Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 27
Le général de Wrède était fort brave; aussi, avant de s'avouer vaincu par des forces moitié moins considérables que les siennes, il résolut de tenter un nouvel effort, et, réunissant tout ce qui lui restait de troupes disponibles, il nous attaqua à l'improviste. Tout à coup la fusillade se rapprocha de nous, et la forêt retentissait de nouveau du bruit du canon; les boulets sifflaient dans les arbres, dont les grosses branches tombaient avec fracas... L'œil cherchait en vain à percer la profondeur de ce bois; à peine pouvait-on entrevoir la lueur des décharges d'artillerie, qui brillaient par intervalles dans l'ombre projetée par le feuillage épais des hêtres immenses sous lesquels nous combattions.
En entendant le bruit occasionné par cette attaque des Austro-Bavarois, l'Empereur dirigea de ce côté les grenadiers à pied de sa vieille garde, conduits par le général Friant, et bientôt ils eurent triomphé de ce dernier effort des ennemis, qui se hâtèrent de s'éloigner du champ de bataille pour se rallier sous la protection de la place de Hanau, qu'ils abandonnèrent aussi pendant la nuit en y laissant une énorme quantité de blessés. Les Français occupèrent cette place.
Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues de Francfort, ville considérable, ayant un pont en pierre sur le Mein. Or, comme l'armée française devait longer cette rivière pour gagner, à Mayence, la frontière de France qui était à une marche de Francfort, Napoléon détacha en avant le corps du général Sébastiani et une division d'infanterie pour aller occuper Francfort, s'emparer de son pont et le détruire. L'Empereur et le gros de l'armée bivouaquèrent dans la forêt.
La grande route de Hanau à Francfort longe de très près la rive droite du Mein. Le général Albert, mon ami, qui commandait l'infanterie dont nous étions accompagnés, était marié depuis quelques années à Offenbach, charmante petite ville bâtie sur la rive gauche, précisément en face du lieu où, après avoir laissé derrière nous les bois de Hanau, nous fîmes reposer nos chevaux dans l'immense et belle plaine de Francfort.
En se voyant si près de sa femme et de ses enfants, le général Albert ne put résister à l'envie d'avoir de leurs nouvelles et surtout de les rassurer sur son compte, après les dangers qu'il venait de courir aux batailles de Leipzig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-être plus qu'il ne l'avait été dans ces sanglantes affaires, car, s'avançant en uniforme et à cheval jusqu'à l'extrême rivage du Mein, il héla, malgré nos observations, un batelier dont il était connu; mais pendant qu'il causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la tête d'un piquet de fantassins, fit apprêter les armes et allait tirer sur le général français, lorsqu'un groupe nombreux d'habitants et de bateliers, se plaçant devant les fusils, empêcha les soldats de faire feu, car Albert était très aimé à Offenbach.
En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais bien loin de penser qu'elle deviendrait un jour mon asile contre la _proscription_ du gouvernement de la France, et que j'y passerais _trois ans_ dans l'exil!...
L'Empereur, après avoir quitté la forêt de Hanau pour se rendre à Francfort, avait à peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la bataille recommençait derrière lui. En effet, le général bavarois, qui avait craint, après sa déconfiture de la veille, d'être talonné à outrance par l'Empereur, s'était rassuré en voyant l'armée française plus empressée de gagner le Rhin que de le poursuivre, et, revenant sur ses pas, il attaquait vivement notre arrière-garde. Mais les corps de Macdonald, Marmont et celui de Bertrand, qui avaient occupé Hanau pendant la nuit, ayant laissé les Austro-Bavarois s'engager encore une fois au delà de la Kinzig, les reçurent à coups de baïonnette, les culbutèrent et en firent un très grand massacre!... Le général en chef de Wrède fut grièvement blessé, et son gendre, le prince d'Œttingen, fut tué.
