Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 9
Le 15 août, jour de la fête de l'Empereur, le 2e corps d'armée arriva fort tristement à Polotsk, où nous trouvâmes le 6e corps formé des deux belles divisions bavaroises du général de Wrède, dont un général français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur envoyait ce renfort de 8 à 10,000 hommes au maréchal Oudinot, qui l'eût reçu avec plus de satisfaction s'il n'eût craint le contrôle de celui qui le conduisait. En effet, Saint-Cyr était un des militaires les plus capables de l'Europe!... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de Kléber et de Desaix, il avait commandé avec succès une des ailes de l'armée du Rhin, lorsque Oudinot était à peine colonel ou général de brigade. Je n'ai connu personne qui dirigeât mieux ses troupes sur un champ de bataille que ne le faisait Saint-Cyr.
Fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait étudié pour être ingénieur civil; mais dégoûté de cet état, il s'était fait comédien à Paris, et ce fut lui qui créa le célèbre rôle de _Robert, chef de brigands_, au théâtre de la Cité, où la révolution de 89 le trouva. Saint-Cyr entra dans un bataillon de volontaires, fit preuve de talents, d'un grand courage, parvint très promptement au grade de général de division et se distingua par de nombreux succès. Il était d'une taille élevée, mais avait plutôt la tournure d'un professeur que d'un militaire, ce qu'il faut peut-être attribuer à l'habitude qu'il avait contractée auprès des généraux de l'armée du Rhin de ne porter ni uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unie.
Il était impossible de voir un homme plus calme! Les périls les plus grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouvait l'émouvoir... il était _de glace_ devant tous les événements!... On conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût pour l'étude et la méditation, donnait à cet officier général. Mais Saint-Cyr avait aussi de sérieux défauts: jaloux de ses camarades, on l'a vu souvent tenir ses troupes au repos tandis que, auprès de lui, d'autres divisions étaient écrasées; Saint-Cyr marchait alors, et profitant de la lassitude des ennemis, il les battait et paraissait ainsi avoir remporté seul la victoire. En second lieu, si le général Saint-Cyr était un des chefs de l'armée qui savaient le mieux employer les troupes sur le champ de bataille, c'était incontestablement celui qui s'occupait le moins de leur bien-être. Jamais il ne s'informait si les soldats avaient des vivres, des vêtements, des chaussures, et si leurs armes étaient en bon état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne demandait même pas s'il en existait! Selon lui, les colonels devaient pourvoir à tout cela. En un mot, il voulait qu'on lui amenât sur le champ de bataille des régiments tout _prêts à combattre_, sans qu'il eût à s'occuper des moyens de les tenir en bon état. Cette manière d'agir avait beaucoup nui à Saint-Cyr, et partout où il avait servi, les troupes, tout en rendant justice à ses talents militaires, ne l'avaient point aimé. Tous ses camarades redoutaient de se trouver avec lui, et les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France ne l'avaient employé que par nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait une telle antipathie pour Saint-Cyr que, lors de la création des maréchaux, il ne le porta pas sur la liste des promotions, bien que ce général eût de meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que l'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinot, au grand regret de celui-ci, qui sentait que la supériorité de Saint-Cyr allait l'écraser.
Le 16 août (jour de la naissance d'Alfred, mon fils aîné[5]), l'armée russe, forte de soixante et quelques mille hommes, vint attaquer Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Saint-Cyr, avait sous ses ordres 52,000 combattants. En toute autre circonstance et dans les guerres ordinaires, un engagement entre 112,000 hommes aurait pris le nom de _bataille_, dont la perte ou le gain aurait eu d'immenses résultats; mais en 1812, le chiffre des troupes des armées belligérantes s'élevant à 600,000 ou 700,000 hommes, une collision entre 100,000 guerriers n'était qu'un combat! C'est donc ainsi qu'on désigne l'affaire qui eut lieu sous Polotsk, entre les troupes russes et le corps du maréchal Oudinot.
