Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 8
Vous venez de voir que mon régiment, ayant pris le service le 31 juillet au matin à Kliastitsoui, l'avait fait pendant toute la journée. Il devait par conséquent, selon la règle établie, être relevé par le 24e le 1er août, à une heure du matin. Ce régiment fut donc commandé pour l'attaque, et le mien devait rester en réserve, car l'espace vide entre le bois et le ruisseau ne pouvait contenir qu'un seul régiment de cavalerie. Le colonel A... se rendit auprès d'Oudinot, et lui fit observer qu'il y avait à craindre que pendant que nous nous préparions à combattre les troupes de Wittgenstein placées devant nous, ce général n'eût dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à un gué existant probablement à trois lieues en amont du point où nous étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages; qu'il serait donc convenable d'envoyer un régiment de cavalerie observer le gué dont il parlait. Le maréchal adopta cette idée, et le colonel A..., dont le régiment venait de prendre le service, le fit promptement monter à cheval, et, l'emmenant dans l'expédition qu'il avait conçue, laissa au 23e les risques du combat qui allait s'engager.
Mon brave régiment reçut avec calme l'annonce de la périlleuse mission qui lui était confiée et vit avec plaisir le maréchal et le général Legrand passer sur son front pour présider aux préparatifs de l'attaque importante que nous allions faire.
À cette époque, tous les régiments français, à l'exception des cuirassiers, avaient une compagnie de grenadiers, nommée compagnie d'_élite_, qui tenait habituellement la droite de la ligne. Celle du 23e était donc ainsi placée, lorsque le général Legrand fit observer au maréchal que les ennemis ayant leur artillerie en avant de leur centre, et les dangers devant être par conséquent beaucoup plus grands sur ce point, il conviendrait de le faire attaquer par la compagnie d'élite, composée des hommes les plus aguerris et des meilleurs chevaux, afin d'éviter une hésitation qui pourrait compromettre le résultat de l'opération. En vain, j'assurai que le régiment, presque entièrement formé d'anciens soldats, était sous tous les rapports moraux et physiques aussi solide sur un point que sur un autre, le maréchal m'ordonna de placer la compagnie d'élite au centre du régiment. J'obéis; puis, ayant réuni les officiers, je leur expliquai à demi-voix ce que nous allions exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à celui de _Chargez!_ lorsque notre ligne serait à petite portée du canon ennemi. Tout étant bien convenu, le régiment sortit du bivouac dans le plus grand silence aux premières lueurs du crépuscule, et traversa avec assez de facilité le bois dont les grands arbres étaient très espacés; puis nous entrâmes dans la clairière unie au bout de laquelle se trouvait le camp russe. Seul de tout le régiment, je n'avais pas le sabre à la main, car la droite, celle qui restait libre, était employée à tenir les rênes de mon cheval. Vous comprenez ce qu'il y avait de pénible dans cette position pour un officier de cavalerie qui va s'élancer sur les ennemis!... Mais j'avais tenu à marcher avec mon régiment et me plaçai en avant de la compagnie d'élite, ayant auprès de moi son intrépide capitaine, M. Courteau, un des meilleurs officiers de ce corps et celui que j'affectionnais le plus.
Tout était parfaitement tranquille dans le camp des Russes, vers lequel nous avancions au petit pas, sans bruit, et j'avais d'autant plus d'espoir de le surprendre que le général Koulnieff n'ayant fait passer le gué à aucun détachement de cavalerie, nous n'apercevions pas de vedettes et distinguions seulement, à la lueur affaiblie des feux, quelques rares sentinelles d'infanterie, placées si près du camp, qu'entre leur avertissement et notre brusque apparition, il était probable que les Russes ne pourraient se préparer à la défense. Mais tout à coup deux vilains Cosaques, gens rôdeurs et méfiants, paraissent, à cheval, à trente pas de ma ligne, la considèrent un moment, puis s'enfuient vers le camp, où il était évident qu'ils allaient signaler notre arrivée!... Ce contre-temps me fut très désagréable, car sans lui nous serions certainement arrivés sur les Russes sans perdre un seul homme. Cependant, comme nous étions découverts et approchions d'ailleurs du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je mis mon cheval au galop. Tout le régiment fit de même, et bientôt je fis entendre le commandement: «Chargez!»
