Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

Part 20

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Grâce à cette haute protection, Jomini devint promptement colonel, général de brigade, et se trouvait chef d'état-major du maréchal Ney lors de la reprise des hostilités, en 1813. Séduit alors par les brillantes promesses des Russes et oubliant ce qu'il devait au maréchal Ney, à l'Empereur, ainsi qu'à la France, sa patrie adoptive, il déserta en emportant les états de situation de l'armée, ainsi que toutes les notes relatives au plan de campagne qui allait s'ouvrir, et, de crainte que, en apprenant sa fuite, Napoléon ne modifiât ses projets, il insista auprès des alliés pour qu'ils commençassent les hostilités deux jours avant celui fixé pour la rupture de l'armistice. L'empereur Alexandre, au grand étonnement de l'Europe, récompensa la trahison de Jomini en le nommant son aide de camp, ce qui choqua tellement la délicatesse de l'empereur d'Autriche que, dînant un jour chez Alexandre et apercevant Jomini au nombre des convives, il s'écria tout haut: «Je sais que les souverains sont quelquefois dans la nécessité de se servir de déserteurs, mais je ne conçois pas qu'ils les reçoivent dans leur état-major et même à leur table!...»

La trahison de Jomini, chef d'état-major du maréchal Ney, ayant fait tomber aux mains des alliés les ordres de marche dictés par Napoléon, fut pour celui-ci un coup des plus funestes, car plusieurs de ses corps d'armée furent attaqués pendant leur mouvement de concentration et obligés de céder à l'ennemi des positions importantes, faute de temps pour en préparer la défense.

Cependant, l'Empereur, dont le projet était de se porter en Bohême, trouvant partout les ennemis prévenus et sur leurs gardes dans cette direction, résolut de marcher sur l'armée prussienne de Silésie et d'y faire reprendre l'offensive par les corps français, qui avaient été forcés de se retirer devant Blücher. En conséquence, Napoléon se rendit, le 20 août, à Löwenberg, où il attaqua une masse considérable de coalisés, composée de Prussiens, Russes et Autrichiens. Divers combats eurent lieu, les 21, 22 et 23, dans les environs de Goldenberg, Graditzberg et Bunslau. Les ennemis perdirent 7,000 hommes, tués ou pris, et se retirèrent derrière la Katzbach.

Pendant un des nombreux engagements qui eurent lieu durant ces trois jours, la brigade Wathiez, qui poursuivait les ennemis, fut arrêtée tout à coup par un large et bourbeux ruisseau, affluent du Bober. Il n'existait d'autre passage que deux ponts en bois, situés à un demi-quart de lieue l'un de l'autre, et que l'artillerie russe couvrait de boulets. Le 24e de chasseurs, qui était passé sous le commandement du brave colonel Schneit, ayant reçu l'ordre d'attaquer le pont de gauche, s'y porta avec son intrépidité habituelle; mais il n'en fut pas de même du 11e régiment de hussards hollandais, qui, nouvellement admis dans la brigade, avait pour mission d'enlever le pont de droite. En vain son colonel, M. Liégeard, bon et brave officier, le seul Français qu'il y eût dans ce corps, exhorta ses cavaliers à le suivre; pas un ne bougeait, tant ils étaient dominés par la peur. Mais comme mon régiment, placé par son tour de service en seconde ligne, recevait presque autant de boulets que le 11e de hussards, je courus sur le front de ce corps pour aider le colonel à décider ses cavaliers à fondre sur l'artillerie ennemie, ce qui était le seul moyen d'en faire cesser le feu, mais voyant mes efforts infructueux, et prévoyant que la lâcheté des Hollandais ferait perdre beaucoup de monde à mon régiment, je le fis passer devant eux et allais le lancer, lorsque je vis le pont de gauche s'écrouler sous le premier peloton du 24e, dont plusieurs hommes et chevaux furent noyés. Les Russes, en se retirant, avaient préparé cet événement, en faisant scier avec une telle habileté les principales poutres destinées à soutenir le tablier que, à moins d'être prévenu, on ne pouvait s'en apercevoir.