La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite de la Düna, est entourée de vieux remparts en terre. En avant du front principal de la place, les champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles on cultive des légumes. Bien que ces obstacles ne fussent point infranchissables pour l'artillerie et la cavalerie, ils en gênaient cependant la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du front de la ville; mais à leur gauche, sur les rives de la Düna, on trouve une vaste prairie, unie comme un tapis. C'est par là que le général russe aurait dû attaquer Polotsk, ce qui l'aurait rendu maître du faible et unique pont de bateaux qui nous mettait en communication avec la rive gauche d'où nous tirions nos munitions de guerre et nos vivres. Mais Wittgenstein, préférant prendre le taureau par les cornes, dirigea ses forces principales vers les jardins, d'où il espérait escalader les remparts, qui ne sont, à proprement parler, que des talus faciles à gravir, mais qui ont l'avantage de dominer au loin. L'attaque fut des plus vives; cependant, nos fantassins défendirent bravement les jardins, pendant que, du haut des remparts, l'artillerie, parmi laquelle figuraient les quatorze pièces prises à Sivotschina par le 23e, faisait un affreux ravage dans les rangs ennemis... Les Russes reculèrent en désordre pour aller se reformer dans la plaine. Oudinot, au lieu de conserver sa bonne position, les poursuivit et fut à son tour repoussé avec perte. Une grande partie de la journée se passa ainsi, les Russes revenant sans cesse à la charge et les Français les refoulant toujours au delà des jardins.
Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le général Saint-Cyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui demandait son avis, il s'inclinait en se bornant à répondre: «Monseigneur le maréchal!...» ce qui semblait dire: Puisqu'on vous a fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez!
Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaques du côté des jardins, finit par où il aurait dû commencer et fit marcher le gros de ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna. Oudinot avait jusqu'alors tenu ses pièces de 12 et toute sa cavalerie sur ce point, où elles étaient restées comme étrangères au combat; mais le général d'artillerie Dulauloy, qui craignait pour ses canons, vint proposer au maréchal de faire repasser sur la rive gauche de la rivière non seulement les pièces de gros calibre, mais toute la cavalerie, sous prétexte qu'elles gêneraient les mouvements de l'infanterie. Oudinot ayant demandé à Saint-Cyr ce qu'il en pensait, celui-ci, au lieu de lui donner le bon conseil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie sur un terrain où elles pouvaient facilement manœuvrer et appuyer l'infanterie, se contenta de répéter son éternel refrain: «Monseigneur le maréchal!» Finalement, Oudinot, malgré les observations du général Lorencez, son chef d'état-major, prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie de se retirer de l'autre côté du fleuve.
Ce mouvement regrettable, qui paraissait annoncer une retraite et l'abandon total de Polotsk et de la rive droite, déplut infiniment aux troupes qu'on éloignait, et affecta le moral de l'infanterie destinée à défendre le côté de la ville qui avoisine les prairies. L'ardeur des Russes s'accrut au contraire, en voyant dix régiments de cavalerie et plusieurs batteries quitter le champ de bataille. Aussi, pour porter le désordre dans cette énorme masse pendant qu'elle s'en allait, ils avancèrent promptement et firent tirer leurs _licornes_, dont les projectiles creux, après avoir produit l'effet de boulets, éclataient comme des obus. Les régiments voisins du mien eurent plusieurs hommes tués ou blessés. Je fus assez heureux pour qu'aucun de mes cavaliers ne fût atteint; je perdis seulement quelques chevaux. Celui que je montais ayant eu la tête brisée, je tombai avec lui, et mon épaule blessée ayant violemment porté sur la terre, j'éprouvai une affreuse douleur! Un peu moins d'inclinaison donnée au canon russe, je recevais le boulet en plein corps, et mon fils était orphelin quelques heures après avoir vu le jour!
Cependant, les ennemis venaient de renouveler le combat, et lorsque, après avoir passé le pont, nous tournâmes la tête pour regarder ce qui se passait sur la rive que nous venions de quitter, nous fûmes témoins d'un spectacle des plus émouvants. L'infanterie française, les Bavarois, les Croates, combattaient bravement et même avec avantage; mais la légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant les Russes, et ne s'arrêtèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils eurent de l'eau jusqu'aux genoux!... Là, contraints de faire face à l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un feu de file des mieux nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner un peu. Le commandant de l'artillerie française, qui venait de passer la Düna avec la cavalerie, saisit avec habileté l'occasion d'être utile en faisant approcher ses pièces de la rive, et tirant par-dessus le fleuve, il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre bord.
