Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 25
Le moment le plus affreux d'une retraite, surtout pour un chef de corps, est celui où il faut se séparer des blessés qu'on est forcé d'abandonner à la pitié des ennemis, qui souvent n'en ont aucune et pillent ou achèvent les malheureux trop fortement atteints pour suivre leurs camarades. Cependant, comme le pire de toutes choses est d'être laissé gisant sur la terre, je profitai de la nuit pour faire relever par les soldats valides tous les blessés de mon régiment, que je réunis dans deux maisons contiguës, d'abord pour les soustraire au premier moment de fureur des ennemis pris de vin qui occuperaient le faubourg, et en second lieu pour les mettre à même de s'aider les uns les autres et de soutenir mutuellement leur moral. Un chirurgien sous-aide, M. Bordenave, m'ayant offert de rester avec eux, j'acceptai, et à la paix je fis avoir la décoration de la Légion d'honneur à cet estimable docteur, dont les bons soins avaient sauvé la vie à beaucoup d'hommes.
Cependant, les troupes se mirent en marche pour s'éloigner de ce champ de bataille témoin de leur gloire et inondé de tant de sang! L'empereur Napoléon quitta son bivouac à huit heures du soir, se rendit en ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, sur le boulevard du Marché aux chevaux. Après avoir donné quelques ordres, Napoléon alla visiter le vénérable roi de Saxe, qu'il trouva faisant des préparatifs pour le suivre.
Ce roi, modèle des amis, s'attendait à ce que, pour le punir de la fidélité inaltérable qu'il avait eue pour l'empereur des Français, les souverains alliés lui arracheraient son royaume, et cependant, ce qui l'affligeait le plus, c'était la pensée que son armée s'était _déshonorée_ en passant à l'ennemi. Napoléon ne pouvait consoler ce digne vieillard, et ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint de lui qu'il resterait à Leipzig dans ses États et enverrait un de ses ministres vers les confédérés pour demander un accommodement.
Cet émissaire parti, l'Empereur fit ses adieux au vieux roi de Saxe, à la Reine, à la princesse leur fille, modèle de toutes les vertus, qui avait suivi son père jusque sous les canons ennemis. La séparation fut d'autant plus touchante que l'on apprit que les alliés refusaient de prendre aucun engagement sur le sort qu'ils réservaient au monarque saxon... Ce prince allait donc se trouver à leur merci... Il avait de belles provinces... Que de motifs pour que ses ennemis fussent impitoyables!
Vers huit heures du soir, la retraite commença par les corps des maréchaux Victor et Augereau, les ambulances, une partie de l'artillerie, la cavalerie et la garde impériale.
Pendant que ces troupes défilaient à travers le faubourg de Lindenau, les maréchaux Ney, Marmont et le général Reynier gardaient les faubourgs de Halle et de Rosenthal. Les corps de Lauriston, de Macdonald et de Poniatowski entrèrent successivement dans la ville et s'établirent derrière les barrières, dont les murs étaient crénelés. Tout était ainsi disposé pour qu'une résistance opiniâtre faite par notre arrière-garde mît l'armée à même d'opérer régulièrement sa retraite. Néanmoins, Napoléon, voulant éviter à la ville de Leipzig les horreurs qui suivent toujours un combat dans les rues, avait permis aux magistrats d'adresser une demande aux souverains alliés pour régler, par un armistice de quelques heures, l'évacuation de la ville. Cette proposition philanthropique fut rejetée, et les alliés, dans l'espoir que le désordre se mettrait dans l'arrière-garde française et qu'ils en profiteraient, n'hésitèrent pas à exposer à une destruction totale l'une des plus grandes villes de l'Allemagne!
Ce fut alors que, dans leur indignation, plusieurs généraux français proposèrent à l'Empereur d'assurer la retraite de son armée en la massant dans l'intérieur de la ville et incendiant les faubourgs, excepté celui de Lindenau, par lequel nos troupes s'écouleraient, pendant que le feu arrêterait les ennemis.