À la vue de ce funeste accident, je craignis que les ennemis eussent tendu un piège semblable sur le pont vers lequel je dirigeais la tête de ma colonne; j'arrêtai un moment sa marche afin de faire examiner le passage. Cette inspection était très difficile, car non seulement c'était le pont vers lequel les ennemis braquaient leur artillerie, mais la fusillade d'un de leurs bataillons le couvrait de balles! J'allais donc demander un homme de bonne volonté pour cette périlleuse entreprise, et j'avais la certitude d'en trouver, lorsque l'adjudant Boivin, que j'avais cassé naguère pour avoir, faute de surveillance, laissé évader le chasseur condamné à mort, mit pied à terre et vint à moi en disant «qu'il ne serait pas juste qu'un de ses camarades fût tué en allant reconnaître le passage, et qu'il me priait de lui permettre de remplir cette mission, afin de réparer sa faute». Cette noble détermination me plut, et je répondis: «Allez, monsieur, et vous retrouverez votre épaulette au bout du pont!...»

Boivin, s'avançant alors avec calme, au milieu des boulets et des balles, examine le tablier du pont, descend au-dessous et revient me donner l'assurance que tout est solide et que le régiment peut passer!... Je lui rendis son grade; il reprit son cheval, et, se plaçant en tête de l'escadron qui allait franchir le pont, il marcha le premier sur les Russes, qui n'attendirent pas notre attaque et se retirèrent promptement. L'Empereur ayant, le mois suivant, passé la revue du régiment et fait plusieurs promotions, je fis nommer M. Boivin sous-lieutenant.

Notre nouveau général, M. Wathiez, sut acquérir, dans ces divers combats, l'estime et l'affection des troupes. Quant au général Exelmans, commandant de la division, nous ne le connaissions encore que par la voix publique de l'armée qui nous avait informés de sa brillante valeur; mais elle le signalait aussi pour manquer souvent d'esprit de suite dans le commandement. Nous en eûmes la preuve dans le fait suivant, qui signala la reprise des hostilités.

Au moment où la division exécutait une retraite que mon régiment devait couvrir, le général Exelmans, sous prétexte de tendre un _piège_ à l'avant-garde prussienne, m'ordonne de mettre à sa disposition ma compagnie d'élite et mes 25 plus habiles tirailleurs, dont il confie le commandement au chef d'escadrons Lacour; puis il place ces 150 hommes au milieu d'une plaine entourée de bois, et après avoir défendu de bouger sans son ordre, il s'en va et les oublie complètement!... Les ennemis arrivent, et, voyant le détachement ainsi abandonné, ils s'arrêtent, de crainte qu'on ne l'ait mis là afin de les attirer dans une embuscade. Pour s'en assurer, ils font glisser isolément quelques hommes à droite et à gauche dans les bois, et, n'entendant aucun coup de feu, ils en augmentent insensiblement le nombre, au point d'environner entièrement nos cavaliers! En vain quelques officiers font observer au commandant Lacour que cette marche enveloppante a pour but de lui couper la retraite; Lacour, très brave militaire, mais n'ayant aucune initiative, s'en tient à la lettre de l'ordre qu'il avait reçu, sans penser que le général Exelmans l'a peut-être oublié, qu'il serait bon de l'envoyer prévenir et de faire tout au moins reconnaître le terrain par lequel il pourra se retirer. On lui a dit de rester _là_, il y restera, dussent ses hommes y être pris ou périr.

Pendant que le chef d'escadrons Lacour exécutait sa consigne plutôt en simple sergent qu'en officier supérieur, la division s'éloignait!... Le général Wathiez et moi, ne voyant pas revenir le détachement, et ne sachant où trouver Exelmans qui galopait à travers champs, avions de sinistres pressentiments. Je demande alors et obtiens du général Wathiez de retourner vers le commandant Lacour. Je pars au grand galop avec un escadron, et j'arrive pour être témoin d'un spectacle affreux, surtout pour un chef de corps qui aime ses soldats!

