Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 21
L'un des plus grands inconvénients attachés à la position des princes, c'est qu'il se trouve toujours dans leur entourage quelques personnes qui, voulant témoigner d'un excès d'attachement, feignent de s'alarmer à leur moindre indisposition et exagèrent les précautions qu'il faut prendre: c'est ce qui arriva en cette circonstance. Le grand écuyer Caulaincourt conseilla à Napoléon de retourner à Dresde, et les autres grands officiers n'osèrent donner l'avis infiniment meilleur de continuer jusqu'à Pirna, distant seulement d'une lieue. La jeune garde s'y était déjà rendue, et l'Empereur y eût trouvé, avec le repos dont il avait besoin, l'immense avantage d'être à même d'ordonner les mouvements des troupes engagées à la poursuite des ennemis, ce qu'il ne pouvait faire de Dresde, situé à une bien plus grande distance du centre des opérations. Napoléon laissa donc aux maréchaux Mortier et Saint-Cyr le soin de soutenir le général Vandamme, chef du 1er corps, qui, détaché de la Grande Armée depuis trois jours, avait battu un corps russe, menaçait à présent les derrières des ennemis, interceptait la route de Dresde à Prague et occupait Peterswalde, d'où il dominait le bassin de Kulm en Bohême, ainsi que la ville de Tœplitz, point des plus importants, par où les coalisés devaient nécessairement faire leur retraite. Mais la rentrée de Napoléon à Dresde annula le succès qu'il venait de remporter et amena un immense revers, dont les effets contribuèrent infiniment à la chute de l'Empire. Voici le récit très succinct de cette catastrophe célèbre.
Le général Vandamme était un très bon et fort brave officier, qui, déjà illustré dès les premières guerres de la Révolution, avait presque constamment commandé en chef divers corps dans celles de l'Empire; aussi l'on s'étonnait qu'il n'eût pas encore reçu le bâton de maréchal, dont ses manières brusques et cassantes l'avaient privé. Ses détracteurs ont dit, après sa défaite, que le désir d'obtenir enfin cette haute récompense l'avait poussé à se jeter à l'étourdie, avec 20,000 hommes seulement, sur le chemin de 200,000 ennemis, auxquels il prétendait barrer le passage; mais la vérité est qu'ayant été prévenu par le major général qu'il serait soutenu par les deux armées des maréchaux Saint-Cyr et Mortier, et reçu l'_ordre formel_ d'aller s'emparer de Tœplitz pour couper toute retraite aux ennemis, le général Vandamme dut obéir.
Se croyant certain d'être soutenu, il descendit donc bravement le 29 août vers Kulm, d'où, poussant devant lui les troupes ennemies, il chercha à gagner Tœplitz; et il est positif que si Mortier et Saint-Cyr eussent exécuté les ordres qu'ils avaient reçus, les corps prussiens, russes et autrichiens, engagés dans des chemins affreux et se trouvant coupés de la Bohême par la prise de Tœplitz, se fussent vus attaqués en tête et en queue, et contraints de mettre bas les armes. Vandamme eût alors reçu les plus grands éloges, de ceux mêmes qui l'ont blâmé depuis.
Quoiqu'il en soit, Vandamme, arrivé devant Tœplitz le 30 au matin, s'y trouva en présence de la division d'Ostermann, un des meilleurs et des plus braves généraux de l'armée russe, et il l'attaqua avec d'autant plus de vigueur que, voyant descendre des hauteurs de Peterswalde un corps d'armée qui suivait la route parcourue la veille par ses propres troupes, il dut croire que c'étaient les armées de Mortier et de Saint-Cyr, dont l'Empereur lui avait fait promettre le secours. Mais au lieu d'amis, ces nouveaux venus étaient deux fortes divisions prussiennes, conduites par le général Kleist, et qui, dirigées sur Kulm, d'après l'avis de Jomini, venaient de passer entre les corps de Saint-Cyr et de Mortier sans que ces maréchaux s'en fussent aperçus, tant était grand le mauvais vouloir de Saint-Cyr lorsqu'il devait seconder un de ses camarades, mauvais vouloir qui dans cette circonstance influa sur le général Mortier!... Ni l'un ni l'autre ne bougèrent lorsque leur coopération, jointe aux efforts courageux de Vandamme, eût infailliblement amené la défaite totale des ennemis. En effet, leurs colonnes d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie et d'équipages, jetées dans le plus grand désordre, se trouvaient entassées pêle-mêle dans les étroits défilés des hautes montagnes qui séparent la Silésie de la Bohême.
