Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

Part 2

Chapter 23,669 wordsPublic domain

On le vit se distinguer à Lodi, Milan, Vérone, Arcole, enfin partout où il combattit, mais principalement à la bataille de Rivoli, et ses succès lui firent donner par le général Bonaparte le glorieux surnom d'_enfant chéri de la victoire_!... Les préliminaires de la paix ayant été signés à Léoben, Masséna, qui avait pris une si grande part à nos victoires, reçut la mission d'en porter le traité au gouvernement. Paris l'accueillit avec les marques de la plus vive admiration, et partout le peuple se pressait sur son passage, chacun voulant contempler les traits de ce fameux guerrier. Mais bientôt cet éclatant triomphe de Masséna fut obscurci par son amour exagéré de l'argent, qui fut toujours son défaut dominant.

Le général Duphot, ambassadeur de France à Rome, avait été assassiné dans cette ville. Une partie de l'armée d'Italie, sous le commandement de Berthier, fut chargée d'aller en tirer vengeance; mais ce général, bientôt rappelé par Bonaparte qui voulait l'emmener en Égypte, céda la place à Masséna dans le commandement de l'armée de Rome. Peu de temps après l'arrivée de ce général, qu'on accusait déjà de s'être procuré beaucoup d'argent durant les campagnes faites les années précédentes en Italie, l'armée se plaignit d'être en proie à la misère, sans vêtements et presque sans pain, tandis que les administrateurs, prélevant de nombreux millions sur les États du Pape, vivaient dans le luxe et l'abondance. L'armée se révolta et envoya une députation de cent officiers demander compte à Masséna de l'emploi de cet argent. Soit que le général ne pût en justifier, soit qu'il se refusât à le faire par esprit de discipline, Masséna ne consentit pas à se disculper, et les troupes ayant persisté dans leur demande, il se vit forcé de quitter Rome et d'abandonner le commandement de l'armée. Dès son retour en France, il publia un mémoire justificatif, qui fut mal accueilli par le public, ainsi que par la plupart de ses camarades auxquels il l'adressa; mais il fut surtout peiné de ce que le général Bonaparte partît pour l'Égypte sans répondre à la lettre qu'il lui avait écrite à ce sujet.

Cependant, une nouvelle coalition, où entraient la Russie, l'Autriche et l'Angleterre, ayant bientôt déclaré la guerre à la France, les hostilités recommencèrent. En de telles circonstances, Masséna, quoiqu'il se fût mal disculpé des accusations portées contre lui, ne pouvait rester dans l'oubli; aussi le Directoire, voulant utiliser ses talents militaires, s'empressa-t-il de lui confier le commandement de l'armée française chargée de défendre la Suisse. Masséna y obtint d'abord de grands avantages; mais ayant attaqué avec trop de précipitation le dangereux défilé de Feldkirch, dans le Vorarlberg, il fut repoussé avec perte par les Autrichiens. À cette époque, notre armée du Rhin, commandée par Jourdan, venait d'être battue à Stockach par le prince Charles, et celle que nous avions en Italie, vaincue à Novi par les Russes aux ordres du célèbre Souvarow, avait perdu son général en chef Joubert, mort sur le champ de bataille. Les Autrichiens, prêts à passer le Rhin, menaçaient l'Alsace et la Lorraine; l'Italie était au pouvoir des Russes que Souvarow conduisait en Suisse en franchissant le Saint-Gothard. La France, sur le point d'être envahie en même temps par ses frontières du Rhin et des Alpes, n'avait plus d'espoir qu'en Masséna. Elle ne fut point trompée dans son attente.

En vain, le Directoire, impatient, et Bernadotte, son turbulent ministre de la guerre, expédient courrier sur courrier pour prescrire à Masséna de livrer bataille: celui-ci, comprenant que la défaite de son armée serait une calamité irréparable pour son pays, ne se laisse point ébranler par les menaces réitérées de _destitution_, et, imitant la sage prudence de Fabius et de Catinat, il ne veut frapper qu'à coup sûr et décisif, en profitant de l'instant où les circonstances lui donneront une supériorité momentanée sur les ennemis. Ce moment arriva enfin. L'inhabile général Korsakow, ancien favori de Catherine II, s'étant imprudemment avancé vers Zurich, à la tête de 50,000 Russes et Bavarois, pour y attendre son général en chef Souvarow, qui venait d'Italie avec 55,000 hommes, Masséna, s'élançant comme un lion sur Korsakow, avant l'arrivée de Souvarow, le surprend dans son camp de Zurich, bat, disperse ses troupes et les rejette jusqu'au Rhin, après leur avoir fait éprouver des pertes immenses! Puis, se retournant vers Souvarow, que l'héroïque résistance du général Molitor avait arrêté pendant trois jours aux défilés du Saint-Gothard, Masséna défait le maréchal russe comme il avait vaincu son lieutenant Korsakow.