Les ennemis, après avoir débordé les deux flancs et même les derrières de notre détachement, l'avaient fait charger de front par des forces infiniment supérieures, si bien que 700 à 800 lanciers prussiens entouraient nos 150 hommes, qui, pour comble de malheur, n'avaient pour toute retraite qu'une mauvaise passerelle en planches, posée sur le ruisseau très encaissé d'un moulin voisin!... Nos cavaliers ne pouvaient marcher que _par un_ dans cet étroit défilé. Il y eut donc encombrement, et ma compagnie d'élite perdit plusieurs hommes. Un grand nombre de chasseurs, apercevant alors une immense cour, pensèrent qu'elle avait issue sur le ruisseau, et, dans l'espoir de trouver un pont, ils s'engagèrent dans ce passage, où tout le détachement les suivit. Le ruisseau longeait en effet la cour, mais il formait en cet endroit la retenue du moulin, dont les berges étaient soutenues par de larges dalles glissantes, ce qui en rendait l'accès extrêmement difficile pour les chevaux et donnait un avantage immense aux ennemis, qui, pour assurer la capture de tous les Français entrés dans cette vaste cour, en avaient fermé les portes.

Ce fut en ce moment critique que je parus de l'autre côté du ruisseau avec l'escadron de renfort que j'avais amené à la hâte. Je lui fis mettre pied à terre, quatre chevaux étant tenus par un seul homme; tous les autres cavaliers, armés de leurs carabines, coururent à la passerelle que gardait un escadron de Prussiens. Mais ceux-ci, restés à cheval et n'ayant que quelques pistolets pour toute arme de jet, ne purent résister au feu bien nourri des nombreuses carabines de nos chasseurs. Aussi furent-ils contraints de s'éloigner de quelques centaines de pas, en laissant sur le terrain une quarantaine de blessés et de morts.

Ceux de mes cavaliers qui étaient enfermés dans la cour voulurent profiter de ce moment de répit pour forcer la grande porte en faisant à cheval une vigoureuse sortie; mais je leur criai de n'en rien faire, parce que cet acte de vigueur ne les eût pas sauvés, car, pour me rejoindre, ils auraient été dans l'obligation d'aller avec leurs chevaux franchir le ruisseau sur la passerelle, ce qu'ils n'auraient pu exécuter qu'en marchant un par un, en prêtant le flanc et tournant le dos aux Prussiens, qui n'auraient pas manqué de les charger et de les exterminer pendant ce mouvement. Le rivage était garni d'arbres de rivière, au milieu desquels les fantassins pouvaient braver impunément une nombreuse cavalerie. Je plaçai donc en tirailleurs le long du ruisseau les hommes de l'escadron qui avaient déjà mis pied à terre, et, dès qu'ils furent en communication avec la cour du moulin, je fis dire à ceux qui s'y trouvaient de mettre également pied à terre, de prendre leurs carabines, et, pendant que cent d'entre eux tiendraient par leurs feux les ennemis à distance, les autres, se glissant derrière la ligne des tireurs, se passeraient de main en main les chevaux jusqu'au delà de la passerelle.

Pendant que ce mouvement, couvert par un cordon de 180 tirailleurs à pied, s'exécutait avec le plus grand ordre, les lanciers prussiens, furieux de voir leur proie près de leur échapper, essayèrent de troubler notre retraite par une vigoureuse attaque; mais leurs chevaux embarrassés par les branchages des saules, par des flaques d'eau, des trous nombreux, et pouvant à peine avancer au petit pas sur ce terrain fangeux, ne parvinrent jamais à joindre nos tirailleurs à pied, dont le feu bien ajusté, exécuté à très petite distance, leur fit éprouver une grande perte!...

Cependant, le major prussien qui commandait cette charge, poussant audacieusement sur le milieu de notre ligne, cassa d'un coup de pistolet la tête au lieutenant Bachelet, un des bons officiers de mon régiment. Je regrettai vivement M. Bachelet, qui fut promptement vengé par les chasseurs de son peloton, car le major prussien, percé de plusieurs balles, tomba mort auprès de lui!

