se permettre avec eux. Il leur présentait son départ comme une absence momentanée, et leur demandait pour le général qui le remplaçait aujourd'hui toute la confiance, toute l'affection qu'ils avaient eue pour celui qui l'avait représenté pendant qu'il combattait au-delà du désert. «Ayant été instruit, manda-t-il au divan, que mon escadre était prête, et qu'une armée formidable était embarquée dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, que tant que je ne frapperai pas un coup qui écrase à la fois tous mes ennemis, je ne pourrai jouir tranquillement et paisiblement de la possession de l'Égypte, la plus belle partie du monde, j'ai pris le parti d'aller me mettre moi-même à la tête de mon escadre, en laissant, pendant mon absence, le commandement au général Kléber, homme d'un mérite distingué, et auquel j'ai recommandé d'avoir pour les ulémas et les cheiks, la même amitié que moi. Faites tout ce qui vous sera possible pour que le peuple de l'Égypte ait en lui la même confiance qu'en moi, et qu'à mon retour, qui sera dans deux ou trois mois, je sois content du peuple de l'Égypte, et que je n'aie que des louanges et des récompenses à donner aux cheiks.»

La supposition était forte: néanmoins elle ne dépassait pas ce qu'on pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'était d'ailleurs destinée qu'à amortir des espérances que pouvait éveiller la nouvelle du départ: il suffisait qu'elle contînt les Turcs, jusqu'à ce que les troupes fussent revenues de leur surprise et que Kléber eût pris le commandement. Bonaparte voulut aussi prévenir les bruits que l'étonnement, la malveillance pouvait propager dans l'armée. Il chargea le général Menou de faire passer chaque jour au Caire un bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus connaissance des frégates. Il lui donna ensuite le commandement d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirëh, et adressa au général Kléber les instructions qui suivent.

«Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.

«Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.

«Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi que mes domestiques et tout les effets que j'ai laissés au Caire. Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.

«L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.

«La commission des arts passera en France sur un parlementaire que vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté.

«L'Effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la copie.

«L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets, les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour réparer les pertes des deux campagnes.

«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.

«Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les précautions, la peste était en Égypte, cette année et vous tuait plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que les événemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même la condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il faudrait seulement éloigner l'exécution de cette condition, jusqu'à la paix générale.

«Vous savez apprécier aussi bien que moi, combien la possession de l'Égypte est importante à la France; cet empire turc qui menace ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours cette belle province passer en des mains européennes.

«Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la République, doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

«Si la Porte répondait avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les négociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Égypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prisonniers français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.

«Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.

«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens; ce qui nous les rendrait irréconciliables. Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre; et qui, comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être fanatiques.

«Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voilà les clefs de l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de palmiers, deux depuis Salêhiëh à Catiëh, deux de Catiëh à El-A'rych; l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de l'eau potable.

«Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde sa partie.

«Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Égypte. J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait permis de nous passer à peu près des Cophtes; cependant avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un peu trop tôt.

«Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au défaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque se trouveraient arrêtés, pourront y suppléer. Ces individus arrivés en France, y seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation, prendront quelques idées de nos moeurs et de notre langue, et de retour en Égypte, y formeront autant de partisans.

«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays.

«La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre à même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où dateront de grandes révolutions.

«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverais en personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et pour consolider le magnifique établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.

«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous et à l'attachement vrai que je leur porte,

«BONAPARTE.»

COMMANDEMENT DE KLÉBER.

DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DÉFENSE ET CALMER LA POPULATION.