Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

Part 7

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Le lendemain 30, mon régiment étant de service, je pris la tête de l'avant-garde et, suivi de tout le corps d'armée, je traversai le gué de la Drissa. La chaleur était accablante, et dans les blés couverts de poussière qui bordaient la route, on voyait deux larges zones où la paille couchée et écrasée, comme si un rouleau y eût été traîné plusieurs fois, indiquait le passage de fortes colonnes d'infanterie. Tout à coup, auprès du relais de poste de Kliastitsoui, ces indices disparaissaient des bords de la grande route et se reproduisaient à sa gauche sur un large chemin vicinal qui aboutit à Jakoubowo. Il était évident que l'ennemi avait quitté sur ce point la direction de Sebej pour se jeter sur notre flanc gauche. La chose me parut grave! J'arrêtai nos troupes et envoyai prévenir mon général de brigade. Mais le maréchal, qui marchait ordinairement en vue de l'avant-garde, ayant aperçu cette halte, accourut au galop, et, malgré les observations des généraux Castex et Lorencez, il m'ordonna de continuer la marche par la grande route. À peine avais-je fait une lieue, que j'aperçois venant à nous un kibick, ou calèche russe, attelé de deux chevaux de poste!... Je le fais arrêter et vois un officier ennemi qui, assoupi par la chaleur, s'était couché tout de son long dans le fond du kibick. Ce jeune homme, fils du seigneur auquel appartenait le relais de Kliastitsoui que je venais de quitter, était aide de camp du général Wittgenstein et revenait de Pétersbourg avec la réponse aux dépêches dont son général l'avait chargé pour son gouvernement. Rien ne saurait peindre sa stupéfaction, lorsque, réveillé en sursaut, il se trouva en présence de nos chasseurs à figures rébarbatives et aperçut non loin de là de nombreuses colonnes françaises! Il ne pouvait concevoir comment il n'avait pas rencontré l'armée de Wittgenstein, ou au moins quelques-uns de ses éclaireurs, entre Sebej et le point où nous étions; mais cet étonnement confirmait le général Castex et moi dans la pensée que Wittgenstein, pour tendre un piège à Oudinot, avait brusquement quitté la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur l'arrière-garde de l'armée française, qu'il allait attaquer en flanc et en queue! En effet, nous entendîmes bientôt le canon, et peu après la fusillade.

Le maréchal Oudinot, quoique surpris par une attaque aussi imprévue, se tira assez bien du mauvais pas où il s'était engagé. Faisant faire un _à gauche_ aux diverses fractions de sa colonne, il se mit en ligne en face de Wittgenstein, dont il repoussa si vigoureusement les premières attaques que le Russe ne crut pas devoir les renouveler ce jour-là, et se retira derrière Jakoubowo. Mais sa cavalerie avait eu un assez beau succès, car elle avait pris sur nos derrières un millier d'hommes et une partie des équipages de l'armée française, entre autres nos forges de campagne. Ce fut une perte immense, dont la cavalerie du 2e corps se ressentit péniblement pendant toute la campagne. Après cet engagement, les troupes d'Oudinot ayant pris position, la brigade Castex reçut l'ordre de rétrograder jusqu'à Kliastitsoui, afin de garder l'embranchement des deux routes, où l'infanterie du général Maison vint se joindre à nous. L'officier russe, prisonnier dans la propre maison de son père, nous en fit les honneurs avec beaucoup de grâce.

Cependant, un combat sérieux se préparant pour le lendemain, les commandants des deux armées prirent leurs dispositions, et au point du jour les Russes marchèrent sur la maison de poste de Kliastitsoui où s'appuyait la droite des Français. Bien qu'en de telles circonstances les deux régiments fussent employés, néanmoins celui qui était de service se mettait en première ligne. C'était le tour du 24e de chasseurs. Pour éviter toute hésitation, le brave général Castex vient se placer en tête du régiment, le conduit rapidement sur les bataillons russes, les enfonce et fait 400 prisonniers, en n'éprouvant qu'une perte légère. Castex entra courageusement le premier dans les rangs ennemis; son cheval fut tué d'un coup de baïonnette, et le général, dans sa chute, eut un pied foulé. Il ne put pendant plusieurs jours diriger la brigade, dont le colonel A... prit le commandement.