Au lieu du secours qu'il attendait, le général Vandamme vit paraître les deux divisions du général Kleist, qui fondirent à l'instant sur lui. Vandamme, tout en continuant de combattre en tête les Russes d'Ostermann, placés devant Tœplitz, retourna son arrière-garde contre Kleist, qu'il attaqua avec furie. Déjà les ennemis faiblissaient de toutes parts, lorsque les immenses renforts qui leur survinrent, portant leurs forces à plus de 100,000 hommes, établirent une telle disproportion avec les 15,000 combattants qui restaient au général Vandamme, que celui-ci, malgré sa valeur et sa ténacité, dut penser à faire retraite sur les corps de Saint-Cyr et de Mortier, qu'il croyait être non loin de lui, d'après ce que l'Empereur lui avait fait écrire par le prince Berthier.
Arrivés au défilé de Telnitz, les Français le trouvèrent occupé par les divisions ennemies du corps du général Kleist, qui leur barraient entièrement le passage. Mais nos bataillons, précédés par la cavalerie du général Corbineau qui, malgré l'aspérité des montagnes, avait réclamé l'honneur de continuer à faire l'avant-garde, se précipitèrent sur les Prussiens avec une telle impétuosité qu'ils les culbutèrent et parvinrent à franchir le défilé, après avoir pris toute l'artillerie ennemie, dont ils ne purent emmener que les chevaux, à cause du mauvais état des chemins.
Les militaires qui ont fait la guerre comprendront qu'un tel succès ne peut être obtenu qu'au prix de bien du sang, et qu'après un aussi terrible combat, le 1er corps d'armée fût infiniment réduit Cependant Vandamme, environné de tous côtés par des forces décuples des siennes, refusa de se rendre, et, se plaçant en tête de deux bataillons du 85e, les seuls dont il pût encore disposer, il fondit au milieu des ennemis, dans l'espoir d'y trouver la mort. Mais son cheval ayant été tué, un groupe nombreux de Russes se précipita sur lui et le fit prisonnier.
Les généraux, les officiers et jusqu'aux simples soldats ennemis, admirant le courage de Vandamme, eurent pour lui les plus grands égards; mais, chose incroyable, et cependant certaine, les bons procédés cessèrent et se changèrent en outrages dès que le prisonnier eut été conduit à Prague, devant l'empereur de Russie et le grand-duc Constantin, son frère, qui, oubliant ce qu'on doit au courage malheureux, lui adressèrent la parole en termes insultants; le grand-duc Constantin lui arracha lui-même son épée. Vandamme, indigné de ce procédé, s'écria: «Mon épée est facile à prendre ici; il eût été plus noble de venir la chercher sur le champ de bataille; mais il paraît que vous n'aimez que les trophées qui ne vous coûtent pas cher!...» En entendant ces paroles, l'empereur Alexandre, furieux, ordonna d'arrêter Vandamme, auquel il donna les épithètes de _pillard_ et de _brigand_!
Vandamme répondit, en regardant fièrement Alexandre en face: «Je ne suis ni _pillard_ ni _brigand_; mais, dans tous les cas, mes contemporains et l'histoire ne me reprocheront pas d'avoir trempé mes mains dans le sang de mon père!» Alexandre pâlit à cette allusion faite à la catastrophe de l'assassinat de Paul Ier, son père, auquel la voix publique l'accusait d'avoir donné son assentiment, de crainte d'être lui-même mis à mort par les conjurés. Atterré par les souvenirs de la scène horrible à laquelle il devait le trône, et que Vandamme venait de lui rappeler d'une façon presque directe devant son nombreux état-major et un peloton de ses gardes, Alexandre s'éloigna rapidement. Le général français, gardé à vue, fut conduit à Wintka, aux frontières de la Sibérie, et ne revit sa patrie qu'après la paix de 1814.