La chute de leur chef, les nombreuses pertes qu'ils venaient d'éprouver, et surtout l'impossibilité de nous joindre, déterminèrent les ennemis à renoncer à leur entreprise; ils se retirèrent. Je fis relever les blessés et exécutai ma retraite sans être suivi. Mon régiment perdit dans cette déplorable affaire un officier et neuf cavaliers tués; treize avaient été faits prisonniers. Le lieutenant Maréchal était au nombre de ces derniers. La perte de ces vingt-trois hommes me déchira le cœur avec d'autant plus de raison qu'elle était inutile et qu'elle portait entièrement sur les plus intrépides guerriers du corps, dont la plupart étaient désignés pour la décoration ou l'avancement. Je ne pus jamais me consoler du chagrin que me causa ce rude échec! Il acheva de nous indisposer à l'égard d'Exelmans. Il en fut quitte pour être réprimandé par le général Sébastiani et par l'Empereur, auprès duquel le recommandait d'ailleurs l'amitié de Murat. Le vieux général Saint-Germain, ancien colonel et même créateur du 23e de chasseurs, pour lequel il avait conservé beaucoup d'affection, ayant dit hautement qu'Exelmans méritait un châtiment exemplaire, ces généraux se prirent de querelle et en seraient venus aux mains si l'Empereur ne s'y fût personnellement opposé. Le commandant Lacour, dont l'inhabileté avait si grandement contribué à cette catastrophe, perdit de ce jour ma confiance.

CHAPITRE XXV

Bataille des 28 et 27 août devant Dresde.--Vandamme à Kulm.--Fière attitude de Vandamme prisonnier.

Après les journées des 21, 22 et 23 août, dans lesquelles nous avions battu le corps prussien du feld-maréchal Blücher, qui s'était retiré derrière la Katzbach, l'Empereur venait de donner des ordres de poursuite pour le lendemain. Mais apprenant que la grande armée austro-prusso-russe, forte de 200,000 hommes, commandée par le prince de Schwartzenberg, venait de déboucher, le 22, des montagnes de Bohême en se dirigeant vers la Saxe, Napoléon prit avec lui toute sa garde, la cavalerie de Latour-Maubourg et plusieurs divisions d'infanterie. Il se porta à marches forcées sur Dresde, où le maréchal Saint-Cyr avait été s'enfermer avec les troupes qu'il avait retirées à la hâte du camp de Pirna.

L'Empereur, en s'éloignant de la Silésie, se fit suivre par le maréchal Ney et confia au maréchal Macdonald la direction de la nombreuse armée qu'il laissait sur le Bober, c'est-à-dire les 3e, 5e et 11e corps d'infanterie et le 2e de cavalerie, avec une très imposante artillerie, ce qui formait en totalité un effectif de 75,000 hommes. Le commandement d'une telle masse de combattants était une tâche trop lourde pour Macdonald, ainsi que la suite le démontra.

Vous avez dû remarquer que plus le nombre des troupes engagées est considérable, moins je décris en détail leurs mouvements: d'abord, parce que cela demanderait un travail immense que je craindrais de n'être pas capable de mener à bonne fin; en second lieu, ce serait rendre la lecture de ces Mémoires trop fatigante. Je serai donc encore plus concis sur les événements de la guerre de 1813, auxquels 600,000 à 700,000 hommes prirent part, que je ne l'ai été dans les récits des précédentes compagnes.

Le 28 août, 200,000 alliés ayant cerné la ville de Dresde, dont les fortifications étaient à peine à l'abri d'un coup de main, la situation du maréchal Saint-Cyr devint infiniment critique, car il n'avait que 17,000 Français pour résister aux forces immenses des ennemis. Ceux-ci, bien mal servis par leurs espions, ignoraient l'arrivée prochaine de Napoléon, et, pleins de confiance en leur grand nombre, ils remirent l'attaque au lendemain. Leur assurance s'accrut en voyant venir à eux deux régiments westphaliens qui, désertant le service du roi Jérôme, se joignirent aux Autrichiens.