Le commandement de l'armée ennemie échut alors au général autrichien Fresnel, qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent tranquillement leur marche vers le Rhin. Nous le repassâmes le 2 et le 3 novembre 1813, après une campagne entremêlée de victoires éclatantes et de revers désespérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent pour principale cause l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'au lieu de faire la paix au mois de juin, après les victoires de Lutzen et de Bautzen, il se brouilla avec l'Autriche, ce qui entraîna la Confédération du Rhin, c'est-à-dire toute l'Allemagne; de sorte que Napoléon eut bientôt toute l'Europe contre lui!...
Après notre rentrée en France, l'Empereur ne s'arrêta que six jours à Mayence, et se rendit à Paris, où il s'était fait précéder de vingt-six drapeaux pris à l'ennemi. L'armée blâma le prompt départ de Napoléon. On convenait que de grands intérêts politiques l'appelaient à Paris, mais on pensait qu'il aurait dû se partager entre sa capitale et le soin de réorganiser son armée, et aller de l'une à l'autre pour exciter le zèle de chacun, car l'expérience avait dû lui apprendre qu'en son absence rien ou très peu de chose se faisait.
Les derniers coups de canon que j'entendis en 1813 furent tirés à la bataille de Hanau, comme aussi ce jour-là faillit être le dernier de ma vie! Mon régiment chargea _cinq fois_, dont deux sur les carrés d'infanterie, une sur l'artillerie et deux sur les escadrons bavarois. Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un caisson chargé d'obus qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que, par ordre de l'Empereur, toute la cavalerie française fit une charge générale dans un moment très difficile. Or, il ne suffit pas, en pareil cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forêt, lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu faire à plusieurs; mais il doit, d'un coup d'œil rapide, examiner le terrain sur lequel vont arriver ses escadrons, afin d'éviter de les conduire dans des fondrières marécageuses.
Je marchai donc quelques pas en avant, suivi de mon état-major régimentaire, ayant à côté de moi un trompette qui, d'après mon ordre, signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver devant leur ligne. Bien que les arbres fussent largement espacés entre eux, le passage de la forêt était difficile pour la cavalerie, parce que le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux tués ou mourants, d'armes, de canons et de caissons abandonnés par les Bavarois; et l'on comprend qu'il est très difficile, en pareil cas, qu'un colonel allant au grand galop sur les ennemis au milieu des balles et des boulets, tout en examinant le terrain que ses escadrons vont traverser, puisse s'occuper de sa personne!... Je m'en rapportais donc pour cela à l'intelligence et à la souplesse de mon excellent et brave cheval turc _Azolan_! Mais le petit groupe qui me suivait de plus près ayant été infiniment diminué par un coup de mitraille qui avait blessé plusieurs de mes ordonnances, je n'avais à mes côtés que le trompette de service, charmant et bon jeune homme, lorsque sur toute la ligne du régiment j'entends ces cris: «Colonel! colonel! Prenez garde!...» Et j'aperçois à dix pas de moi un caisson de l'artillerie bavaroise qu'un de nos obus venait d'enflammer!
Un arbre énorme, abattu par quelques boulets, me barrait le chemin en avant; passer de ce côté m'eût pris trop de temps. Je crie au trompette de se baisser, et, me couchant sur l'encolure de mon cheval, je le présente devant l'arbre pour le sauter. _Azolan_ s'élance très loin, mais pas assez pour franchir toutes les branches touffues, au milieu desquelles ses jambes sont empêtrées. Cependant le caisson flambait déjà, et la poudre allait prendre feu! Je me considérais comme perdu... quand mon cheval, comme s'il eût compris notre danger commun, se mit à faire des bonds de quatre à cinq pieds de haut, toujours en s'éloignant du caisson, et dès qu'il fut en dehors des branchages, il prit un galop tellement rapide en allongeant et baissant son corps, qu'il s'en fallait de bien peu qu'il ne fût réellement _ventre à terre_.