La bataille de Kulm coûta au 1er corps de l'armée française 2,000 hommes tués et 8,000 faits prisonniers, parmi lesquels se trouvait son général en chef. Le surplus des soldats de Vandamme, au nombre de 10,000, commandés par les généraux Teste, Mouton-Duvernet, du Monceau et Corbineau, étant parvenus à se faire jour les armes à la main, allèrent rejoindre Saint-Cyr et Mortier. Ces deux maréchaux avaient gravement manqué à leur devoir en ne poursuivant pas l'ennemi en déroute et en s'arrêtant, ainsi qu'ils le firent, le premier à Reinhards-Grimme, et Mortier à Pirna, d'où ils entendaient le bruit du combat que soutenait le brave et malheureux Vandamme.
On doit s'étonner que de Dresde, si voisin de Reinhards et de Pirna, Napoléon n'ait pas envoyé quelques-uns de ses nombreux aides de camp s'assurer que Saint-Cyr et Mortier s'étaient mis en marche pour se porter au secours de Vandamme, ainsi qu'il le leur avait prescrit. Ces deux maréchaux, n'ayant pas exécuté les ordres qu'ils avaient reçus, méritaient d'être traduits devant un conseil de guerre; mais déjà l'armée française, accablée sous le nombre immense des ennemis que Napoléon avait soulevés contre lui, en était arrivée à un tel point d'épuisement que, si l'Empereur eût voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle, il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux. Il se borna donc à réprimander Saint-Cyr et Mortier, parce qu'il avait plus que jamais besoin de cacher ses désastres. En effet, ce n'était pas seulement à Kulm que ses troupes avaient éprouvé des revers, mais sur tous les points de l'immense ligne qu'elles occupaient.
CHAPITRE XXVI
Défaite d'Oudinot à Gross-Beeren et de Macdonald à la Katzbach.--Le plateau de Jauër.--Nous repassons la Katzbach.
On a dit avec raison que, dans les dernières campagnes de l'Empire, la guerre était rarement bien faite lorsque Napoléon ne dirigeait pas en personne le combat. Il est donc à regretter que ce grand capitaine ne fût pas bien pénétré de cette vérité et eût trop de confiance dans les talents de ses lieutenants, dont plusieurs n'étaient pas à la hauteur de leur tâche, bien qu'ils ne manquassent pas de présomption, ainsi qu'on venait d'en avoir de nouveaux exemples. Au lieu d'ordonner aux chefs des corps d'armée qu'il détachait de se tenir autant que possible sur la _défensive_, jusqu'à ce qu'il vînt avec de puissantes réserves écraser les forces placées devant eux, l'Empereur leur laissait beaucoup trop de latitude, et, comme chacun voulait faire parler de soi et avoir _sa bataille d'Austerlitz_, ils attaquaient souvent à contresens et se faisaient battre par leur faute.
C'est ce qui était advenu au maréchal Oudinot, auquel Napoléon avait donné une armée considérable, composée des corps de Bertrand et de Reynier, en le chargeant d'observer les nombreuses troupes prussiennes et suédoises réunies auprès de Berlin, sous le commandement supérieur de Bernadotte, devenu prince de Suède. Le maréchal Oudinot, étant moins fort que son adversaire, aurait dû temporiser; mais l'habitude d'aller en avant, la vue des clochers de Berlin, et la crainte de ne pas répondre à la confiance de Napoléon l'entraînant, il poussa droit devant lui le corps de Bertrand, qui fut battu, ce qui n'empêcha pas Oudinot de persister, malgré ce premier échec, à vouloir s'emparer de Berlin. Mais il perdit une grande bataille à Gross-Beeren et fut contraint de se retirer par la route de Wittemberg, après avoir essuyé de très nombreuses pertes.