Le maréchal Saint-Cyr, inquiet, s'attendait à être attaqué le 26 au matin; mais il fut rassuré sur les résultats du combat par la présence de l'Empereur, qui ce jour-là même entra de bonne heure à Dresde à la tête de la garde et de nombreuses troupes de toutes armes. Peu d'instants après, les ennemis, croyant encore n'avoir affaire qu'au seul corps de Saint-Cyr, marchèrent sur la ville avec une telle impétuosité qu'ils enlevèrent plusieurs redoutes, et déjà, les Russes et les Prussiens, maîtres du faubourg de Pirna, essayaient d'enfoncer la porte de Freyberg, lorsque, par ordre de l'Empereur, cette porte s'ouvrit tout à coup et donna passage à une colonne d'infanterie de la garde impériale, dont la première brigade était commandée par le brave général Cambronne!... Ce fut comme l'apparition de la tête de Méduse!... L'ennemi recula épouvanté, son artillerie fut enlevée au pas de course, et les canonniers tués sur leurs affûts! De toutes les portes de Dresde de pareilles sorties ayant été faites simultanément avec le même résultat, les coalisés abandonnèrent les redoutes prises par eux et s'enfuirent dans les campagnes voisines, où Napoléon les fit charger par sa cavalerie jusqu'au pied des collines. Dans cette première journée, l'ennemi perdit 5,000 hommes mis hors de combat, et on lui fit 3,000 prisonniers. Les Français eurent 2,500 hommes tués ou blessés: cinq généraux étaient au nombre de ces derniers.

Le lendemain 27, ce fut l'armée française qui, à son tour, prit l'initiative de l'attaque, bien qu'elle eût 87.000 hommes de moins que ses adversaires. L'engagement fut d'abord vif et sanglant; mais la pluie qui tombait par torrents sur un sol des plus gras eut bientôt converti le champ de bataille en larges flaques d'eau fangeuse, où nos troupes, dans leur marche vers l'ennemi, avaient grand'peine à se mouvoir. Néanmoins, on avançait toujours, et déjà la jeune garde faisait reculer la gauche des ennemis, lorsque l'Empereur, s'étant aperçu que le prince de Schwartzenberg, généralissime des coalisés, avait commis la faute de ne pas soutenir suffisamment son aile gauche, la fit écraser par l'infanterie du maréchal Victor et par la cavalerie de Latour-Maubourg.

Le roi Murat, qui commandait cette partie de la ligne française, y parut plus brillant que jamais, car, après avoir forcé le défilé de Cotta, il tourna et sépara de l'armée autrichienne le corps de Klenau, sur lequel il se précipita le sabre à la main à la tête des carabiniers et des cuirassiers. Le mouvement fut décisif: Klenau ne put résister à cette terrible charge!... Presque tous ses bataillons, enfoncés, furent forcés de mettre bas les armes, et deux autres divisions d'infanterie éprouvèrent le même sort.

Pendant que Murat battait ainsi la gauche des ennemis, leur aile droite était mise en déroute par la jeune garde, de sorte qu'à trois heures, la victoire était assurée, et les coalisés battaient en retraite vers la Bohême.

Dans cette deuxième et sanglante journée, les ennemis laissèrent sur le champ de bataille 48 drapeaux, 26 canons et 40,000 hommes, dont 20,000 prisonniers. La perte principale tomba sur l'infanterie autrichienne, qui eut deux généraux tués, trois blessés et deux faits prisonniers.

Il est à noter qu'à cette époque, les armes à percussion étant à peine connues, les fantassins de toutes les nations se servaient encore de fusils à pierre, dont le feu devenait à peu près impossible dès que la poudre de l'amorce était mouillée. Or, comme la pluie n'avait cessé de tomber pendant toute la journée, elle contribua beaucoup à la défaite de l'infanterie ennemie attaquée par nos cavaliers. Il se passa même, à ce sujet, un fait très remarquable.

Une division de cuirassiers, commandée par le général Bordesoulle, se trouvant en présence d'une forte division d'infanterie autrichienne formée en carré, la fit sommer de se rendre. Le général ennemi s'y étant refusé, Bordesoulle, s'avançant, lui fit observer que pas un des fusils de sa troupe n'était en état de tirer. L'Autrichien répondit que ses soldats se défendraient à la baïonnette avec d'autant plus d'avantage que les chevaux des Français, enfonçant dans la boue jusqu'aux jarrets, ne pourraient venir les choquer du coup de poitrail qui fait la force de la cavalerie. «Je vais foudroyer votre carré avec mon artillerie!...--Mais vous n'en avez pas, car elle est restée dans les boues!--Cependant, si je vous montre les canons placés derrière mon premier régiment, vous rendrez-vous?--Il le faudrait bien, puisqu'il ne me resterait aucun moyen de défense!»