Je frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il paraît que je me trouvais hors de la portée des éclats d'obus, car ni moi ni mon cheval ne fûmes atteints. Mais il n'en avait pas été de même pour mon jeune trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on aperçut ce malheureux jeune homme mort et horriblement mutilé par les éclats de projectiles. Son cheval était aussi broyé en morceaux.
Mon brave _Azolan_ m'avait déjà sauvé à la Katzbach. Je lui devais donc la vie pour la seconde fois. Je le caressai, et la pauvre bête, comme pour exprimer sa joie, se mit à hennir de sa voix la plus claire. Il est des moments où l'on est porté à croire que certains animaux ont infiniment plus d'intelligence qu'on ne le pense généralement.
Je regrettai vivement mon trompette, qui, tant par son courage que par ses manières, s'était fait aimer de tout le régiment. Il était fils d'un professeur du collège de Toulouse, avait fait ses classes, et trouvait un grand plaisir à débiter des tirades de latin. Une heure avant sa mort, ce pauvre garçon ayant remarqué que presque tous les arbres de la forêt de Hanau étaient des hêtres, dont les branches, se projetant au loin, formaient une espèce de toit, l'occasion lui parut favorable pour réciter l'églogue de Virgile qui commence par ce vers:
Tityre, tu patulæ recubans sub tegmine fagi...
ce qui fit beaucoup rire le maréchal Macdonald, qui, passant en ce moment devant nous, s'écria: «Voilà un petit gaillard dont la mémoire n'est pas troublée par ce qui l'entoure! C'est bien certainement la première fois qu'on récite des vers de Virgile sous le feu du canon ennemi!»
«Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée», disent les Livres saints. Si cette parabole n'est point applicable à tous les militaires, elle l'était sous l'Empire à beaucoup d'entre eux. Ainsi M. Guindet, qui, en octobre 1806, avait tué au combat de Saalfeld le prince Louis de Prusse, fut tué lui-même à la bataille de Hanau. Ce fut sans doute la crainte d'avoir un pareil sort qui engagea le général russe Czernicheff à fuir devant le danger.
Vous devez vous rappeler que, dans les premiers mois de 1812, cet officier, alors colonel aide de camp et favori de l'empereur Alexandre, se trouvant à Paris, avait abusé de sa haute position pour séduire deux pauvres employés du ministère de la guerre, qui furent exécutés pour avoir vendu l'état de situation des armées françaises, et que le colonel russe n'évita la juste punition que lui auraient infligée les tribunaux qu'en s'échappant furtivement de France. Rentré dans son pays, M. de Czernicheff, bien qu'il fût plus courtisan que militaire, y devint officier général et commandait à ce titre une division de 3,000 Cosaques, la seule troupe russe qui parût à la bataille de Hanau, où son chef joua un rôle qui le rendit la fable des Autrichiens et des Bavarois présents à cet engagement.
En effet, Czernicheff, qui, en marchant contre nous, chantait hautement victoire tant qu'il crut n'avoir à combattre que des soldats malades et sans ordre, changea de ton dès qu'il se vit en présence de braves et vigoureux guerriers revenant de Leipzig. Le général de Wrède eut d'abord toute sorte de peine à le faire entrer en ligne, et dès que Czernicheff entendit la terrible canonnade de notre artillerie, il mit ses 3,000 cavaliers au trot et s'éloigna bravement du champ de bataille, au milieu des huées des troupes austro-bavaroises, indignées de cette honteuse conduite. Le général de Wrède étant accouru en personne lui faire de sanglants reproches, M. de Czernicheff répondit que les chevaux de ses régiments avaient besoin de manger, et qu'il allait les faire rafraîchir dans les villages voisins. Cette excuse fut trouvée si ridicule que, quelque temps après, les murs de presque toutes les villes d'Allemagne furent couverts de caricatures représentant M. de Czernicheff faisant manger à ses chevaux des bottes de lauriers cueillis dans la forêt de Hanau. Les Allemands, malgré leur flegme habituel, sont quelquefois très caustiques.