Je pense que le refus de consentir à ce que la retraite eût lieu sans combat nous donnait le droit d'employer tous les moyens de défense possibles, et le feu étant le plus certain en pareil cas, nous aurions dû nous en servir; mais Napoléon ne put s'y résoudre, et cette magnanimité exagérée lui coûta sa couronne, car le combat dont je vais parler lui fit perdre presque autant d'hommes que la bataille de trois jours qu'il venait de livrer. Elle nous fut même bien plus funeste, car elle porta la désorganisation dans l'armée, qui, sans cela, pouvait arriver en France encore très puissante. Or, la belle résistance que ces faibles débris opposèrent aux alliés pendant trois mois démontra assez ce que nous aurions pu faire si tous les guerriers français qui avaient survécu à la grande bataille eussent repassé le Rhin en conservant leurs armes et leur organisation!... La France eût probablement repoussé l'invasion!...
Mais il en fut autrement, car pendant que Napoléon, par une générosité trop chevaleresque et blâmable selon moi, refusait de faire incendier une ville ennemie, ce qui devait assurer sans coup férir la retraite d'une partie de son armée, le prince royal de Suède, l'indigne Bernadotte, blâmant le peu d'ardeur que les alliés mettaient à exterminer les Français ses compatriotes, lança toutes les troupes placées sous ses ordres contre le faubourg de Taucha, s'en rendit maître et pénétra ainsi jusque sur les boulevards et dans la ville.
Entraînés par cet exemple, le maréchal Blücher et ses Prussiens, ainsi que les Russes et les Autrichiens, font de même, et attaquent de toutes parts les derrières des colonnes françaises, qui se retiraient vers le pont de Lindenau. Enfin, pour combler la mesure, une vive fusillade éclata auprès de ce pont de l'Elster, seule retraite qui restât à nos troupes!... Cette fusillade provenait des bataillons des gardes saxonnes qui, laissées en ville auprès de leur roi, et regrettant de n'avoir pu déserter avec les autres régiments de leur armée, voulaient donner des preuves de leur _patriotisme allemand_, en attaquant _par derrière_ les Français qui passaient sur la place du château où résidait leur souverain!... En vain ce malheureux et vénérable prince, paraissant au balcon du palais au milieu des balles, criait à ses officiers et soldats: «Tuez-moi, lâches!... Tuez votre roi, afin qu'il ne soit pas témoin de votre déshonneur!...» Les misérables continuèrent d'assassiner les Français!... Alors, dans son indignation, le roi saxon, rentrant dans ses appartements, saisit le drapeau de sa garde et le jeta dans le feu!...
Le coup de pied de l'âne fut donné à nos troupes, en cette fatale circonstance, par un bataillon badois qui, signalé pour sa _lâcheté_, avait été laissé en ville pendant la bataille, afin de fendre les bûches nécessaires pour chauffer les fours à pain!... Ces infâmes Badois, abrités derrière les fenêtres et les murs de la grande boulangerie, tirèrent aussi sur nos soldats, dont ils tuèrent un grand nombre!...
Cependant, les Français résistèrent courageusement et se défendirent dans les maisons, et bien que toutes les armées alliées eussent pénétré en masse dans la ville, dont elles occupaient les boulevards et les rues principales, nos troupes, malgré les pertes immenses qu'elles éprouvaient, disputaient le terrain pied à pied, en se retirant en bon ordre vers le grand pont de l'Elster à Lindenau.
L'Empereur était difficilement parvenu à sortir de la ville et à gagner le faubourg par lequel l'armée s'écoulait. Il s'arrêta et mit pied à terre au dernier pont, celui dit _du Moulin_, et ce fut alors seulement qu'il fit charger la mine du grand pont. Il adressa de là aux maréchaux Ney, Macdonald et Poniatowski l'ordre de conserver la ville encore pendant vingt-quatre heures, ou du moins jusqu'à la nuit, afin de laisser au parc d'artillerie, ainsi qu'aux équipages et à l'arrière-garde, le temps nécessaire pour traverser le faubourg et les ponts. Mais à peine l'Empereur, remonté à cheval, se fut-il éloigné de mille pas sur la route de Lutzen, que tout à coup on entendit une terrible explosion!...
