Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

Part 26

Chapter 263,679 wordsPublic domain

Le surplus des Français qui étaient parvenus à franchir la rivière s'étaient vus obligés de se débarrasser de leurs armes pour pouvoir nager et n'avaient plus aucun moyen de défense; ils couraient à travers champs pour éviter de tomber dans les mains de 4 à 500 Prussiens, Saxons et Badois, qui, non contents de s'être baignés dans le sang français pendant les massacres exécutés dans la ville et les faubourgs, avaient, au moyen de poutres et de planches, établi une passerelle au-dessus des arches du pont que la mine avait détruit et s'en étaient servis pour traverser l'Elster et venir tuer ceux de nos malheureux soldats qu'ils pouvaient atteindre sur la route de Markranstadt!...

Dès que j'aperçus ce groupe d'assassins, je prescrivis à M. Schneit, colonel du 24e, un mouvement qui, concordant avec ceux de mon régiment, enferma tous les brigands dans un vaste demi-cercle, et je fis à l'instant sonner la charge!... Elle fut terrible, effroyable!... Les bandits, surpris, n'opposèrent qu'une très faible résistance, et il en fut fait un très grand massacre, car on ne donna quartier à _aucun_!...

J'étais si outré contre ces misérables que, avant la charge, je m'étais bien promis de passer mon sabre au travers du corps de tous ceux qui me tomberaient sous la main. Cependant, me trouvant au milieu d'eux et les voyant _ivres_, _sans ordre_ et sans autres chefs que deux officiers saxons qui tremblaient à l'approche de notre vengeance, je compris qu'il ne s'agissait plus d'un combat, mais d'une _exécution_, et qu'il ne serait pas bien à moi d'y participer. Je craignis de trouver du _plaisir_ à tuer de ma main quelques-uns de ces scélérats! Je remis donc mon sabre au fourreau et laissai à nos cavaliers le soin d'exterminer ces assassins, dont les deux tiers furent couchés morts sur place!...

Les autres, parmi lesquels se trouvaient deux officiers et plusieurs gardes saxons, s'enfuirent vers les débris du pont, dans l'espoir de traverser de nouveau la rivière sur la passerelle; mais, comme on ne pouvait y marcher qu'un à la fois, et que nos chasseurs les serraient de près, ils gagnèrent une grande auberge voisine, d'où ils se mirent à tirer sur mes gens, aidés en cela par quelques pelotons badois et prussiens postés sur la rive opposée.

Comme il était probable que le bruit de ce combat attirerait vers le pont des forces considérables, qui, sans franchir la rivière, pourraient détruire mes deux régiments par une vive fusillade et quelques coups de canon, je résolus de hâter la conclusion, et fis mettre pied à terre à la grande majorité des chasseurs, qui, prenant leurs carabines et bien munis de cartouches, attaquèrent l'auberge par ses derrières et mirent le feu aux écuries et aux greniers à foin!... Les assassins que renfermait ce bâtiment, se voyant alors sur le point d'être atteints par les flammes, essayèrent de faire une sortie; mais à mesure qu'ils se présentaient aux portes, nos chasseurs les tuaient à coups de carabine!

En vain ils députèrent vers moi un des officiers saxons; je fus impitoyable et ne voulus pas consentir à traiter en _soldats_ qui se rendent après s'être honorablement défendus, des _monstres_ qui avaient égorgé nos camarades prisonniers de guerre! Ainsi les 4 à 500 assassins prussiens, saxons et badois qui avaient franchi la passerelle furent _tous_ exterminés!... J'en fis prévenir le général Sébastiani, qui arrêta à mi-chemin les autres brigades de cavalerie légère.

Le feu que nous avions allumé dans les greniers à fourrages de l'auberge gagna bientôt les habitations voisines. Une grande partie du village de Lindenau, qui borde les deux côtés de la grande route, fut brûlée, ce qui dut arrêter le rétablissement du pont et le passage des troupes ennemies chargées de poursuivre et d'inquiéter l'armée française dans sa retraite.