Le général français fit alors avancer jusqu'à trente pas des ennemis une batterie de six pièces dont les artilleurs, la lance à feu en main, s'apprêtaient à tirer sur le carré. À cette vue, le général autrichien et sa division mirent bas les armes.

La pluie ayant ainsi paralysé le feu de l'infanterie des deux armées et beaucoup ralenti la marche de la cavalerie, ce fut l'artillerie qui, malgré la grande difficulté de se mouvoir sur un terrain détrempé par des pluies diluviennes, joua le rôle principal, surtout l'artillerie française, dont Napoléon avait fait doubler les attelages avec des chevaux momentanément retirés aux fourgons de l'administration qui étaient en sûreté dans la ville de Dresde; aussi nos pièces de campagne firent-elles un grand ravage, et ce fut un de leurs boulets qui frappa Moreau.

La voix publique annonçait depuis quelque temps le retour en Europe de cet ancien et illustre général français, qu'elle assurait avoir pris du service parmi les ennemis de son pays; mais très peu de gens ajoutaient foi à ce bruit, qui fut cependant confirmé le soir de la bataille de Dresde d'une manière fort bizarre. Notre avant-garde poursuivait les ennemis en déroute, lorsque l'un de nos hussards apercevant à l'entrée du village de Notnitz un magnifique chien danois qui, d'un air inquiet, paraissait chercher son maître, l'attire, s'en empare et lit sur son collier ces mots: «J'appartiens au général Moreau.» On apprend alors, par le curé du lieu, que le général Moreau vient de subir chez lui une double amputation; un boulet français, tombé au milieu de l'état-major de l'empereur de Russie, avait d'abord brisé l'un des genoux du célèbre transfuge; puis, ayant traversé le corps de son cheval, il avait été frapper l'autre jambe de Moreau. Cet événement ayant eu lieu au moment de la défaite des armées alliées, l'empereur Alexandre, pour éviter que Moreau ne fût pris par les Français, l'avait fait porter à bras par des grenadiers, jusqu'au moment où la poursuite de nos troupes s'étant ralentie, on avait pu panser le blessé et lui couper les deux cuisses!... Le curé saxon, témoin de cette cruelle opération, rapportait que Moreau, à qui l'on n'avait pu cacher que sa vie était en danger, se maudissait lui-même et répétait sans cesse: «Comment, moi! moi, Moreau, mourir au milieu des ennemis de la France, frappé par un boulet français!...» Il expira le 1er septembre, et les Russes emportèrent son corps.

Personne dans l'armée française ne regretta Moreau, dès qu'on sut qu'il avait pris les armes contre sa patrie. Un parlementaire russe étant venu réclamer le chien de la part du colonel Rapatel, aide de camp de Moreau, dont il avait suivi la fortune, on lui remit cet animal, mais sans le collier, qui fut envoyé au roi de Saxe. Ce collier figure à présent parmi les curiosités de la galerie de Dresde.

Cependant, le prince de Schwartzenberg, généralissime des troupes ennemies battues à Dresde, ayant indiqué la ville de Tœplitz comme point de réunion aux débris de ses armées, les Autrichiens effectuèrent leur retraite par la vallée de Dippotiswald, les Russes et les Prussiens par la route de Telnitz, et les débris du corps de Klenau par celle de Freyberg. L'empereur Napoléon suivit jusqu'auprès de Pirna les mouvements des colonnes françaises qui poursuivaient les vaincus; mais, au moment d'arriver dans cette ville, il fut pris d'une indisposition subite, accompagnée d'un léger vomissement, et causée par la fatigue qu'il avait éprouvée pour être resté cinq jours constamment à cheval, exposé à une pluie incessante.