À ce signal, tous mes intrépides cavaliers s'élancent rapidement avec moi vers le camp, où nous tombons comme la foudre!... Mais l'alarme venait d'y être donnée par les deux Cosaques! Les artilleurs, couchés auprès de leurs pièces, saisissent leurs lances à feu, et quatorze canons vomissent à la fois la mitraille sur mon régiment! Trente-sept hommes, dont dix-neuf de la compagnie d'élite, furent tués raides! Le brave capitaine Courteau fut de ce nombre, ainsi que le lieutenant Lallouette! Les artilleurs russes essayaient de recharger leurs pièces, lorsqu'ils furent hachés par nos cavaliers! Nous avions peu de blessés, presque tous les coups ayant été mortels. Nous eûmes une quarantaine de chevaux tués. Le mien fut estropié par un biscaïen; il put néanmoins me porter jusque dans le camp, où les fantassins russes, réveillés en sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes se voyant rudement sabrés par nos chasseurs à cheval qui, d'après mes instructions, s'étaient placés dès l'abord entre eux et les rangées de fusils, fort peu purent saisir les leurs et faire feu sur nous, d'autant moins qu'au bruit de l'artillerie, les deux régiments d'infanterie du général Albert, sortant du bois, s'étaient élancés au pas de course sur les extrémités du camp, où ils passaient au fil de la baïonnette tout ce qui essayait de se défendre. Les Russes en désordre ne pouvant résister à cette triple attaque, une grande partie d'entre eux qui, arrivés la nuit au camp, n'avaient pu distinguer la hauteur des berges de la rivière, voulurent s'échapper dans cette direction et tombèrent de quinze à vingt pieds sur des roches où presque tous furent brisés: il en périt beaucoup!
Le général Koulnieff, à peine réveillé, se réunit cependant à un groupe de 2,000 hommes, dont le tiers tout au plus avait des fusils, et suivant machinalement cette masse désordonnée, il se présenta devant le gué. Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait occuper ce point important par 500 à 600 cavaliers, dont faisait partie la compagnie d'élite qui, exaspérée par la mort de son capitaine, s'élança en fureur sur les Russes, dont elle fit un très grand massacre!... Le général Koulnieff, que déjà l'ivresse faisait chanceler sur son cheval, ayant attaqué le maréchal des logis _Legendre_, celui-ci lui plongea son sabre dans la gorge et l'étendit mort à ses pieds!... M. de Ségur, dans sa narration de la campagne de 1812, fait tenir au général Koulnieff mourant un discours à l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du sous-officier Legendre lorsqu'il passa son sabre dans la gorge de Koulnieff, et je puis certifier que ce général russe tomba sans proférer un seul mot[4]!... La victoire des fantassins du général Albert et du 23e fut complète. Les ennemis eurent au moins 2,000 hommes tués ou blessés, et nous leur fîmes près de 4,000 prisonniers; le surplus périt en tombant sur les rochers aigus. Quelques Russes des plus lestes parvinrent à rejoindre Wittgenstein, qui, en apprenant la sanglante défaite de son avant-garde, se mit en retraite sur Sebej.
Le maréchal Oudinot, enhardi par l'éclatant succès qu'il venait d'obtenir, résolut de poursuivre les Russes et fit, comme la veille, passer l'armée sur la rive droite de la Drissa; mais pour donner aux régiments d'infanterie de la brigade Albert ainsi qu'au 23e de chasseurs à cheval le temps de se remettre des fatigues du combat, le maréchal les laissa en observation sur le champ de bataille de Sivotschina.
Je profitai de ce repos pour procéder à une cérémonie dont on s'occupe bien rarement à la guerre. Ce fut de rendre les derniers devoirs à ceux de nos braves camarades qui venaient d'être tués!... Une fosse considérable les reçut tous, rangés selon leurs grades, ayant le capitaine Courteau et son lieutenant sur le front de la ligne! Puis les quatorze canons russes, si courageusement enlevés par le 23e, furent placés en avant de cette tombe militaire!