En repassant le Rhin, les troupes dont se composaient les débris de l'armée française s'attendaient à voir finir leurs misères dès qu'elles toucheraient le sol de la patrie; mais elles éprouvèrent une bien grande déception, car l'administration et l'Empereur lui-même avaient tellement compté sur des succès, et si peu prévu notre sortie de l'Allemagne, que rien n'était préparé sur notre frontière pour y recevoir des troupes et les réorganiser. Aussi, dès le jour même de notre entrée à Mayence, les soldats et les chevaux auraient manqué de vivres si l'on ne les eût dispersés et logés chez les habitants des bourgs et villages voisins. Mais ceux-ci, qui, depuis les premières guerres de la Révolution, avaient perdu l'habitude de nourrir des soldats, se plaignirent hautement, et il est de fait que cette charge était trop lourde pour les communes.
Comme il fallait garder, ou du moins surveiller les divers points de l'immense ligne que forme le Rhin depuis Bâle jusqu'à la Hollande, on établit comme on le put les nombreux malades et blessés dans les hôpitaux de Mayence. Tous les hommes valides rejoignirent les noyaux de leurs régiments; puis les divisions et corps d'armée, dont la plupart ne se composaient que de très faibles cadres, furent répartis le long du fleuve. Mon régiment, ainsi que tout ce qui restait du corps de cavalerie de Sébastiani, descendit le Rhin à petites journées; mais, bien que le temps fût superbe et le paysage charmant, chacun était navré de douleur, car on prévoyait que la France allait perdre ces belles contrées, et que ses malheurs ne se borneraient pas là.
Mon régiment passa quelque temps à Clèves, puis quinze jours dans la petite ville d'Urdingen, et descendit ensuite jusqu'à Nimègue. Pendant ce triste voyage, nous étions péniblement affectés en voyant à la rive opposée les populations allemandes et hollandaises arracher de leurs clochers le drapeau français pour y replacer celui de leurs anciens souverains!... Malgré ces tristes préoccupations, tous les colonels tâchaient de réorganiser le peu de troupes qui leur restaient; mais que pouvions-nous faire sans effets, équipements ni armes de rechange?...
La nécessité de faire vivre l'armée forçait l'Empereur à la tenir disséminée, tandis que pour la réorganiser il aurait fallu créer de grands centres de réunion. Nous étions donc dans un cercle vicieux. Cependant les ennemis, qui auraient dû passer le Rhin peu de jours après nous pour empêcher notre réorganisation, se sentaient encore si affaiblis par les rudes coups que nous leur avions portés dans la dernière campagne, qu'il leur fallait du temps pour se remettre. Ils nous laissèrent donc tranquilles tout le mois de novembre et de décembre, que je passai en grande partie sur les bords du Rhin, dans un fantôme de corps d'armée, commandé par le maréchal Macdonald.
Je reçus enfin, ainsi que les autres colonels de cavalerie, l'ordre de conduire tous mes hommes démontés au dépôt de mon régiment, pour tâcher d'y reconstituer de nouveaux escadrons. Le dépôt du 23e de chasseurs étant encore à Mons, en Belgique, je m'y rendis. Ce fut là que je vis la fin de l'année 1813, si fertile en grands événements, et pendant laquelle j'avais couru bien des dangers et supporté bien des fatigues.
Avant de terminer ce que j'ai à dire sur cette année, je crois devoir indiquer sommairement les derniers événements de la campagne de 1813.
CHAPITRE XXXIII
Derniers événements de 1813.--Reddition des places.--Violation déloyale de la capitulation de Dresde.--Désastres en Espagne.--Affaire de Vitoria.--Joseph regagne la frontière.--Retraite de Soult sur Bayonne.--Suchet en Catalogne.--Situation en Tyrol et en Italie.