Cette prompte expédition terminée, je ramenai la brigade à Markranstadt, ainsi que les 2,000 Français échappés à la catastrophe du pont. Il y avait parmi eux plusieurs officiers de tous grades; l'Empereur les questionna et voulut connaître ce qu'ils savaient relativement à l'explosion de la mine et aux massacres commis par les alliés sur les Français prisonniers de guerre. Il est probable que ce triste récit fit regretter à Napoléon de n'avoir pas suivi le conseil qui lui avait été donné, le matin, d'assurer la retraite de son armée et d'empêcher les ennemis de nous attaquer pendant ce mouvement, en leur barrant le passage par le feu mis aux faubourgs et même, au besoin, à la ville de Leipzig, dont presque tous les habitants s'étaient enfuis pendant la bataille des trois jours.

Dans le retour offensif que je venais de faire jusqu'au pont de Lindenau, la brigade que je commandais avait eu seulement trois blessés, dont un de mon régiment; mais c'était un des plus intrépides et des plus intelligents sous-officiers. Il avait la décoration de la Légion d'honneur et se nommait Foucher. Une balle, reçue à l'attaque de l'auberge qu'il fallait incendier, lui avait fait _quatre_ trous, en traversant ses deux cuisses de part en part!... Malgré cette grave blessure, le courageux Foucher fit toute la retraite à cheval, ne voulut point entrer à l'hôpital d'Erfurt, auprès duquel nous passâmes peu de jours après, et suivit le régiment jusqu'en France. Il est vrai que ses camarades et tous les cavaliers de son peloton prenaient un soin tout particulier de lui: il le méritait à tous égards.

En m'éloignant de Leipzig, où les alliés avaient égorgé des milliers de prisonniers français, je craignais pour les malheureux blessés de mon régiment que j'y avais laissés, et au nombre desquels se trouvait le chef d'escadrons Pozac; mais, heureusement, le faubourg éloigné dans lequel je les avais logés ne fut pas visité par les Prussiens.

Vous avez vu que, pendant le dernier jour de la grande bataille, un corps autrichien ayant voulu nous couper la retraite en s'emparant de Lindenau, où passe la grande route qui conduit à Weissenfels et de là à Erfurt, l'Empereur l'avait fait repousser par les troupes du général Bertrand. Celui-ci, après avoir rouvert les communications, avait gagné Weissenfels, où nous le rejoignîmes.

Après les pertes que nous avait occasionnées la rupture du pont de Lindenau, il n'était plus possible de songer à arrêter sur la Saale ce qui restait de l'armée française; aussi Napoléon passa-t-il cette rivière. Quinze jours avant la bataille, ce cours d'eau lui offrait une position inexpugnable qu'il avait alors dédaignée pour courir les chances d'un engagement général en pays découvert, en se mettant à dos trois rivières et une grande ville qui présentaient des défilés à chaque pas!... Le grand capitaine avait trop compté sur son _étoile_ et sur l'incapacité des généraux ennemis.

Dans le fait, ceux-ci commirent des fautes tellement grossières que non seulement, malgré l'immense supériorité du nombre de leurs troupes, ils ne purent, pendant une bataille de trois jours, nous enlever _un seul_ des villages que nous défendions; mais j'ai entendu le roi des Belges, qui servait alors dans l'armée russe, avouer devant le duc d'Orléans que, par deux fois, les alliés furent jetés dans une telle confusion que l'ordre de la retraite fut donné à leurs armées! Mais les événements ayant changé, ce fut la nôtre qui dut céder à la mauvaise fortune!

Après avoir passé la Saale, Napoléon remercia et congédia les officiers et quelques troupes de la Confédération du Rhin qui, soit par honneur, ou faute d'occasion d'abandonner notre armée, se trouvaient encore dans ses rangs. L'Empereur poussa même la magnanimité jusqu'à laisser les armes à tous ces militaires, qu'il avait le droit de retenir comme prisonniers, puisque leurs souverains s'étaient rangés parmi ses ennemis. L'armée française continua sa retraite jusqu'à Erfurt, sans autre événement que le combat de Kosen, où une seule division française battit un corps d'armée autrichien et fit prisonnier le comte de Giulay, son général en chef.