Les bataillons russes que le 24e venait de sabrer avaient été remplacés sur-le-champ par d'autres, qui débouchaient de Jakoubowo et s'avançaient sur nous rapidement. Le maréchal ayant alors envoyé à M. A... l'ordre de les attaquer, celui-ci commanda le _passage de ligne en avant!_ ce que j'exécutai aussitôt. Arrivé en première ligne, le 23e s'étant remis en bataille, marcha vers l'infanterie russe, qui s'arrêta et nous attendit de pied ferme: c'était le régiment de Tamboff. Dès que nous fûmes à bonne portée, je commandai la _charge!_... Elle fut exécutée avec d'autant plus de résolution et d'ensemble que mes cavaliers, outre leur courage habituel, étaient vivement stimulés par la pensée que leurs camarades du 24e suivaient des yeux tous leurs mouvements!... Les ennemis commirent la faute énorme, selon moi, de démunir leur ligne de tout son feu à la fois, en nous tirant une _bordée_ qui, mal ajustée, ne tua ou blessa que quelques hommes et quelques chevaux: un feu de file eût été bien plus meurtrier. Les Russes voulurent recharger leurs armes, mais nous ne leur en laissâmes pas le temps; nos excellents chevaux, lancés à fond de train, arrivèrent sur eux, et le choc fut si violent qu'une foule d'ennemis furent jetés à terre!... Beaucoup se relevèrent en essayant de se défendre avec la baïonnette contre les coups de pointe de nos chasseurs; mais après avoir essuyé de grandes pertes, ils reculèrent, puis se débandèrent, et un bon nombre furent tués ou pris en fuyant vers un régiment de cavalerie qui arrivait à leur secours. C'étaient les hussards de Grodno.

J'ai remarqué que lorsqu'un corps en a battu un autre, il conserve toujours sa supériorité sur lui. J'en vis ici une nouvelle preuve, car les chasseurs du 23e s'élancèrent comme sur une proie facile contre les hussards de Grodno qu'ils avaient jadis si bien battus dans le combat de nuit de Drouia, et les hussards, ayant reconnu leurs vainqueurs, s'enfuirent à toutes jambes! Ce régiment fut pendant tout le reste de la campagne en face du 23e, qui conserva toujours sur lui le même ascendant.

Pendant que les événements que je viens de raconter se passaient à notre aile droite, l'infanterie du centre et de la gauche ayant attaqué les Russes, ceux-ci, battus sur tous les points, abandonnèrent le champ de bataille, et à la tombée de la nuit, ils allèrent prendre position à une lieue de là. Notre armée garda celle qu'elle occupait entre Jakoubowo et l'embranchement de Kliastitsoui. La joie fut grande ce soir-là dans les bivouacs de la brigade, car nous étions vainqueurs!... Mon régiment avait pris le drapeau des fantassins de Tamboff, et le 24e s'était aussi emparé de celui du corps russe qu'il avait enfoncé; mais le contentement qu'il éprouvait se trouvait affaibli par le regret de savoir ses deux chefs d'escadrons blessés. Le premier, M. Monginot, était sous tous les rapports un officier du plus grand mérite; le second, frère du colonel, sans avoir les talents ni l'esprit de son aîné, était un officier des plus intrépides. Ces deux chefs d'escadrons se rétablirent promptement et firent le reste de la campagne.