Cette puissante diversion arrêtant sur ce point les troupes de Wittgenstein, que les Français, Bavarois et Croates repoussaient sur d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure avant la fin du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait se dissimuler qu'il faudrait le recommencer le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une situation dont il ne voyait pas l'issue, et se heurtant au mutisme obstiné de Saint-Cyr, il s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand les tireurs ennemis, remarquant ce cavalier coiffé d'un chapeau à plumes blanches, en firent leur point de mire et lui envoyèrent une balle dans le bras!
Aussitôt le maréchal, faisant informer Saint-Cyr de sa blessure, lui remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin d'arranger les affaires, il quitta le champ de bataille, traversa le pont, s'arrêta un moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se rendit sur les derrières, en Lithuanie, pour y faire soigner sa blessure. Nous ne revîmes le maréchal Oudinot que deux mois après.
CHAPITRE XI
Nouvelles dispositions prises par Saint-Cyr.--Attaque et surprise de l'ennemi.--Incidents divers.--Combat de cavalerie.--Retraite de l'ennemi.--Établissement dans Polotsk.--Saint-Cyr est nommé maréchal.
Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme les rênes du commandement, et en peu d'heures les choses changèrent totalement de face, tant est grande l'influence d'un homme capable et qui sait inspirer la confiance! Le maréchal Oudinot venait de laisser l'armée dans une situation très alarmante: une partie des troupes acculées à la rivière, les autres disséminées au delà des jardins où elles tiraillaient en désordre; les remparts mal garnis d'artillerie; les rues de la ville encombrées de caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela pêle-mêle!... Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers, d'autre retraite que le pont de bateaux jeté sur la Düna. Ce pont était fort étroit et tellement mauvais que l'eau dépassait de plus de six pouces les planches du tablier. Enfin, la nuit approchait, et l'on craignait que les tirailleries n'amenassent une affaire générale qui pouvait nous devenir funeste, tant il régnait peu d'ordre parmi les régiments des différentes nations.
Le premier acte du général Saint-Cyr fut d'ordonner qu'on fît rentrer les tirailleurs engagés, certain que les ennemis fatigués imiteraient cet exemple, dès qu'on ne les attaquerait plus. En effet, le feu cessa bientôt des deux côtés. Les troupes purent se réunir, prendre quelque repos, et la partie parut remise au lendemain.
Afin d'être à même de l'engager avec des chances favorables, Saint-Cyr profita de la nuit pour se préparer à repousser les ennemis et s'assurer une retraite en cas de revers. Il réunit à cet effet tous les chefs de corps, et après leur avoir exposé franchement les dangers de la situation, dont le plus grave était l'encombrement de la ville et des abords du pont, il ordonna que les colonels, suivis de plusieurs officiers et de patrouilles, parcourraient les rues de Polotsk pour diriger les soldats valides de leurs régiments vers les bivouacs, et tous les blessés, les malades, chevaux demain, cantiniers et charrettes, au delà du pont. Le général Saint-Cyr ajouta qu'au point du jour il visiterait la ville et _suspendrait_ de ses fonctions le chef de corps qui n'aurait pas ponctuellement exécuté ses ordres! Aucune excuse ne devait être admise. On s'empressa d'obéir! Les blessés et les malades furent transportés à bras sur la rive gauche, où l'on réunit ce qui n'était pas indispensable pour le combat, enfin tous les _impedimenta_ de l'armée. Aussi, les remparts, les rues furent bientôt complètement libres, de même que le pont. On consolida celui-ci, par lequel Saint-Cyr fit repasser sur la rive droite la cavalerie et l'artillerie, qu'il établit dans le bourg le moins voisin de l'ennemi. Enfin, pour se ménager une retraite plus facile, le prudent général en chef fit établir, avec des tonneaux vides recouverts de planches, un second pont, uniquement destiné à l'infanterie. Tous ces préparatifs étant terminés avant le jour, l'armée attendit avec confiance les ennemis. Mais ils restèrent impassibles dans leurs bivouacs établis dans la plaine, sur la lisière d'une vaste forêt qui entoure Polotsk du côté opposé à la rivière.