Le grand pont de l'Elster venait de sauter!... Cependant, les troupes de Macdonald, de Lauriston, de Reynier et de Poniatowski, ainsi que plus de deux cents pièces d'artillerie, se trouvaient encore sur le boulevard de Leipzig, et tout moyen de retraite leur était enlevé! Le désastre était à son comble!...
Pour expliquer la cause de cette catastrophe, on a dit plus tard que des tirailleurs prussiens et suédois, auxquels les Badois avaient ouvert les portes de Halle, s'étant glissés de proche en proche jusqu'aux environs du pont où, réunis à des gardes saxons, ils s'étaient emparés de plusieurs maisons et tiraient sur les colonnes françaises, le sapeur chargé de mettre le feu à la mine, trompé par cette fusillade, pensa que l'ennemi arrivait, et que le moment d'exécuter sa consigne et de faire sauter le pont était venu; il avait donc mis le feu aux poudres. D'autres attribuèrent cette déplorable erreur au colonel du génie Montfort, qui, en apercevant quelques tirailleurs ennemis, aurait, de son autorité privée, ordonné de mettre le feu à la mine. Cette dernière version fut adoptée par l'Empereur, qui ordonna de mettre en jugement M. de Montfort, dont on fit le _bouc émissaire_ de ce fatal événement; mais il fut démontré plus tard qu'il n'y avait pris aucune part.
Quoi qu'il en soit, l'opinion de l'armée accusa encore le major général de négligence, et l'on disait avec raison qu'il aurait dû confier la garde du pont à une brigade entière, dont le général aurait été chargé, sous sa _responsabilité personnelle_, d'ordonner lui-même de mettre le feu aux poudres lorsqu'il reconnaîtrait que le moment était favorable. Mais le prince Berthier se défendait avec sa réponse habituelle: «L'Empereur ne l'avait pas ordonné!...»
Après la rupture du pont, quelques-uns des Français auxquels cet événement coupait la retraite se jetèrent dans l'Elster, qu'ils espéraient traverser à la nage. Plusieurs y parvinrent: le maréchal Macdonald fut de ceux-là; mais le plus grand nombre, entre autres le prince Poniatowski, se noyèrent, parce que, après avoir traversé la rivière, ils ne purent gravir ses bords fangeux, qui étaient d'ailleurs bordés de tirailleurs ennemis.
Ceux de nos soldats qui étaient restés en ville et dans les faubourgs après la rupture du pont, ne songeant plus qu'à vendre chèrement leur vie, se barricadèrent derrière les maisons et combattirent vaillamment toute la journée et une partie de la nuit suivante; mais les cartouches leur ayant manqué, ils furent forcés dans leurs retranchements improvisés et presque tous égorgés! Le carnage ne cessa qu'à deux heures du matin!...
Pendant cela, les souverains alliés, réunis sur la grande place et ayant Bernadotte parmi eux, savouraient leur victoire et délibéraient sur ce qu'ils auraient à faire pour en assurer le résultat.
On porte à 13,000 le nombre des Français massacrés dans les maisons, et à 25,000 celui des prisonniers. Les ennemis ramassèrent 250 pièces de canon.
Après le récit des événements généraux qui terminèrent la bataille de Leipzig, je crois devoir vous faire connaître ceux qui ont particulièrement trait à mon régiment et au corps de cavalerie de Sébastiani, dont il faisait partie. Comme nous avions repoussé pendant trois jours consécutifs les attaques des ennemis et conservé notre champ de bataille, l'étonnement et la douleur furent grands parmi les troupes, lorsqu'on apprit le 18 au soir que, faute de munitions de guerre, nous allions battre en retraite!... Nous espérions du moins, et il paraît que c'était le projet de l'Empereur, qu'elle se bornerait à aller derrière la rivière de la Saale, auprès de la place forte d'Erfurt, où nous pourrions renouveler nos provisions de poudre et recommencer les hostilités. Nous montâmes donc à cheval le 18 octobre à huit heures du soir, et abandonnâmes ce champ de bataille sur lequel nous avions combattu pendant trois jours et où nous laissions les corps de tant de nos infortunés et glorieux camarades.