Lorsqu'un corps cherche à _tourner_ son ennemi, il s'expose à être tourné lui-même. C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car ce général, qui le 29 avait quitté la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur les derrières de l'armée française, avait compromis par là sa ligne de communication dont Oudinot aurait pu le séparer complètement, si, après l'avoir battu le 30, il l'eût poussé vigoureusement. La situation du général russe était d'autant plus dangereuse que, placé en face d'une armée victorieuse qui lui barrait le chemin de la retraite, il apprit que le maréchal Macdonald, après avoir passé la Düna et pris la place de Dünabourg, avançait sur ses derrières. Pour sortir de ce mauvais pas, Wittgenstein avait habilement employé toute la nuit après le combat pour faire à travers champs un détour qui, par Jakoubowo, ramenait son armée sur la route de Saint-Pétersbourg, au delà du relais de Kliastitsoui. Mais craignant que la droite des Français, postée à peu de distance de ce point, ne vînt fondre sur ses troupes pendant leur marche de flanc, il avait résolu de l'en empêcher en attaquant lui-même notre aile droite avec des forces supérieures, pendant que le gros de l'armée, exécutant son mouvement, regagnerait la route de Saint-Pétersbourg et rouvrirait ses communications avec Sebej.

Le lendemain, 31 juillet, mon régiment prenait le service au lever de l'aurore, lorsqu'on s'aperçut qu'une partie de l'armée ennemie, battue la veille par nous, ayant contourné la pointe de notre aile droite, était en pleine retraite sur Sebej, tandis que le surplus venait nous attaquer à Kliastitsoui. En un clin d'œil, toutes les troupes du maréchal Oudinot furent sous les armes; mais pendant que les généraux prenaient leurs dispositions de combat, une forte colonne de grenadiers russes, attaquant nos alliés de la légion portugaise, les mit dans un désordre complet; puis elle se dirigeait vers la vaste et forte maison du relais, point important dont elle allait s'emparer, lorsque le maréchal Oudinot, toujours l'un des premiers au feu, accourt vers mon régiment déjà rendu aux avant-postes, et m'ordonne de tâcher d'arrêter, ou du moins de retarder la marche des ennemis jusqu'à l'arrivée de notre infanterie qui s'avançait rapidement. J'enlève mon régiment au galop et fais sonner la charge, en prenant obliquement la ligne ennemie par sa droite, ce qui gêne infiniment le feu de l'infanterie; aussi celui que les grenadiers ennemis firent sur nous fut-il presque nul, et ils allaient, être sabrés vigoureusement, car le désordre était déjà parmi eux, lorsque, soit par instinct, soit sur le commandement de leur chef, ils font demi-tour et gagnent en courant un large fossé, qu'en venant ils avaient laissé derrière eux. Tous s'y précipitèrent, et là, couverts jusqu'au menton, ils commencèrent un feu de file des mieux nourris! J'eus tout de suite six à sept hommes tués, une vingtaine de blessés, et reçus une balle au défaut de l'épaule gauche. Mes cavaliers étaient furieux; mais notre rage était impuissante contre des hommes qu'il nous était physiquement impossible de joindre!... Dans ce moment critique, le général Maison, arrivant avec sa brigade d'infanterie, m'envoya l'ordre de passer derrière ses bataillons; puis il attaqua par les deux flancs le fossé, dont les défenseurs furent tous tués ou pris.

Quant à moi, grièvement blessé, je fus conduit auprès du relais. On me descendit de cheval à grand'peine. Le bon docteur Parot, chirurgien-major du régiment, vint me panser; mais à peine cette opération était-elle commencée que nous fûmes obligés de l'interrompre. L'infanterie russe attaquait de nouveau, et une grêle de balles tombait autour de nous! Nous nous éloignâmes donc hors de la portée des fusils. Le docteur trouva ma blessure grave: elle eût été mortelle si les grosses torsades de l'épaulette, que la balle avait dû traverser avant d'atteindre ma personne, n'eussent changé la direction et beaucoup amorti la force du coup. Il avait néanmoins été si rude que le haut de mon corps, poussé violemment en arrière, était allé toucher la croupe de mon cheval; aussi les officiers et chasseurs qui me suivaient me crurent-ils mort, et je serais tombé si mes ordonnances ne m'eussent soutenu. Le pansement fut très douloureux, car la balle s'était incrustée dans les os, au point où le haut du bras se joint à la clavicule. Il fallut, pour l'extraire, élargir la plaie, dont on voit encore la grande cicatrice.