Le général Saint-Cyr, qui s'était attendu à être attaqué de grand matin, attribuait la tranquillité qui régnait dans le camp des Russes aux pertes énormes qu'ils avaient éprouvées la veille. Elles pouvaient y contribuer; mais la principale cause de la quiétude dans laquelle se trouvait Wittgenstein provenait de ce que, attendant pour la nuit suivante une forte division d'infanterie et plusieurs escadrons de Saint-Pétersbourg, il avait reculé son attaque jusqu'à l'arrivée de ce puissant renfort, afin de nous vaincre le lendemain plus facilement.
Bien que les seigneurs polonais, grands propriétaires des environs de Polotsk, n'osassent prendre ouvertement parti pour les Français, de crainte de se compromettre vis-à-vis des Russes, néanmoins ils nous servaient en secret et nous procuraient facilement des espions. Le général Saint-Cyr, inquiet de ce qui se préparait dans le camp ennemi, ayant engagé l'un de ces nobles à y envoyer un de ses vassaux les plus éclairés, celui-ci fit conduire au bivouac russe plusieurs voitures de fourrage et plaça parmi les charretiers son intendant, habillé en paysan. Cet homme, fort intelligent, apprit en causant avec les soldats de Wittgenstein qu'on attendait de nombreuses troupes. Il fut même témoin de l'arrivée du régiment des Cosaques de la garde, d'un escadron des chevaliers-gardes, et fut informé que plusieurs bataillons seraient rendus au camp vers minuit. Ces renseignements pris, l'intendant fut en rendre compte à son maître, qui s'empressa de prévenir le général en chef de l'armée française.
En apprenant cette nouvelle, Saint-Cyr résolut de battre Wittgenstein avant l'arrivée des renforts attendus. Mais comme il ne voulait pas engager une affaire trop longue, il prévint les généraux et chefs de corps qu'il n'attaquerait qu'à six heures du soir, afin que, la nuit mettant fin au combat, les Russes n'eussent pas le temps de profiter de leur succès si les chances leur étaient favorables. Il est vrai que dans le cas où nous serions vainqueurs, il nous serait impossible de poursuivre les ennemis dans l'obscurité; mais Saint-Cyr n'en avait pas le projet et désirait pour le moment se borner à leur donner une bonne leçon qui les éloignât de Polotsk. Le général français, voulant agir par _surprise_, prescrivit que la plus parfaite tranquillité régnât dans la ville et sur toute la ligne des avant-postes, ce qui fut exécuté.
La journée nous parut bien longue. Chacun, et même le général en chef, malgré son sang-froid, avait constamment la montre à la main. Ayant remarqué la veille que l'éloignement de la cavalerie française avait permis aux Russes de refouler notre aile gauche jusque dans la Düna, le général Saint-Cyr, un moment avant l'attaque, fit venir en silence tous ses escadrons derrière de vastes magasins, au delà desquels commençaient les prairies. C'est sur ce terrain uni que devait agir la cavalerie pour fondre sur la droite des ennemis et couvrir la gauche de notre infanterie, dont les deux premières divisions devaient attaquer le camp russe, pendant que la troisième soutiendrait la cavalerie et que les deux dernières, formant la réserve, garderaient la ville. Tout était prêt, lorsque, enfin, à six heures du soir, le signal général de l'attaque fut donné par un coup de canon, suivi par la détonation de toute l'artillerie française, qui envoya de nombreux projectiles sur les avant-postes et même sur le camp ennemi.
À l'instant, nos deux premières divisions d'infanterie, précédées par le 26e léger, s'élancent sur les régiments russes placés dans les jardins, tuent ou prennent tous les soldats qu'ils peuvent joindre, et, mettant les autres en fuite, les poursuivent jusqu'au camp, où ils firent un grand nombre de prisonniers et enlevèrent plusieurs canons. La surprise, bien que faite en plein jour, fut si complète, que le général Wittgenstein dînait paisiblement dans un petit château touchant à son camp, lorsque, prévenu que des voltigeurs français étaient dans la cour, il sauta par une fenêtre, et trouvant sous sa main un petit cheval de Cosaque, il l'enfourcha et s'enfuit à toutes jambes vers le gros de ses troupes! Nos voltigeurs s'emparèrent des beaux chevaux, des papiers, des fourgons et des vins du général russe, ainsi que de l'argenterie et du dîner placés sur sa table. Le butin fait dans le camp par d'autres compagnies fut immense.