À peine fûmes-nous hors du bivouac, que nous éprouvâmes les inconvénients résultant de la négligence de l'état-major impérial, qui n'avait absolument rien préparé pour faciliter la retraite d'une armée aussi nombreuse!... De minute en minute, les colonnes, surtout celles d'artillerie et de cavalerie, se trouvaient arrêtées au passage de larges fossés, de marais et de ruisseaux sur lesquels il eût été cependant si facile de jeter de petits ponts!... Les roues et les chevaux enfonçaient dans la boue, et la nuit étant des plus obscures, il y avait encombrement partout; notre marche fut donc des plus lentes, tant que nous fûmes dans la plaine et les prairies, et souvent complètement arrêtée dans la traversée des faubourgs et de la ville. Mon régiment qui faisait la tête de colonne de la division d'Exelmans, qui ouvrait cette pénible marche, n'arriva au pont de Lindenau qu'à quatre heures du matin de la journée du 19 octobre. Lorsque nous franchîmes ce passage, nous étions bien loin de prévoir l'épouvantable catastrophe dont il serait témoin dans quelques heures!
Le jour parut: la route, large et belle, était couverte de nombreuses troupes de toutes armes, ce qui annonçait que l'armée serait encore considérable en arrivant sur la Saale. L'Empereur passa... Mais en longeant au galop les flancs de la colonne, il n'entendit pas les acclamations accoutumées qui signalaient toujours sa présence!... L'armée était mécontente du peu de soin qu'on avait mis à assurer sa retraite dès son départ du champ de bataille. Qu'auraient dit les troupes si elles avaient été informées de l'imprévoyance avec laquelle avait été dirigé le passage de l'Elster, qu'elles venaient de traverser, mais où tant de leurs camarades allaient bientôt trouver la mort!...
Ce fut pendant la halte de Markranstadt, petite ville située à trois lieues de Leipzig, que nous entendîmes la détonation de la mine qui détruisait le pont de l'Elster; mais, au lieu d'en être peiné, chacun s'en réjouit, car on ne mettait pas en doute que le feu n'eût été mis aux poudres qu'après le passage de toutes nos colonnes et pour empêcher celui des ennemis.
Pendant les quelques heures de repos que nous prîmes à Markranstadt, sans nous douter de la catastrophe qui venait d'avoir lieu sur la rivière, je pus voir nos escadrons en détail et connaître les pertes éprouvées par le régiment durant la bataille des trois jours. J'en fus effrayé!... Car elles s'élevaient à 149 hommes, dont 60 tués, parmi lesquels se trouvaient deux capitaines, trois lieutenants et onze sous-officiers, ce qui était énorme sur un chiffre de 700 hommes avec lequel le régiment était arrivé sur le champ de bataille le 16 octobre au matin. Presque tous les blessés l'avaient été par les boulets ou la mitraille, ce qui donnait malheureusement peu d'espoir pour leur guérison!... Mes pertes se fussent peut-être élevées au double si, pendant la bataille, je n'eusse pris la précaution de soustraire autant que possible mon régiment au feu du canon. Ceci mérite explication.
Il est des circonstances et des positions où le général le plus humain se trouve dans la pénible obligation de placer ses troupes en évidence sous les boulets de l'ennemi; mais il arrive aussi très souvent que certains chefs étalent inutilement leurs lignes sous les batteries ennemies et ne prennent aucune mesure pour éviter les pertes d'hommes, ce qui cependant est quelquefois bien facile, principalement pour la cavalerie, qui, par la vélocité de ses mouvements, peut en un instant se porter sur le point où elle est nécessaire, et prendre la formation qu'on désire. C'est surtout dans les grandes masses de cavalerie et sur les grands champs de bataille que ces précautions conservatrices sont les plus nécessaires, et où cependant on s'en occupe le moins.