Je vous avouerai que si j'eusse alors été colonel, j'aurais suivi les nombreux blessés du corps d'armée qu'on dirigeait vers Polotsk, et que, passant la Düna, je me serais rendu dans quelque ville de Lithuanie pour m'y faire soigner. Mais je n'étais que simple chef d'escadrons; l'Empereur pouvait en une journée de poste arriver à Witepsk, passer une revue du corps, et il n'accordait rien qu'aux militaires _présents_ sous les armes. Cet usage, qui, au premier aspect, paraît cruel, était néanmoins basé sur l'intérêt du service, car il stimulait le zèle des blessés, qui, au lieu de traîner dans les hôpitaux, s'empressaient de rejoindre leurs corps respectifs dès que leurs forces le permettaient. L'effectif de l'armée y gagnait infiniment. À toutes les raisons dites plus haut, se joignaient mes succès devant l'ennemi, mon attachement au régiment, ma récente blessure reçue en combattant dans les rangs; tout m'engageait à ne pas m'éloigner. Je restai donc, malgré les douleurs intolérables que j'éprouvais; puis, après avoir mis mon bras en écharpe tant bien que mal et m'être fait hisser à cheval, je rejoignis mon régiment.

CHAPITRE IX

Défilé des marais de Sebej.--Retraite.--Brillante affaire du gué de Sivotschina.--Mort de Koulnieff.--Retour offensif.--Derniers adieux.

Depuis que j'avais été blessé, l'état des choses était bien changé; nos troupes avaient battu Wittgenstein et fait un grand nombre de prisonniers. Cependant, les Russes étaient parvenus à gagner la route de Saint-Pétersbourg, par laquelle ils effectuaient leur retraite sur Sebej.

Pour se rendre du relais de Kliastitsoui à cette ville, il faut traverser le très vaste marais de Khodanui, au milieu duquel la grande route est élevée sur une digue formée par d'immenses sapins couchés les uns auprès des autres. Un fossé, ou plutôt un canal large et profond, règne des deux côtés de cette digue, et il n'existe aucun autre passage, à moins de se jeter bien loin de la direction de Sebej. Ce défilé a près d'une lieue de long, mais la route en bois qui en assure la viabilité est d'une largeur très considérable. Aussi, dans l'impossibilité de placer des tirailleurs dans le marais, les Russes se retiraient-ils en épaisses colonnes par cette route factice, au delà de laquelle nos cartes indiquaient une plaine. Le maréchal Oudinot, voulant compléter sa victoire, avait résolu de les y suivre. À cet effet, il avait déjà engagé sur la route du marais la division d'infanterie du général Verdier, que devait suivre d'abord la brigade de cavalerie Castex, puis tout le corps d'armée. Mon régiment n'était pas encore entré en ligne lorsque je le rejoignis.

En me voyant me replacer à leur tête malgré ma blessure, officiers, sous-officiers et chasseurs me reçurent par une acclamation générale, qui prouvait l'estime et l'attachement que ces braves gens avaient conçus pour moi; j'en fus profondément touché. Je fus surtout pénétré de reconnaissance pour la satisfaction qu'exprima, en me revoyant, mon camarade, le chef d'escadrons Fontaine. Cet officier, quoique fort brave et très capable, avait si peu d'ambition qu'il était resté dix-huit ans simple capitaine, avait refusé trois fois le grade de chef d'escadrons et ne l'avait accepté que sur l'ordre formel de l'Empereur.

Je repris donc le commandement du 23e, qui pénétra dans le marais à la suite de la division Verdier, sur laquelle les derniers pelotons de la colonne ennemie s'étaient bornés à tirer de loin quelques coups de fusil tant qu'on fut dans le défilé; mais, dès que nos fantassins débouchèrent dans la plaine, ils aperçurent l'armée russe déployée, dont l'artillerie les reçut par un feu terrible. Cependant, malgré leurs pertes, les bataillons français n'en continuèrent pas moins à marcher en avant. Bientôt ils se trouvèrent tous hors du défilé, et ce fut à mon régiment à paraître dans la plaine, à la tête de la brigade. Le colonel A..., qui la commandait provisoirement, n'étant pas là pour nous diriger, je songeai à éloigner le plus possible mon régiment de ce point dangereux et lui fis prendre le galop dès que l'infanterie m'eut fait place. J'eus néanmoins sept ou huit hommes tués et un plus grand nombre de blessés. Le 24e, qui me suivait, souffrit aussi beaucoup. Il en fut de même de la division d'infanterie du général Legrand; mais, dès qu'elle fut formée dans la plaine, le maréchal Oudinot ayant attaqué les lignes ennemies, leur artillerie divisa ses feux sur plusieurs points, et la sortie du défilé serait devenue moins périlleuse pour les autres troupes, si Wittgenstein n'eût en ce moment attaqué avec toutes ses forces celles que nous avions dans la plaine. La supériorité du nombre nous contraignit à céder le terrain avant l'arrivée du reste de notre armée, et nous dûmes battre en retraite vers le défilé de Khodanui. Heureusement, cette voie était fort large, ce qui nous permit d'y marcher facilement par pelotons.