Au bruit produit par l'attaque si imprévue des Français, la terreur se répandit parmi les ennemis, qui s'enfuirent presque tous sans songer à prendre leurs armes! Le désordre était au comble; personne ne commandait, et cependant l'approche de nos divisions d'infanterie était annoncée par une vive fusillade et le son des tambours qui battaient la charge!... Tout présageait donc un immense succès aux troupes françaises, à la tête desquelles marchait Saint-Cyr, toujours calme!... Mais, à la guerre, un événement imprévu et souvent peu important change l'état des choses!...
Un grand nombre de soldats ennemis avaient gagné en fuyant les derrières du camp. C'était là que bivouaquait l'escadron des chevaliers-gardes, arrivé seulement depuis quelques heures. Cette troupe, composée de jeunes gens d'élite, choisis dans les meilleures familles nobles, était commandée par un major d'un courage éprouvé, dont l'ardeur venait, dit-on, de s'accroître par de copieuses libations. En apprenant ce qui se passe, cet officier monte rapidement à cheval, et, suivi de cent vingt chevaliers cuirassés, il s'élance vers les Français, qu'il ne tarde pas à rencontrer. Le premier de nos bataillons attaqué par lui appartenait au 26e léger. Il résista vigoureusement. Les chevaliers-gardes, repoussés avec perte, cherchaient à se rallier pour faire une seconde charge en ligne, lorsque leur major, impatienté par le temps qu'il faut à des cavaliers désunis pour reprendre leurs rangs, abandonne le bataillon français qu'il n'avait pu enfoncer, et ordonnant aux chevaliers-gardes de le suivre, il les lance à toutes brides en _fourrageurs_ au travers du camp! Il le trouva rempli de fantassins portugais, suisses et même bavarois, nos alliés, dont les uns, éparpillés par l'effet même de la victoire, cherchaient à se réunir, tandis que les autres ramassaient le butin abandonné par les Russes.
Les chevaliers-gardes ayant tué ou blessé plusieurs de ces soldats, le désordre se mit dans cette foule, et bientôt une _retirade_ tumultueuse se déclara et dégénéra même en terreur panique. Or, en pareil cas, les soldats prennent pour adversaires tous ceux des leurs qui courent pour venir se réunir à eux, et le nombre des ennemis qui les poursuivent paraît immense au milieu d'un nuage de poussière, tandis que, la plupart du temps, il n'est que d'une poignée d'hommes. C'est ce qui arriva ici. Les chevaliers-gardes, dispersés sur un vaste terrain et avançant toujours sans regarder derrière eux, simulaient, aux yeux des fuyards, un corps immense de cavalerie; aussi le désordre s'accrut et gagna un bataillon suisse au milieu duquel le général Saint-Cyr s'était réfugié. Il y fut tellement pressé par la foule que son cheval fut renversé dans un fossé.
Le général, vêtu d'une simple redingote bleue, sans marques distinctives, resta couché par terre et ne fit aucun mouvement à l'approche des chevaliers-gardes, qui, le croyant mort, ou le prenant pour un simple employé d'administration, passèrent outre et continuèrent leur poursuite à travers la plaine. On ne sait où ce désordre se serait arrêté, lorsque l'intrépide et intelligent général Berckheim, accourant à la tête du 4e régiment de cuirassiers, s'élança sur les chevaliers-gardes, qui, malgré leur courageuse défense, furent presque tous tués ou pris. Leur vaillant major resta au nombre des morts. La charge exécutée par cette poignée d'hommes aurait eu des résultats immenses si elle eût été soutenue, et le beau fait d'armes des chevaliers-gardes prouva de nouveau que les attaques de cavalerie _imprévues_ sont celles qui ont le plus de chances de succès.
Le général Saint-Cyr, relevé par nos cuirassiers, fit avancer à l'instant toutes les divisions d'infanterie, avec lesquelles il attaqua les Russes avant qu'ils fussent remis de leur désordre. Le succès ne fut pas un moment indécis; les ennemis furent battus et perdirent beaucoup d'hommes et plusieurs canons.
Pendant que le combat d'infanterie que je viens de raconter se passait en avant de Polotsk, voici ce qui avait lieu à la gauche de notre armée dans les prairies qui longent la Düna. Au moment où le premier coup de canon donna le signal du combat, nos régiments de cavalerie, dont la brigade Castex formait la tête, se portèrent rapidement vers les escadrons ennemis qui, de leur côté, marchaient vers nous.