Les résultats de ces divers engagements furent 30,000 ennemis tués ou prisonniers, quinze drapeaux et soixante bouches à feu enlevés, l'indépendance de la Suisse affermie et la France délivrée d'une invasion imminente! Ce fut le moment où la gloire de Masséna fut la plus belle et la plus pure; aussi le Corps législatif proclama-t-il trois fois que son armée et lui avaient bien mérité de la patrie!...

Cependant, les peuples étrangers se préparaient à de nouvelles attaques contre la France, dont le gouvernement et la nation, divisés par les factions, s'accusaient réciproquement des désordres de l'intérieur, ainsi que des revers des armées du Rhin et d'Italie. Le Directoire avili chancelait sous le mépris public, et chacun avouait que cet état de choses ne pouvait durer, lorsque le général Bonaparte, récemment arrivé d'Égypte, accomplit, au 18 brumaire de l'an VIII, le coup d'État prévu depuis deux ans et se plaça à la tête d'un nouveau gouvernement avec le titre de premier Consul. Masséna, homme nul en politique, ne prit aucune part à cette révolution, et bien que peu dévoué au nouvel ordre de choses, il accepta par patriotisme le commandement des débris de l'armée d'Italie que la mort du général en chef Championnet avait momentanément placée sous les ordres de mon père, le plus ancien des généraux divisionnaires.

L'incurie du Directoire avait été si grande qu'à son arrivée à Nice Masséna trouva l'armée dans la plus profonde misère. Des corps entiers rentraient avec leurs armes en France pour demander du pain et des vêtements!... J'ai déjà fait connaître les efforts tentés par le général en chef pour remettre les troupes sur un bon pied, malgré la pénurie qui régnait alors dans la rivière de Gênes, où il s'était jeté avec l'aile droite de son armée lorsque les forces supérieures des Autrichiens l'eurent séparé du centre et de la gauche. Je ne reviens donc pas sur ce que vous connaissez déjà, et me bornerai à dire que Masséna se couvrit d'une gloire immortelle par son courage physique et moral, son activité, sa prévoyance et son intelligence de la guerre. Il garantit de nouveau la France d'une invasion, en donnant au premier Consul, par la ténacité de la défense, le temps de réunir à Dijon l'armée de réserve, à la tête de laquelle Bonaparte traversa les Alpes et vint battre les Autrichiens dans les plaines de Marengo.

Après cette victoire, le premier Consul, retournant en France, crut ne pouvoir confier le commandement de l'armée à un homme plus illustre que Masséna; mais au bout de quelques mois, des griefs semblables à ceux dont s'était plainte jadis l'armée de Rome se produisirent contre lui. Les réclamations s'élevèrent de toutes parts; des impôts nouveaux s'ajoutèrent aux anciens, des réquisitions nombreuses furent frappées sous divers prétextes, et cependant les troupes n'étaient pas payées! Le premier Consul, instruit de cet état de choses, retira brusquement et sans explication le commandement de l'armée à Masséna, qui, rentré dans la vie privée, manifesta son mécontentement en refusant de voter le consulat à vie. Il s'abstint aussi de paraître à la nouvelle Cour; mais le premier Consul ne lui en donna pas moins une arme d'honneur, sur laquelle étaient inscrites les victoires remportées par lui et celles auxquelles il avait contribué.

Quand Bonaparte saisit la couronne impériale et récompensa les généraux qui avaient rendu le plus de services à la patrie, il comprit Masséna dans la première liste des maréchaux et le nomma grand cordon de la Légion d'honneur et chef de la quatorzième cohorte de cet ordre qu'il venait de créer. Ces hautes dignités et les émoluments énormes qui y furent attachés ayant détruit l'opposition faite par Masséna depuis qu'on lui avait retiré le commandement de l'armée d'Italie, il vota pour l'Empire, se rendit aux Tuileries et assista aux cérémonies du sacre et du couronnement.