Les places fortes d'Allemagne dans lesquelles, en se retirant, l'armée française avait laissé des garnisons, furent bientôt cernées et plusieurs même assiégées. Presque toutes succombèrent. Quatre seulement tenaient encore à la fin de 1813.
C'était d'abord Hambourg, où commandait l'intrépide maréchal Davout, qui sut conserver cette place importante jusqu'au moment où, l'Empereur ayant abdiqué, le nouveau gouvernement rappela la garnison en France; secondement, Magdebourg, que le général Le Marois, aide de camp de l'Empereur, sut aussi conserver jusqu'à la fin de la guerre; troisièmement, Wittemberg, que défendait avec courage le vieux général Lapoype, et qui fut enlevé d'_assaut_ le 12 janvier suivant; enfin Erfurt, qui fut obligé de capituler faute de vivres.
Toutes les autres forteresses que l'Empereur avait voulu conserver au delà du Rhin, et dont les plus importantes étaient Dresde, Danzig, Stettin, Zamosk, Torgau et Modlin, se trouvaient déjà au pouvoir de l'ennemi. L'occupation des deux premières fut un _déshonneur_ pour les armées alliées! En effet, lorsque, après la bataille de Leipzig, Napoléon se retira vers la France avec les débris de son armée, en laissant à Dresde un corps de 25,000 hommes, commandé par le maréchal Saint-Cyr, celui-ci essaya de s'ouvrir, les armes à la main, un passage au travers des troupes ennemies qui le bloquaient. Il les repoussa plusieurs fois, mais enfin, accablé par des forces supérieures et manquant de vivres, il fut contraint d'accepter la capitulation honorable qui lui était offerte. Elle portait que la garnison conserverait ses armes, qu'elle ne serait pas prisonnière de guerre et retournerait en France par journées d'étape.
Le maréchal aurait voulu que ses troupes réunies marchassent en corps d'armée et bivouaquassent tous les soirs sur le même point, ce qui leur eût permis de se défendre en cas de trahison; mais les généraux ennemis ayant fait observer que, par suite de l'épuisement du pays, il ne serait pas possible de trouver tous les jours vingt-cinq mille rations dans la même localité, le maréchal français dut céder devant cette nécessité. Il consentit donc à ce que son armée fût divisée en plusieurs petites colonnes de 2 à 3,000 hommes, qui voyageraient à une et même deux étapes de distance.
Pendant les premiers jours, tout se passa convenablement; mais dès que la dernière colonne française fut sortie de Dresde, après avoir fait la remise des forts et des munitions de guerre, les généraux étrangers déclarèrent qu'ils n'avaient pas eu le droit de signer la capitulation sans l'agrément de leur généralissime prince de Schwartzenberg, et que celui-ci la désapprouvant, elle était nulle! Mais on offrait de ramener nos troupes à Dresde, et de les replacer exactement dans la situation où elles se trouvaient le jour de la capitulation, c'est-à-dire avec des vivres pour quelques jours seulement, pénurie que les Français avaient cachée aux étrangers tant que nous occupions la place, et qui, désormais connue par ceux-ci, rendait leur nouvelle proposition illusoire!...
Nos troupes furent indignées de cet odieux manque de foi; mais que pouvaient entreprendre des détachements isolés de 2 à 3,000 hommes, que les ennemis avaient pris la précaution de faire entourer par des bataillons placés d'avance sur les lieux où chaque petite colonne française devait apprendre la rupture de la capitulation de Dresde? Toute résistance devenait impossible; nos gens furent donc dans la triste nécessité de mettre bas les armes!...
Après la trahison commise sur le champ de bataille de Leipzig, venait la transgression des capitulations, engagements jusque-là sacrés parmi toutes les nations civilisées. Les Allemands n'en ont pas moins chanté _victoire_, car tout, même l'infamie, leur paraissait permis pour abattre l'empereur Napoléon. Tous les souverains alliés ayant adopté ce nouvel et inique droit des gens, inconnu de nos pères, ils le mirent en pratique à l'égard de la garnison de Danzig.