Ainsi, à Leipzig, le 16 octobre, Sébastiani, général en chef du 2e corps de cavalerie, ayant placé les nombreux escadrons de ses trois divisions entre le village de Wachau et celui de Liebert-Wolkwitz, en assignant approximativement à chaque général de division l'emplacement que la sienne devait occuper, celle d'Exelmans se trouva établie sur un terrain ondulé, entrecoupé par conséquent de petites buttes et de bas-fonds. Le corps d'armée formait une ligne considérable. Les ennemis avaient leur cavalerie à grande portée de nous et ne pouvaient donc pas nous surprendre. Je profitai des bas-fonds qui existaient sur le terrain où notre brigade était formée, pour y masquer mon régiment, qui, ainsi garanti du canon et cependant se trouvant à son rang et prêt à agir, eut le bonheur de voir s'écouler une grande partie de la journée sans perdre un seul homme, car les boulets passaient au-dessus des cavaliers, tandis que les corps voisins éprouvaient des pertes notables.
Je me félicitais d'avoir si bien placé mes escadrons, lorsque le général Exelmans, sous prétexte que chacun devait avoir sa part de danger, m'ordonna, malgré les représentations du général de brigade, de porter le régiment à cent pas en avant de la ligne. J'obéis, mais en très peu de temps j'eus un capitaine tué, M. Bertin, et une vingtaine d'hommes hors de combat. J'eus alors recours à une nouvelle méthode: ce fut d'envoyer de braves cavaliers, bien espacés, tirer des coups de carabine sur l'artillerie des ennemis, qui, à leur tour, firent aussi avancer des tirailleurs, de sorte que ces groupes des deux partis s'étant mis ainsi à tirailler entre les lignes, les canonniers ennemis ne pouvaient faire feu sur mon régiment, de crainte de tuer leurs propres gens. Il est vrai que les nôtres éprouvaient le même embarras; mais ce silence de l'artillerie des deux partis sur un point minime de la bataille était tout à notre avantage, les alliés ayant infiniment plus de canons que les Français. D'ailleurs, notre infanterie et celle des ennemis étant en ce moment aux prises dans le village de Liebert-Wolkwitz, la cavalerie française et la leur n'avaient qu'à attendre l'issue de ce terrible combat; il était inutile qu'elles se démolissent mutuellement à coups de boulets, et mieux valait s'en tenir à un engagement entre des tirailleurs qui, la plupart du temps, brûlent leur poudre aux moineaux. Aussi mon exemple fut-il suivi par tous les colonels des autres brigades, et les ennemis placés devant elles ayant aussi fait taire leurs canons, la vie de bien des hommes fut épargnée. Un plus grand nombre l'eût été si le général Exelmans ne fût venu ordonner de faire rentrer les tirailleurs, ce qui devint le signal d'une grêle de boulets que les ennemis lancèrent sur nos escadrons. Heureusement, la journée touchait à sa fin.
C'était le 16 au soir. Tous les colonels de cavalerie du 2e corps s'étaient si bien trouvés de cette manière d'épargner leurs hommes que, d'un commun accord, nous l'employâmes tous dans la bataille du 18. Quand les corps ennemis tiraient le canon, nous lancions nos tirailleurs, et, comme ils auraient enlevé les pièces si on ne les eût défendues, nos adversaires étaient contraints d'envoyer des tirailleurs contre les nôtres, ce qui, des deux côtés, paralysait l'artillerie. Les chefs de la cavalerie ennemie placés en face de nous, ayant probablement deviné et approuvé le motif qui nous faisait agir, firent de même, de sorte que dans la troisième journée les canons attachés à la cavalerie des deux partis furent beaucoup moins employés. Cela n'empêchait pas de s'aborder mutuellement dans des charges vigoureuses, mais au moins elles avaient pour but d'attaquer ou de défendre une position, et alors on ne doit pas s'épargner, tandis que les canonnades sur place, qui ont trop souvent lieu de cavalerie à cavalerie, ne servent qu'à faire périr inutilement beaucoup de braves gens. Voilà ce qu'Exelmans ne voulait pas comprendre; mais comme il courait sans cesse d'une aile à l'autre, dès qu'il s'éloignait d'un régiment, le colonel lançait ses tirailleurs en avant, et le canon se taisait.