Ce pieux devoir accompli, je voulus faire panser ma blessure de la veille, qui me causait des douleurs affreuses, et fus pour cela m'asseoir à l'écart sous un immense sapin. J'y aperçus un jeune chef de bataillon qui, adossé contre le tronc de l'arbre et soutenu par deux grenadiers, fermait péniblement un petit paquet dont l'adresse était tracée avec du sang... C'était le sien!... Cet officier, appartenant à la brigade Albert, venait de recevoir, à l'attaque du camp russe, un affreux coup de baïonnette qui lui avait ouvert le bas-ventre, d'où s'échappaient les intestins!... Plusieurs étaient percés, et, quoique le pansement eût été fait, le sang coulait toujours: le coup était mortel!... Le malheureux blessé, qui ne l'ignorait pas, avait voulu, avant de succomber, faire ses adieux à une dame qu'il chérissait; mais après avoir écrit, il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne nous connaissions que de vue; néanmoins, pressé par les approches de la mort, il me pria d'une voix presque éteinte de lui rendre deux services; et, après avoir fait éloigner de quelques pas les grenadiers, il me donna le paquet en disant, les larmes aux yeux: «Il y a un portrait!» Il me fit promettre de le remettre _secrètement_ en mains propres, si j'étais assez heureux pour retourner un jour à Paris; «du reste, ajouta-t-il, ce n'est pas pressé, car il vaut mieux qu'on ne reçoive ceci que longtemps après que je ne serai plus!...» Je promis de m'acquitter de cette pénible mission, ce que je ne pus exécuter que deux ans plus tard, en 1814!... Quant à la seconde prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle fut exaucée deux heures après! Il lui était pénible de penser que son corps serait déchiré par les loups, dont le pays foisonne, et il désirait que je le fisse placer à côté du capitaine et des cavaliers du 23e, dont il avait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et ce malheureux officier étant mort quelque temps après notre pénible entretien, je me conformai à ses derniers vœux!
CHAPITRE X
Nouvelle retraite d'Oudinot.--Marches et contremarches.--Le 23e de chasseurs est comblé de récompenses.--Retraite sur Polotsk.--Le général Saint-Cyr.--Oudinot, blessé, cède le commandement à Saint-Cyr.
Profondément ému par ce lugubre épisode, je réfléchissais fort tristement, lorsque je fus tiré de mes rêveries par le bruit lointain d'une très vive canonnade. Les deux armées étaient encore aux prises. En effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de Kliastitsoui, où j'avais été blessé la veille, ayant joint l'arrière-garde russe à l'entrée du marais dont le débouché nous avait été si funeste vingt-quatre heures avant, s'était obstiné à y refouler l'armée ennemie; mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer ce dangereux défilé, avait fait, avec des forces considérables, un retour offensif contre les troupes françaises, qui, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes, se retiraient suivies par les Russes. On eût dit qu'Oudinot et Wittgenstein jouaient une partie de barres!... Quand l'un s'avançait, l'autre se retirait pour le poursuivre à son tour s'il battait en retraite!... La nouvelle reculade d'Oudinot nous fut annoncée sur le champ de bataille de Sivotschina par un aide de camp qui apportait au général Albert l'ordre de conduire sa brigade et le 23e de chasseurs à deux lieues en arrière, dans la direction de Polotsk.
Au moment de partir, je ne voulus pas abandonner les quatorze pièces enlevées le matin par mon régiment, et comme les chevaux avec lesquels l'ennemi les avait amenées étaient tombés en notre pouvoir, on les attela, et nous fîmes conduire l'artillerie à notre prochain bivouac, d'où ce glorieux trophée du courage du 23e fut dirigé la nuit suivante sur Polotsk; nos quatorze canons ne tardèrent pas à concourir très efficacement à la défense de cette ville.
L'armée d'Oudinot battit en retraite ce même jour jusqu'au gué de Sivotschina qu'elle avait passé le matin en poursuivant Wittgenstein, qui, rendu plus circonspect par le désastre éprouvé le jour même en ce lieu par son avant-garde, n'osa aventurer aucun corps isolé sur la rive occupée par nos troupes. Les deux armées, ainsi séparées par la Drissa, prirent respectivement leurs positions de nuit. Mais le 2 août, Oudinot ayant rapproché ses troupes de Polotsk, les hostilités cessèrent pour quelques jours, tant les deux partis avaient besoin de repos. Nous fûmes rejoints par le bon général Castex ainsi que par le 24e de chasseurs, qui en voulait beaucoup à son colonel de l'avoir éloigné au moment où c'était à lui d'attaquer le camp russe, tandis que dans sa course vers la haute Drissa il n'avait pas vu un seul ennemi, ni trouvé le gué supposé.
Après quelques jours de repos, Wittgenstein porta une partie de ses troupes vers la basse Düna, d'où Macdonald menaçait sa droite. Le maréchal Oudinot ayant suivi dans cette direction l'armée russe, celle-ci fit volte-face vers nous, et pendant huit à dix jours il y eut de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels, dont il serait trop long et trop pénible de faire l'analyse, d'autant que tout cela n'amena d'autre résultat que de faire tuer des hommes fort inutilement, et de démontrer le peu de décision des chefs des deux armées.