Toujours séduit par les espérances d'un grand retour offensif vers l'Allemagne et par les ressources que lui offriraient, en pareil cas, les places fortes dont il était contraint de s'éloigner, Napoléon établit une nombreuse garnison à Erfurt. Il avait laissé à Dresde 25,000 hommes et le maréchal Saint-Cyr; à Hambourg, 30,000, sous le maréchal Davout, et les nombreuses places de l'Oder et de l'Elbe étaient aussi gardées en proportion de leur importance: ce furent de nouvelles pertes à ajouter à celles que nous coûtaient déjà les forteresses de Danzig et de la Vistule.

Je ne répéterai point, à cette occasion, ce que j'ai dit sur l'inconvénient de disséminer une trop grande partie de ses forces pour conserver des places dont on était forcé de s'éloigner.

Je me bornerai à dire que Napoléon laissa dans les forteresses de l'Allemagne 80,000 soldats, dont _pas un seul_ ne revit la France avant la chute de l'Empire, qu'ils eussent peut-être prévenue si on les avait réunis sur nos frontières!

L'arsenal d'Erfurt répara les pertes de notre artillerie. L'Empereur, qui jusque-là avait supporté les revers avec une fermeté stoïque, fut cependant ému par l'abandon du roi Murat, _son beau-frère_, qui, sous prétexte d'aller défendre son royaume de Naples, s'éloigna de Napoléon auquel il devait tout!... Murat, jadis si brillant à la guerre, n'avait rien fait de remarquable pendant cette campagne de 1813. Il est certain que ce prince, bien qu'il fût encore dans nos rangs, entretenait une correspondance avec M. de Metternich, premier ministre d'Autriche, qui, en mettant sous ses yeux l'exemple de Bernadotte, lui garantissait au nom des souverains alliés la conservation de son royaume, s'il venait se ranger parmi les adversaires de Napoléon. Ce fut à Erfurt que Murat quitta l'armée française, et, à peine arrivé à Naples, il se prépara à nous faire la guerre!

Ce fut aussi à Erfurt que l'Empereur apprit la manœuvre audacieuse des Bavarois, ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa cause et s'être réunis à un corps autrichien et à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient mis en marche sous le commandement du général comte de Wrède, qui non seulement avait la prétention de s'opposer au passage de l'armée française, mais encore de la faire prisonnière, ainsi que son empereur!

Le général de Wrède côtoyait notre armée à deux journées de marche et se trouvait déjà à Wurtzbourg avec 60,000 hommes. Il en détacha 10,000 sur Francfort, et avec les 50,000 autres il se dirigea vers la petite place forte de Hanau, afin de barrer le passage aux Français. Le général de Wrède, qui avait fait la campagne de Russie avec nous, croyait trouver l'armée française dans le déplorable état auquel le froid et la faim avaient réduit les débris de celle de Moscou, lorsqu'elle parvint sur la Bérésina. Mais nous lui prouvâmes bientôt que, malgré nos malheurs, nous avions encore des troupes en bon état, et suffisantes pour battre des Austro-Bavarois!

Le général de Wrède, ignorant que depuis Erfurt les troupes de ligne des alliés, que nous avions combattues à Leipzig, ne nous suivaient plus que de fort loin, était devenu très entreprenant et croyait nous mettre entre deux feux. Cela ne lui était pas possible; cependant, comme plusieurs corps ennemis cherchaient à déborder notre droite par les montagnes de la Franconie, pendant que les Bavarois se présentaient en tête, notre situation pouvait devenir critique.

Napoléon, s'élevant alors à la hauteur du danger, marcha vivement sur Hanau, dont les avenues sont couvertes par d'épaisses forêts et surtout par le célèbre défilé de Gelnhausen, que traverse la Kinzig. Ce cours d'eau, dont les rives sont très escarpées, coule entre deux montagnes qui ne laissent entre elles qu'un étroit passage pour la rivière, le long de laquelle on a établi une très belle grande route, taillée dans le roc, et allant de Fulde à Francfort-sur-le-Mein, par Hanau.