Peu de jours après, le maréchal Macdonald, que Napoléon avait laissé sur la Katzbach à la tête de plusieurs corps d'armée, voulut aussi profiter du moment de liberté que lui laissait l'éloignement de l'Empereur, pour essayer de gagner une bataille et faire oublier la sanglante défaite qu'il avait éprouvée à la Trébia, dans la campagne d'Italie de 1799; mais il se fit encore battre!
Macdonald, très brave de sa personne, était constamment malheureux à la guerre, non qu'il manquât d'aptitude, mais parce que, semblable aux généraux de l'armée autrichienne et surtout au célèbre maréchal Mack, il était trop compassé et trop exclusif dans ses mouvements stratégiques. Avant le combat, il se traçait un plan de conduite qui était presque toujours bon; mais il aurait dû le modifier selon les circonstances, et c'est ce que son esprit lent ne savait pas faire. Il agissait comme certains joueurs d'échecs qui, lorsqu'ils dirigent leur partie et celle de l'adversaire absent, conduisent tout à bien dans leur intérêt tant qu'ils jouent seuls et ne savent plus que faire, lorsque, dans une partie réelle, l'adversaire place ses pièces tout autrement qu'ils ne l'avaient supposé!... Aussi le 26 août, le jour même où l'Empereur remportait une victoire éclatante devant Dresde, le maréchal Macdonald perdait une bataille que les Français ont nommée de la Kaztbach et les Allemands de Jauër[18].
L'armée française, forte de 75,000 hommes, dont mon régiment faisait partie, était placée entre Liegnitz et Goldenberg, sur la rive gauche de la petite rivière de la Katzbach, qui la séparait de plusieurs corps prussiens commandés par le feld-maréchal Blücher. Le terrain que nous occupions était entrecoupé de mamelons boisés qui, bien que praticables pour la cavalerie, rendaient cependant ses mouvements difficiles, mais offraient par cela même d'immenses avantages à l'infanterie. Or, comme les principales forces de Macdonald consistaient en troupes de cette arme, et qu'il n'avait que les 6,000 chevaux du corps de Sébastiani, tandis que les ennemis disposaient de 15 à 20,000 cavaliers, placés sur l'immense plateau de Jauër, dont le sol est presque partout uni, tout faisait un devoir à Macdonald d'attendre les Prussiens dans la position qu'il occupait. Ajoutons à cette considération que la Katzbach, peu encaissée à la rive gauche sur laquelle nous nous trouvions, l'est infiniment du côté opposé, de sorte que, pour gagner le plateau de Jauër, il faut gravir une colline élevée, couverte de rochers, et n'offrant qu'un chemin pierreux et fort rapide.
La Katzbach, qui coule au fond de cette gorge, n'a de ponts que devant les rares villages de la contrée, et n'offre que des gués fort étroits, qui deviennent impraticables à la moindre crue d'eau. Cette rivière couvrait le front de l'armée française, ce qui nous était on ne peut plus favorable; mais le maréchal Macdonald, voulant attaquer les Prussiens, abandonna les grands avantages qu'offrait cette position et se mit la Katzbach _à dos_, en ordonnant à ses troupes de la traverser sur plusieurs points. Le corps de cavalerie de Sébastiani, dont faisait partie la division Exelmans, dans laquelle se trouvait mon régiment, devait franchir la rivière au gué de Chemochowitz.
Le temps, qui était déjà menaçant le matin, aurait dû porter le maréchal à remettre son attaque à un autre jour, ou l'engager du moins à agir sur-le-champ. Il ne prit aucun de ces deux partis et perdit des moments précieux à donner des ordres de détail, si bien que ce ne fut qu'à deux heures de l'après-midi que ses colonnes se mirent en mouvement. Mais à peine l'armée était-elle en marche qu'elle fut assaillie par un orage affreux, qui fit gonfler la Katzbach et rendit le gué tellement difficile que la division de cuirassiers du général Saint-Germain ne put le passer.