Le plus sérieux des combats livrés pendant cette courte période eut lieu le 13 août, auprès du magnifique couvent de Valensoui, construit sur les bords de la Svolna. Cette petite rivière, dont les berges sont très fangeuses, séparait les Français des Russes, et il était évident que celui des deux généraux qui tenterait le passage de vive force sur un terrain aussi défavorable éprouverait un sanglant échec. Wittgenstein ni Oudinot n'avaient donc pas le projet de franchir la Svolna sur ce point; mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur lequel ils pussent se mesurer, on les vit tous les deux prendre position sur ce cours d'eau comme pour se narguer mutuellement. Bientôt il s'établit d'une rive à l'autre une canonnade des plus vives et parfaitement inutile, puisque les troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de joindre leur adversaire, ce déplorable engagement ne pouvait avoir aucun avantage pour personne.
Cependant Wittgenstein, pour ménager ses soldats, s'était borné à poster quelques bataillons de chasseurs à pied dans les saules et les roseaux qui bordent le rivage, et tenait ses troupes hors de la portée des canons français, dont le feu bien nourri atteignait seulement quelques-uns de ses tirailleurs, tandis qu'Oudinot, s'étant obstiné, malgré les sages observations de plusieurs généraux, à rapprocher sa première ligne de la Svolna, éprouva des pertes qu'il aurait pu et dû s'éviter. L'artillerie des Russes n'est pas à beaucoup près, aussi bonne que la nôtre, mais elle se sert, en campagne, de pièces dites _licornes_, dont la portée dépassait celle des canons français de cette époque. Ce furent ces licornes qui firent les plus grands ravages parmi nos troupes.
Le maréchal Oudinot, persuadé que nos ennemis allaient franchir la rivière, tenait non seulement une division d'infanterie à portée de les repousser, mais il la faisait appuyer par la cavalerie du général Castex, précaution surabondante, car un passage, même celui d'une petite rivière, demande plus de temps qu'il n'en faut aux défenseurs pour accourir au-devant des attaquants. Mon régiment et le 24e de chasseurs n'en furent pas moins exposés pendant vingt-quatre heures aux boulets des Russes, qui nous tuèrent et estropièrent plusieurs hommes.
Pendant ce combat, où les troupes restèrent très longtemps de pied ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé à Witepsk porter à l'Empereur le rapport des combats de Kliastitsoui ainsi que de celui de Sivotschina. Napoléon, voulant témoigner en particulier aux troupes qu'il ne les rendait pas responsables du peu de succès de notre marche, venait de combler le 2e corps de récompenses, tant en avancement qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie, Sa Majesté accordait quatre croix de la Légion d'honneur à chacun des régiments de cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre d'envoi que l'Empereur, pour exprimer au 23e de chasseurs à cheval la satisfaction qu'il éprouvait pour sa belle conduite à Wilkomir, au pont de Dünabourg, au combat de nuit de Drouia, à Kliastitsoui, et surtout à l'attaque du camp russe de Sivotschina, lui envoyait, en sus des quatre récompenses données aux autres régiments, _quatorze_ décorations, une pour chaque canon enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnieff!... J'avais donc dix-huit croix à distribuer à mon brave régiment. L'aide de camp n'avait pas apporté les brevets, mais le major général suppléait à cet envoi en chargeant les chefs des régiments de désigner les militaires qui devaient les recevoir et de lui en faire passer l'état.
J'assemblai tous les capitaines et, après m'être éclairé de leur avis, je dressai ma liste et fus la présenter au maréchal Oudinot, en le priant de me permettre de la faire connaître sur-le-champ au régiment: «Comment, ici, sous les boulets!...--Oui, monsieur le maréchal, sous les boulets... Ce sera plus chevaleresque!...»