Le corps de cavalerie de Sébastiani, qui avait fait l'avant-garde depuis Weissenfels jusqu'à Fulde, où l'on entre dans les montagnes, devait être remplacé par l'infanterie, en arrivant sur ce point. Je n'ai jamais connu les motifs qui s'opposèrent à ce que ce grand principe de guerre fût suivi dans cette grave circonstance; mais, à notre étonnement, la division de cavalerie légère d'Exelmans continua de marcher en avant de l'armée. Mon régiment et le 24e de chasseurs étaient en tête. Je commandais la brigade. Nous apprîmes par les paysans que l'armée austro-bavaroise occupait déjà Hanau, et qu'une forte division venait au-devant des Français, pour leur disputer le passage du défilé.

Ma situation, comme chef d'avant-garde, devint alors fort critique; car comment pouvais-je, _sans un seul fantassin_ et avec de la cavalerie resserrée entre de hautes montagnes et un torrent infranchissable, combattre des troupes à pied, dont les éclaireurs, grimpant sur les rochers, allaient nous fusiller à bout portant? J'envoyai sur-le-champ à la queue de la colonne prévenir le général de division; mais Exelmans fut introuvable. Cependant, comme j'avais ordre d'_avancer_ et ne pouvais arrêter les divisions qui me suivaient, je continuai ma marche, lorsqu'à un coude que fait la vallée, mes éclaireurs me firent prévenir qu'ils étaient en face d'un détachement de hussards ennemis.

Les Austro-Bavarois avaient commis la même faute que nos chefs; car si ceux-ci faisaient attaquer avec de la cavalerie un long et étroit défilé dans lequel dix à douze chevaux seulement pouvaient passer de front, nos ennemis envoyaient de la cavalerie pour _défendre_ un passage où cent voltigeurs auraient arrêté dix régiments de cavalerie! Ma joie fut donc extrême en voyant que l'ennemi n'avait pas d'infanterie, et comme je savais par expérience que lorsque deux colonnes de partis divers se rencontrent sur un terrain étroit, la victoire est à celle qui, fondant sur la tête de l'autre, la pousse toujours sur les fractions qui sont derrière elle, je lançai au triple galop ma compagnie d'élite, dont le premier peloton put seul aborder l'ennemi; mais il le fit si franchement que la tête de la colonne autrichienne fut enfoncée et tout le reste mis dans une si grande confusion que mes cavaliers n'avaient qu'à pointer.

Nous continuâmes cette poursuite pendant plus d'une heure. Le régiment ennemi que nous avions devant nous était celui de Ott. Jamais je ne vis de hussards aussi beaux. Ils arrivaient de Vienne, où on les avait complètement habillés de neuf. Leur costume, bien qu'un peu théâtral, faisait un très bel effet: pelisse, dolman blancs, pantalon et shako amarante; tout cela propre et luisant à plaisir. On aurait dit qu'ils venaient du bal ou de jouer la comédie!... Cette brillante tenue contrastait d'une étrange façon avec la toilette plus que modeste de nos chasseurs, dont beaucoup portaient encore les vêtements usés avec lesquels ils avaient bivouaqué pendant dix-huit mois, tant en Russie qu'en Pologne et en Allemagne, et dont les couleurs distinctives s'étaient effacées au contact de la fumée du canon et de la poussière des champs de bataille; mais sous ces habits râpés se trouvaient des cœurs intrépides et des membres vigoureux! Aussi les blanches pelisses des hussards de Ott furent-elles horriblement ensanglantées, et ce régiment coquet perdit, tant en tués qu'en blessés, plus de 200 hommes, sans qu'aucun des nôtres ne reçût le plus petit coup de sabre, les ennemis ayant toujours fui sans avoir une seule occasion de se retourner. Nos chasseurs prirent un grand nombre d'excellents chevaux et de pelisses dorées.