Le brave général Rapp, après avoir longtemps défendu cette place avec la plus grande vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, consentit à se rendre, à condition que la garnison rentrerait en France. Cependant, malgré le traité signé par le prince de Wurtemberg, commandant le corps d'armée qui faisait le siège, cette condition fut indignement violée, et les courageux défenseurs de Danzig, encore au nombre de 16,000, furent envoyés comme prisonniers en Russie, où la plupart périrent de misère.
Un des traits les plus saillants de ce siège mémorable fut la conduite d'un capitaine d'infanterie de la garnison, nommé M. de Chambure. Cet officier, rempli de courage et d'intelligence, avait demandé et obtenu l'autorisation de faire une _compagnie franche_, choisie parmi les plus intrépides volontaires. Cette troupe s'était vouée aux entreprises les plus téméraires. Elle allait pendant la nuit surprendre les postes des assiégeants, pénétrait dans leurs tranchées, dans leurs camps, détruisait leurs ouvrages sous le feu même de leurs batteries, enclouait leurs pièces et allait au loin dans la campagne enlever ou piller leurs convois. Chambure, s'étant embarqué pendant la nuit avec ses hommes, surprit un cantonnement russe, mit le feu à un parc de munitions, détruisit plusieurs magasins, tua ou blessa plus de cent cinquante hommes, n'en perdit que trois et rentra dans la place, triomphant.
Peu de temps après, M. de Chambure se porte une nuit sur la batterie de brèche, s'en empare, encloue toutes les bouches à feu, et, joignant la raillerie au courage, il dépose dans la gueule d'un mortier une lettre adressée au prince de Wurtemberg et ainsi conçue: «Prince, vos bombes m'empêchant de dormir, je suis venu enclouer vos mortiers; ne m'éveillez donc plus, ou je serai forcé de vous faire de nouvelles visites.» En effet. Chambure revint plusieurs fois, réussit constamment et répandit la terreur parmi les travailleurs et les canonniers ennemis. Horace Vernet a popularisé son nom en le représentant au moment où il dépose dans un mortier la lettre adressée au prince de Wurtemberg.
Les nombreuses défections qui se produisirent à cette époque me rappellent l'anecdote suivante[20]. Parmi les généraux qui secondèrent le célèbre Washington, combattant pour l'indépendance américaine, le plus brave, le plus capable, le plus estimé de l'armée était le général Arnold. Il perdit une jambe dans une bataille, et son patriotisme était si grand qu'il n'en continua pas moins à combattre les ennemis de son pays; mais enfin, s'étant brouillé avec Washington au sujet d'un passe-droit dont il croyait avoir à se plaindre, le général Arnold déserta, alla prendre du service dans l'armée anglaise et devint un des plus grands ennemis de ses compatriotes. Quelque temps après, un armistice ayant été signé et quelques officiers américains s'étant avancés entre les deux camps, plusieurs officiers anglais, au nombre desquels se trouvait le général Arnold, s'approchèrent d'eux, et l'on causa paisiblement.
Cependant le général Arnold, s'apercevant que sa présence déplaisait à ses anciens amis, leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuellement leur adversaire, ils ne devaient pas oublier les éminents services qu'il avait rendus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait perdu une jambe. Alors un Américain lui répondit: «Nous nous en souvenons si bien que, si jamais nous te faisons prisonnier, ta jambe de bois sera déposée dans le temple de la Patrie, comme un monument destiné à rappeler à nos derniers neveux l'héroïque valeur dont tu fis preuve lorsque tu combattais pour l'indépendance de ta patrie; mais après avoir rendu cet honneur à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher le surplus de ton corps à la potence, pour servir d'exemple à tous les traîtres qui combattent contre leur patrie!»
Mais reprenons l'examen de la situation des armées françaises en décembre 1813.