Arrivés sur la rive opposée, nous dûmes gravir par un défilé fort étroit une côte des plus raides, dont la pluie avait rendu le terrain si glissant que nos chevaux s'abattaient à chaque pas. Nous fûmes donc obligés de mettre pied à terre et ne remontâmes à cheval qu'après avoir atteint l'immense plateau qui domine la vallée de la Kaztbach. Nous y trouvâmes plusieurs divisions d'infanterie française, que les généraux avaient prudemment placées auprès des bouquets de bois dont cette plaine est garnie; car, ainsi que je l'ai déjà dit, on savait que l'ennemi nous était infiniment supérieur en cavalerie, désavantage d'autant plus grand que les armes à percussion n'étant pas connues à cette époque, la pluie mettait les fantassins hors d'état de faire feu.
En arrivant dans ces vastes plaines, nous fûmes très étonnés de ne pas voir d'ennemis! Le silence complet qui y régnait me parut cacher quelque piège, car nous avions la certitude que la nuit précédente le maréchal Blücher occupait cette position avec plus de 100,000 hommes. Il était donc nécessaire, à mon avis, de bien faire reconnaître le pays avant de s'y engager. Le général Sébastiani pensa différemment; aussi, dès que la division Roussel d'Urbal fut formée, il la lança dans l'immensité de la plaine, non seulement avec l'artillerie qui lui appartenait, mais encore avec celle de la division Exelmans, que nous avions eu tant de peine à conduire sur le plateau.
Dès qu'Exelmans, qui s'était éloigné de ses troupes, nous rejoignit à la sortie du défilé et s'aperçut que Sébastiani avait emmené ses canons, il courut après ce général pour les réclamer et laissa sa division sans ordres. Les deux brigades qui la composaient étaient à cinq cents pas l'une de l'autre, sur le même front, et ployées en colonnes par régiment. Le mien formait la tête de la brigade Wathiez, ayant derrière lui le 24e de chasseurs. Le 11e de hussards était à la queue.
Le plateau de Jauër est tellement vaste que, bien que la division Roussel d'Urbal, partie en avant, fût composée de sept régiments de cavalerie, nous l'apercevions à peine à l'horizon. À mille pas du flanc droit de la colonne dont je faisais partie, se trouvait un des nombreux bouquets de bois dont la plaine est parsemée. Si mon régiment eût été seul sur ce point, j'aurais certainement fait fouiller ce bois par un peloton; mais comme Exelmans, très jaloux de son autorité, avait établi comme règle que pas un homme de sa division ne devait sortir des rangs sans son ordre, je n'avais osé prendre les précautions d'usage, et, par le même motif, le général commandant la brigade avait cru devoir s'en abstenir aussi. Cette obéissance passive fut sur le point de nous être fatale.
J'étais placé devant mon régiment, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, se trouvait en tête de la colonne, lorsque, tout à coup, j'entends derrière moi de très grands cris: ils provenaient de l'attaque imprévue de nombreux lanciers prussiens qui, sortant à l'improviste du bois, s'étaient jetés sur le 24e de chasseurs et le 11e de hussards, qu'ils avaient pris en flanc et mis dans le plus grand désordre. La charge des ennemis, étant oblique, avait d'abord porté sur la queue de notre colonne, puis sur le centre, et menaçait de venir frapper en tête. Mon régiment allait donc être attaqué par le flanc droit. La situation était d'autant plus critique que l'ennemi avançait rapidement. Mais, plein de confiance dans le courage et l'intelligence de mes cavaliers de tous grades, je commandai un _changement de front à droite_ au grandissime galop.
Cette manœuvre, si dangereuse devant l'ennemi, s'exécuta avec tant de vélocité et d'ordre que, en un clin d'œil, le régiment se trouva en ligne devant les Prussiens, et comme ceux-ci, en marchant _obliquement_ vers nous, présentaient le flanc, nos escadrons profitèrent de cet avantage et pénétrèrent tous dans les rangs ennemis, qu'ils enfoncèrent et où ils firent un grand carnage.