Du moment qu'on quittait la plaine, la cavalerie devenait plus embarrassante qu'utile; ce fut elle que le maréchal fit retirer la première. Elle fut suivie par la division d'infanterie Verdier, dont le général venait d'être très grièvement blessé. La division Legrand fit l'arrière-garde. Sa dernière brigade, commandée par le général Albert, eut à soutenir un combat très vif au moment où ses derniers bataillons étaient sur le point de s'engager dans le marais; mais une fois qu'ils y furent en colonne, le général Albert ayant placé à la queue huit pièces de canon qui, tout en se retirant, faisaient feu sur l'avant-garde ennemie, celle-ci éprouva à son tour de grandes pertes. En effet, ses pièces ne tiraient que fort rarement, parce que, après chaque coup, il fallait qu'elles fissent un premier demi-tour pour continuer la poursuite et un second pour se remettre en batterie, mouvements lents et fort embarrassants dans un défilé. L'artillerie russe nous fit donc peu de mal dans le passage du marais.

La fin du jour approchait lorsque les troupes françaises, sortant du défilé, repassèrent devant Kliastitsoui et se trouvèrent sur les rives de la Drissa, au gué de Sivotschina, qu'elles avaient traversé le matin en poursuivant les Russes, après les avoir battus à Kliastitsoui. Ceux-ci venaient de prendre leur revanche, car, après nous avoir fait perdre sept ou huit cents hommes dans la plaine, au delà du marais, ils nous poussèrent à leur tour l'épée dans les reins!... Pour mettre fin au combat et donner un peu de repos à l'armée, le maréchal Oudinot lui fit traverser le gué de Sivotschina et la mena camper à Biéloé.

La nuit commençait, lorsque les avant-postes laissés en observation sur la Drissa firent savoir que les ennemis passaient ce cours d'eau. Le maréchal Oudinot, s'étant rendu promptement vers ce point, reconnut que huit bataillons russes, ayant sur leur front quatorze bouches à feu en batterie, venaient d'établir leurs bivouacs sur la rive gauche, que nous occupions. Le surplus de leur armée était de l'autre côté de la Drissa, se préparant sans doute à la traverser le lendemain pour venir nous attaquer. Cette avant-garde était commandée par le général Koulnieff, homme fort entreprenant, mais ayant, comme la plupart des officiers russes de cette époque, la mauvaise habitude de boire une trop grande quantité d'eau-de-vie. Il paraît qu'il en avait pris ce soir-là outre mesure, car on ne saurait expliquer autrement la faute énorme qu'il commit en venant, avec huit bataillons seulement, camper à peu de distance d'une armée de 40.000 hommes, et cela dans les conditions les plus défavorables pour lui. En effet, le général russe avait, à deux cents pas derrière sa ligne, la Drissa, qui, à l'exception du gué, était infranchissable, non point à cause du volume de ses eaux, mais parce que les berges, coupées à pic, ont une élévation de 15 à 20 pieds. Koulnieff n'avait ainsi d'autre retraite que par le gué. Or, pouvait-il espérer, en cas de défaite, que ses huit bataillons et quatorze canons s'écouleraient assez promptement par cet unique passage devant les forces considérables de l'armée française, qui pouvait d'un instant à l'autre fondre sur eux du lieu voisin qu'elle occupait, à Biéloé? Non!... Mais il paraît que le général Koulnieff était hors d'état de faire ces réflexions lorsqu'il plaça son camp sur la rive gauche du ruisseau. On doit donc s'étonner que pour l'établissement de son avant-garde, le général en chef Wittgenstein s'en soit rapporté à Koulnieff, dont il devait connaître les habitudes d'intempérance.