Le général Lorencez, qui, comme chef d'état-major, avait libellé le rapport des divers combats et fait un très grand éloge du 23e de chasseurs, ayant été de mon avis, le maréchal consentit à ma demande. Les décorations ne devaient arriver que plus tard, mais j'envoyai chercher aux équipages une pièce de ruban que j'avais dans mon portemanteau, et après y avoir fait couper dix-huit morceaux, j'annonçai au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par l'Empereur. Puis, faisant sortir des rangs les élus à tour de rôle, je donnai à chacun un bout de ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté, et dont on a depuis si grandement affaibli le prestige en le prodiguant, en le prostituant même!... Cette distribution faite _en présence de l'ennemi_, au milieu des dangers, produisit un effet immense sur le régiment, dont l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appelai le vieux sous-officier Prud'homme, réputé à juste titre le plus intrépide et le plus modeste de tous les guerriers du 23e de chasseurs. Toujours calme, ce brave, illustré par de nombreuses actions d'éclat, s'approcha d'un air timide et reçut le ruban, au milieu des vives acclamations de tous les escadrons: ce fut un vrai triomphe pour lui!... Je n'oublierai jamais cette scène touchante qui, vous le savez, se passait sous le canon de l'ennemi.
Mais il n'y a point de bonheur complet!... Deux hommes portés sur ma liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme venaient d'être cruellement blessés par des boulets!... Le maréchal des logis _Legendre_, celui qui avait tué le général Koulnieff, avait un bras emporté, et le brigadier _Griffon_ une jambe brisée!... On les amputait lorsque je me rendis à l'ambulance pour les décorer!... À la vue du ruban de la Légion d'honneur, ils parurent oublier leurs douleurs et firent éclater la joie la plus vive!... Cependant Legendre ne survécut pas longtemps à sa blessure, mais Griffon se rétablit, fut évacué sur la France, et, plusieurs années après, je le retrouvai à l'hôtel des Invalides.
Le 24e de chasseurs, qui ne recevait que quatre décorations, tandis que le 23e en recevait dix-huit, convint que c'était juste, mais n'en manifesta pas moins ses regrets d'avoir été privé de l'honneur de prendre les quatorze canons russes à Sivotschina, eût-il même dû y éprouver les pertes que nous avions subies nous-mêmes. «Nous sommes soldats, disaient-ils, nous devons courir toutes les chances bonnes ou mauvaises!» Ils en voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un passe-droit!... Quelle armée que celle dont les soldats réclamaient le privilège de marcher à l'ennemi!...
Vous demandez sans doute quelle fut dans cette distribution de récompenses celle que je reçus moi-même?--Aucune! parce que l'Empereur, avant de se décider à retirer le commandement du régiment au colonel de La Nougarède en le faisant ou général ou chef d'une légion de gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet officier lui permettrait de faire l'un de ces services. En conséquence, le major général enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède par un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il ne pourrait jamais monter à cheval. D'après cette décision, le maréchal autorisa M. de La Nougarède à retourner en France, où il obtint le commandement d'une place de second ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses infirmités l'avaient forcé de se réfugier, m'écrivit une lettre fort touchante par laquelle il faisait ses adieux au 23e et bien que M. de La Nougarède n'eût jamais combattu à la tête de ce régiment (ce qui attache infiniment les troupes à leur chef), il en fut néanmoins regretté et le méritait à tous égards.
Le régiment restant ainsi sans colonel, le maréchal s'attendait à recevoir bientôt ma promotion à ce grade, et j'avoue franchement que je l'espérais aussi; mais l'Empereur s'étant éloigné de nous et ayant quitté Witepsk pour marcher sur Smolensk et de là vers Moscou, les travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui donnaient les opérations militaires, si bien que je ne fus nommé colonel que trois mois plus tard!
Mais revenons sur les bords de la Svolna, dont les Français s'éloignèrent précipitamment, en laissant une partie de leurs blessés dans le couvent de Valensoui.
Parmi ceux que nous parvînmes à emporter, se trouvait M. Casabianca, colonel du 11e régiment d'infanterie légère, qui avait été mon camarade lorsque nous servions l'un et l'autre comme aides de camp auprès de Masséna. M. Casabianca était un officier du plus grand mérite, dont l'avancement eût été fort rapide; mais, frappé à la tête au moment où il visitait les tirailleurs de son régiment placés sur les bords de la Svolna, il vit sa carrière arrêtée. Il était mourant lorsque je l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs! Il me reconnut, et, en me serrant la main, il me dit combien il regrettait de voir notre corps d'armée si médiocrement dirigé. Le soir même, ce malheureux colonel expira!... Ses dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun obstacle, et ne parlait de rien moins que de le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais au moindre revers, il battait rapidement en retraite, et voyait des ennemis partout. Ce fut sous cette dernière influence qu'il ramena sous les murs de Polotsk ses troupes, très affectées qu'on les fît reculer ainsi devant les Russes, qu'elles venaient de vaincre dans presque toutes les rencontres.