Tous les généraux de cavalerie, ainsi que Sébastiani, furent tellement persuadés des avantages de cette méthode, qu'Exelmans reçut enfin l'ordre de ne plus _agacer_ les canonniers ennemis en faisant tirer les nôtres sur eux, lorsque nos escadrons, étant en observation, n'avaient ni attaque à faire ni à repousser.
Deux ans plus tard, j'employai ce même système à Waterloo devant l'artillerie anglaise, et je perdis beaucoup moins de monde que si j'eusse agi autrement. Mais revenons à Markranstadt.
CHAPITRE XXXI
Je recueille sur l'Elster les débris de notre armée.--Massacre de cinq cents brigands alliés.--Retraite sur la Saale.--Erfurt.--Murat quitte l'armée.--Les Austro-Bavarois à Hanau.--Je force le défilé de Gelnhausen, sur la Kinsig.--L'armée devant Hanau.
Pendant la halte que l'Empereur et les divisions sorties de Leipzig faisaient en ce lieu, on apprit le funeste événement de la rupture du pont de Lindenau, qui privait l'armée de presque toute son artillerie, de la moitié de ses troupes restées prisonnières, et livrait des milliers de nos camarades blessés aux outrages et au fer de la soldatesque ennemie, enivrée et poussée au massacre par ses infâmes officiers! La douleur fut générale!... Chacun regrettait un parent, un ami, des camarades aimés!... L'Empereur parut consterné!... Cependant, il ordonna de faire rebrousser chemin jusqu'au pont de Lindenau à la cavalerie de Sébastiani, afin de recevoir et de protéger les hommes isolés qui auraient pu franchir la rivière sur quelques points, après la catastrophe causée par l'explosion de la mine.
Afin de hâter le secours, mon régiment et le 24e de chasseurs, qui étaient les mieux montés du corps d'armée, reçurent l'ordre de précéder cette colonne et de partir au _grand trot_. Le général Wathiez étant indisposé, je dus, comme étant le plus ancien colonel, le remplacer dans le commandement de la brigade.
Dès que nous eûmes parcouru la moitié de la distance qui nous séparait de Leipzig, nous entendîmes de nombreux coups de fusil, et, en approchant des faubourgs, nous distinguâmes les cris de désespoir jetés par les malheureux Français qui, n'ayant plus aucun moyen de retraite, manquant de cartouches pour se défendre, traqués de rue en rue, de maison en maison, et accablés par le nombre, étaient lâchement égorgés par les ennemis, surtout par les Prussiens, les Badois et les gardes saxonnes.
Il me serait impossible d'exprimer la fureur qu'éprouvèrent alors les deux régiments que je commandais!... Chacun respirait la vengeance et pensait à regret qu'elle était à peu près impossible, puisque l'Elster, dont le pont était brisé, nous séparait des assassins et des victimes! Notre exaspération s'accrut encore lorsque nous rencontrâmes environ 2,000 Français, la plupart sans vêtements et presque tous blessés, qui n'avaient échappé à la mort qu'en se jetant dans la rivière et l'avaient traversée à la nage au milieu des coups de fusil qu'on leur tirait de la rive opposée!... Le maréchal Macdonald se trouvait parmi eux; il n'avait dû la vie qu'à sa force corporelle et à son habitude de la natation. Il était complètement nu, et son cheval s'était noyé. Je lui fis donner à la hâte quelques vêtements et lui prêtai le cheval de main qui me suivait constamment, ce qui lui permit d'aller au plus tôt rejoindre l'Empereur à Markranstadt et de lui rendre compte du désastre dont il venait d'être témoin et dont un des principaux épisodes était la mort du maréchal Poniatowski, qui avait péri dans les eaux de l'Elster.