Tout allait bien pour nous jusque-là; cependant, en suivant au grand galop le torrent des vainqueurs qui poursuivaient les vaincus, je n'étais pas sans inquiétude sur la conclusion de cet étrange combat, car l'affaissement des montagnes qui bordaient des deux côtés la Kinzig annonçait que nous approchions du point où se termine la vallée, et il était probable que nous trouverions là une petite plaine garnie d'infanterie, dont la fusillade et le canon devraient nous faire payer bien cher notre succès. Mais heureusement il n'en fut rien, et, en sortant du défilé, nous n'aperçûmes pas un fantassin, mais seulement de la cavalerie, dont faisait partie le gros du régiment des hussards de Ott que nous venions de si malmener et qui, dans sa frayeur, continua sa fuite précipitée et entraîna une quinzaine d'escadrons, qui se retirèrent sur Hanau.

Le général Sébastiani fit alors déboucher ses trois divisions de cavalerie, que vinrent bientôt appuyer l'infanterie des maréchaux Macdonald et Victor, et plusieurs batteries. Enfin, l'Empereur et une partie de sa garde parurent, et le surplus de l'armée française suivait.

C'était le 29 octobre au soir; on établit les bivouacs dans un bois voisin; nous n'étions qu'à une lieue de Hanau et de l'armée austro-bavaroise.

CHAPITRE XXXII

Épisode.--Bataille de Hanau.--Retraite sur le Rhin.--Derniers efforts des ennemis.--_Azolan_.--Fuite de Czernicheff.--Reconstitution des corps de troupes.

Voici maintenant quels motifs avaient retenu Exelmans en arrière lors de notre passage dans le défilé. Avant l'entrée de la vallée, les éclaireurs lui avaient présenté deux soldats autrichiens faits prisonniers au moment où, éloignés de leur armée, ils maraudaient et buvaient dans un village isolé. Exelmans, les ayant fait questionner en allemand par un de ses aides de camp, fut très étonné qu'ils répondissent en bon français et leur demanda où ils avaient si bien appris notre langue. Un de ces malheureux, à moitié ivre, croyant alors se donner de l'importance, s'écria qu'ils étaient _Parisiens_! À peine ces mots étaient-ils prononcés que le général, furieux de voir des Français porter les armes contre leurs compatriotes, ordonna qu'on les fusillât sur-le-champ. On les saisit, et le pauvre garçon qui, pour faire le gentil, s'était vanté d'être Français, venait d'être mis à mort, lorsque son camarade, dégrisé par ce terrible spectacle, protesta que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds en France, mais qu'étant nés à Vienne, de parents parisiens naturalisés Autrichiens, ils avaient été considérés comme regnicoles et forcés, comme tels, d'obéir à la loi du recrutement et d'entrer dans le régiment qu'on leur avait désigné. Pour prouver ce qu'il avançait, il montra son livret et celui de son infortuné compagnon, qui constataient le fait. Cédant enfin aux instances de ses aides de camp, Exelmans consentit à épargner cet innocent.

Entendant alors le bruit du combat qui commençait, le général voulut gagner la tête de la colonne que je commandais; mais, arrivé à l'entrée du défilé, il lui devint impossible d'y pénétrer et de trouver place dans les rangs, tant était rapide le galop des deux régiments qui l'occupaient en poursuivant les ennemis. Après l'avoir tenté à maintes reprises, le général fut bousculé avec son cheval et roula dans la Kinzig, où il fut sur le point de se noyer.

L'Empereur, se préparant à combattre, profita de la nuit pour diminuer la file des voitures. Tous les bagages furent dirigés vers la droite, sur Coblentz, sous l'escorte de quelques bataillons et de la cavalerie des généraux Lefebvre-Desnouettes et Milhau. Ce fut un grand allégement pour l'armée.

Le 30 au matin, l'Empereur n'avait encore à sa disposition que les corps d'infanterie de Macdonald et de Victor, qui ne présentaient qu'un effectif de 5.000 baïonnettes, soutenu par les divisions de cavalerie de Sébastiani.