En voyant le succès obtenu par mon régiment, le 24e de chasseurs, revenu de la surprise occasionnée par l'attaque de flanc qui l'avait d'abord rompu, se rallia promptement et repoussa la partie de la ligne ennemie qui lui était opposée. Quant au 11e de hussards, entièrement composé de Hollandais, dont l'Empereur avait cru faire des Français par un simple décret, il fut impossible à son chef de le ramener à la charge. Mais nous sûmes nous passer de l'assistance de ces mauvais soldats, car le 23e et le 24e suffirent pour achever la déroute des trois régiments prussiens qui nous avaient attaqués.
Pendant que nos chasseurs les poursuivaient à outrance, un vieux colonel ennemi, déjà, démonté, ayant reconnu mon grade à mes épaulettes et craignant d'être achevé par quelqu'un de mes cavaliers, vint se réfugier près de moi, où, malgré l'animation du combat, personne n'osa plus le frapper dès que je l'eus pris sous ma sauvegarde. Bien que cet officier marchât à pied dans des terres labourées changées en boue, il suivit pendant un quart d'heure les mouvements précipités de mon cheval, en s'appuyant d'une main sur mon genou, et me répétant sans cesse: «Vous êtes mon _anche_ tutélaire!...» Ce vieillard me faisait vraiment pitié, car il allait tomber de fatigue et ne voulait cependant pas me quitter, lorsque, voyant un de mes chasseurs ramenant un cheval de prise, je le fis prêter au colonel prussien, que j'envoyai sur les derrières, sous la conduite d'un sous-officier de confiance. Vous verrez que cet officier ennemi ne tarda pas à me témoigner sa reconnaissance.
Cependant, le plateau de Jauër et les rives de la Katzbach étaient devenus subitement le théâtre d'une sanglante bataille, car de chaque bois il sortait des troupes prussiennes. La plaine en fut bientôt couverte. Mon régiment, dont je n'avais pu modérer l'ardente poursuite, se trouva bientôt devant une brigade d'infanterie ennemie dont les fusils, mis hors de service par la pluie, ne purent nous envoyer une seule balle. J'essayai de rompre le carré prussien; mais nos chevaux, empêtrés dans la boue jusqu'aux jarrets, ne purent avancer qu'au petit pas, et l'on sait que, sans élan, il est à peu près impossible à la cavalerie de pénétrer dans les rangs serrés des bataillons qui, bien composés et bien commandés, présentent bravement une haie de baïonnettes. En vain nous arrivions si près des ennemis que nous parlions avec eux et frappions leurs fusils avec la lame de nos sabres, nous ne pûmes jamais enfoncer leurs lignes, ce qui nous eût été facile si le général en chef Sébastiani n'eût pas envoyé l'artillerie de la brigade sur un autre point.
Notre situation et celle de l'infanterie ennemie placée devant nous étaient vraiment ridicules, car on se regardait dans le blanc des yeux sans se faire le moindre mal, nos sabres étant trop courts pour atteindre des ennemis dont les fusils ne pouvaient partir! Les choses étaient depuis quelque temps dans cet état, lorsque le général Maurin, commandant une brigade voisine de la nôtre, envoya à notre aide le 6e régiment de lanciers, dont les longues armes, dépassant les baïonnettes ennemies, tuèrent en un instant beaucoup de Prussiens, ce qui permit, non seulement à nos lanciers, mais aux chasseurs du 23e et du 24e, de pénétrer dans le carré ennemi, où nos cavaliers firent un affreux carnage. Pendant ce terrible combat, on entendait la voix sonore du brave colonel Perquit, qui criait, avec un accent alsacien des plus prononcés: «_Bointez_, lanciers! _bointez!_»
La victoire se déclarait ainsi en notre faveur sur cette partie du vaste champ de bataille, lorsqu'elle nous fut ravie par l'arrivée imprévue de plus de 20,000 cavaliers prussiens, qui, après avoir écrasé la division Roussel d'Urbal, si imprudemment envoyée seule à plus d'une lieue en avant, venaient attaquer la nôtre avec des forces infiniment supérieures!