Pendant que la tête de colonne des Russes se portait arrogamment à une aussi petite distance de nous, une grande confusion régnait, non parmi les troupes françaises, mais parmi leurs chefs. Le maréchal Oudinot, homme des plus braves, manquait de fixité dans ses résolutions et passait en un instant d'un projet d'attaque à des dispositions de retraite. Les pertes qu'il venait d'éprouver vers la fin de la journée de l'autre côté du grand marais l'ayant jeté dans une grande perplexité, il ne savait comment faire pour exécuter les ordres de l'Empereur, qui lui enjoignaient de refouler Wittgenstein sur la route de Saint-Pétersbourg, au moins jusqu'à Sebej et Newel. Ce fut donc avec grande joie que le maréchal reçut pendant la nuit une dépêche qui lui annonçait la très prochaine arrivée d'un corps de Bavarois commandés par le général Saint-Cyr, que l'Empereur plaçait sous ses ordres. Mais au lieu d'attendre ce puissant renfort dans une bonne position, Oudinot, conseillé par le général d'artillerie Dulauloy, voulait aller recevoir les Bavarois en faisant rétrograder toute son armée jusqu'à Polotsk!... Cette pensée inexplicable trouva une très vive opposition dans la réunion de généraux convoqués par le maréchal. Le brave général Legrand expliqua que, bien que nos succès de la matinée eussent été contre-balancés par les pertes de la soirée, l'armée était cependant on ne peut mieux disposée à marcher à l'ennemi; que la faire battre en retraite sur Polotsk serait ébranler son moral et la présenter aux Bavarois comme une troupe vaincue venant chercher un refuge auprès d'eux; enfin que cette pensée seule devait indigner tous les cœurs français. La chaleureuse allocution de Legrand ayant réuni les suffrages de tous les généraux, le maréchal déclara renoncer à son projet de retraite.

Il restait à résoudre une question fort importante. Que fera-t-on dès que le jour paraîtra? Le général Legrand, avec l'ascendant que lui donnaient son ancienneté, ses beaux services et sa grande habitude de la guerre, proposa de profiter de la faute commise par Koulnieff pour attaquer l'avant-garde russe, si imprudemment placée sans appui sur la rive occupée par nous, et de la rejeter dans la Drissa qu'il avait à dos. Cet avis ayant été adopté par le maréchal et tout le conseil, l'exécution en fut confiée au général Legrand.

Le camp de l'armée d'Oudinot était situé dans une forêt de grands sapins fort espacés entre eux. Au delà, se trouvait une immense clairière. Les lisières du bois prenaient la forme d'un arc dont les deux pointes aboutissaient à la Drissa, qui figurait la corde de cet arc. Le bivouac des huit bataillons russes se trouvait établi très près de la rivière, en face du gué. Quatorze canons étaient en batterie sur le front de bandière.

Le général Legrand, voulant surprendre l'ennemi, prescrivit au général Albert d'envoyer dans chacune des deux parties du bois qui figuraient les côtés de l'arc, un régiment d'infanterie qui, s'avançant vers les extrémités de la corde, devait prendre en flanc le camp ennemi, dès qu'il entendrait la marche d'un régiment de cavalerie; celui-ci, sortant du bois par le centre de l'arc, devait fondre à toutes jambes sur les bataillons russes et les pousser dans le ravin. La tâche qu'avait à remplir la cavalerie était, comme on le voit, la plus périlleuse, car non seulement elle devait attaquer de _front_ la ligne ennemie garnie de 6,000 fusils, mais essuyer le feu de quatorze pièces d'artillerie avant de joindre les ennemis! Il est vrai qu'en agissant par surprise, on espérait trouver les Russes endormis et éprouver peu de résistance.