Du côté par lequel nous arrivions, une grande forêt que la route traverse couvre les approches de Hanau. Les gros arbres de cette forêt permettent d'y circuler sans trop d'embarras. La ville de Hanau est bâtie sur la rive opposée de la Kinzig.

Le général de Wrède, qui ne manquait pourtant pas de moyens militaires, avait commis la faute énorme de placer son armée de telle sorte qu'elle avait la rivière à dos, ce qui la privait de l'appui qu'auraient pu lui donner les fortifications de Hanau, avec lesquelles le général bavarois ne pouvait communiquer que par le pont de Lamboy, qui restait son seul moyen de retraite. Il est vrai que la position occupée par lui barrait la route de Francfort et de France, et qu'il se croyait certain de nous empêcher de forcer le passage.

Le 30 octobre, au point du jour, la bataille s'engagea comme une grande partie de chasse. Quelques coups de mitraille, le feu de nos tirailleurs d'infanterie et une charge en fourrageurs exécutée par la cavalerie de Sébastiani, dispersèrent la première ligne ennemie, assez maladroitement postée à l'extrême lisière du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus avant, nos escadrons ne pouvant agir que dans les rares clairières qu'ils rencontraient, les voltigeurs s'engagèrent seuls sur les pas des Bavarois, qu'ils poussèrent d'arbre en arbre jusqu'au débouché de la forêt. Alors ils durent s'arrêter en face d'une ligne ennemie forte de 40,000 hommes, dont le front était couvert de 80 bouches à feu!

Si l'Empereur eût eu alors auprès de lui toutes les troupes qu'il ramenait de Leipzig, une attaque vigoureuse l'aurait rendu maître du pont de Lamboy, et le général de Wrède aurait payé cher sa témérité; mais les corps des maréchaux Mortier, Marmont, et le général Bertrand, ainsi que le grand parc d'artillerie, retardés par le passage de plusieurs défilés, principalement par celui de Gelnhausen, n'étant pas encore arrivés, Napoléon ne pouvait disposer que de 10,000 combattants!... Les ennemis auraient dû profiter de ce moment pour fondre vivement sur nous. Ils ne l'osèrent point, et leur hésitation donna à l'artillerie de la garde impériale le temps d'arriver.

Dès que le brave général Drouot, qui la commandait, eut quinze pièces sur le champ de bataille, il commença à canonner, et sa ligne, s'accroissant successivement, finit par présenter cinquante bouches à feu, qu'il fit avancer en tirant, bien que fort peu de troupes fussent encore derrière lui pour la soutenir. Mais, à travers l'épaisse fumée que vomissait cette formidable batterie, il n'était pas possible que les ennemis s'aperçussent que les pièces n'étaient pas appuyées. Enfin, les chasseurs à pied de la vieille garde impériale parurent, au moment où un coup de vent dissipait la fumée!...

À la vue des bonnets à poil, les fantassins bavarois, saisis de terreur, reculèrent épouvantés. Le général de Wrède, voulant à tout prix arrêter ce désordre, fit charger sur notre artillerie toute la cavalerie autrichienne, bavaroise et russe dont il pouvait disposer, et en un instant notre immense batterie fut entourée par une nuée de cavaliers ennemis!... Mais à la voix de l'intrépide général Drouot, leur chef, qui, l'épée à la main, leur donnait l'exemple d'une courageuse résistance, les canonniers français, saisissant leurs fusils, restèrent inébranlables derrière les affûts, d'où ils tiraient à brûle-pourpoint sur les ennemis. Cependant, le grand nombre de ceux-ci aurait fini par les faire triompher, lorsque, sur l'ordre de l'Empereur, toute la cavalerie de Sébastiani ainsi que toute celle de la garde impériale, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, mameluks, lanciers et gardes d'honneur, fondant sur les cavaliers ennemis avec furie, en tuèrent un très grand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançant ensuite sur les carrés de l'infanterie bavaroise, ils les enfoncèrent, leur firent éprouver des pertes immenses, et l'armée bavaroise, mise en déroute, s'enfuit vers le pont de la Kinzig et la ville de Hanau.