Une troisième coalition ayant menacé la France en 1805, l'Empereur confia à Masséna le soin de défendre avec 40,000 hommes la haute Italie contre les attaques de l'archiduc Charles d'Autriche qui en avait 80,000. Cette tâche offrait de grandes difficultés; cependant, non seulement Masséna préserva la Lombardie, mais attaquant les ennemis, il les poussa au delà du Tagliamento et pénétra jusque dans la Carniole, où, forçant le prince Charles à s'arrêter tous les jours pour lui faire face, il retarda tellement sa marche que le généralissime autrichien ne put arriver à temps pour sauver Vienne, ni pour se joindre à l'armée russe que l'Empereur battit à Austerlitz. Néanmoins, celui-ci ne parut pas apprécier beaucoup les services rendus par Masséna dans cette campagne; il lui reprochait de n'avoir pas agi avec sa vigueur habituelle, ce qui n'empêcha pas qu'après le traité de Presbourg, il le chargea d'aller conquérir le royaume de Naples, sur le trône duquel il voulait placer le prince Joseph, son frère. En un mois, les Français occupèrent tout le pays, excepté la place forte de Gaëte, dont Masséna s'empara cependant après un siège soutenu avec vigueur. Mais pendant qu'on dirigeait les attaques contre cette ville, il éprouva un bien vif chagrin dont il ne se consola jamais. Une somme énorme que Masséna prétendait lui appartenir fut confisquée par l'Empereur! Ce fait curieux mérite d'être raconté.

Napoléon, persuadé que le meilleur moyen de contraindre les Anglais à demander la paix était de ruiner leur commerce, en s'opposant à l'introduction de leurs marchandises sur le continent, les faisait saisir et brûler dans tous les pays soumis à son autorité, c'est-à-dire dans plus de la moitié de l'Europe. Mais l'amour de l'or est bien puissant et le commerce bien subtil!... On avait donc imaginé une manière de faire la contrebande _à coup sûr_. Pour cela, des négociants anglais avec lesquels on était d'accord envoyaient un ou plusieurs navires remplis de marchandises se faire prendre par un de nos corsaires, qui les conduisait dans un des nombreux ports occupés par nos troupes, depuis la Poméranie suédoise jusqu'au bout du royaume de Naples. Ce premier acte accompli, il restait à débarquer les colis et à les introduire, en évitant la confiscation; mais on y avait paré d'avance. L'immense étendue de côtes des pays conquis ne permettant pas de les faire exactement surveiller par des douaniers, ce service était fait par des soldats placés sous les ordres des généraux chargés du commandement du royaume ou de la province occupés par nos troupes. Il suffisait donc d'une autorisation donnée par l'un d'eux pour faire passer les ballots de marchandises; puis les négociants traitaient avec le _protecteur_. On appelait cela une _licence_.

L'origine de ce nouveau genre de commerce remontait à 1806, époque à laquelle Bernadotte occupait Hambourg et une partie du Danemark. Ce maréchal gagna de la sorte des sommes considérables, et lorsqu'il voulait donner une marque de satisfaction à quelqu'un, il lui accordait une _licence_, que celui-ci vendait à des négociants. Cet usage s'étendit peu à peu sur tout le littoral de l'Allemagne, de l'Espagne, et principalement de l'Italie. Il pénétra même jusqu'à la cour de l'Empereur, dont les dames et les chambellans se faisaient donner des _licences_ par les ministres. On s'en cachait vis-à-vis de Napoléon, mais il le savait ou s'en doutait. Cependant, pour ne pas rompre trop brusquement les habitudes des pays conquis, il tolérait cet abus hors de l'ancienne France, pourvu que l'exécution s'en fît avec mystère; mais chose étonnante chez ce grand homme, dès qu'il apprenait que quelqu'un avait poussé trop loin les gains illicites produits par les _licences_, il lui faisait _rendre gorge_! Ainsi, l'Empereur ayant été informé que le commissaire ordonnateur Michaux, chef de l'administration de l'armée de Bernadotte, avait perdu en une seule soirée 300,000 francs dans une maison de jeu de Paris, il lui fit écrire par un aide de camp que la caisse des Invalides ayant besoin d'argent, il lui ordonnait d'y verser 300,000 francs, ce que Michaux s'empressa de faire, tant il avait gagné sur les licences!...

Vous pensez bien que Masséna n'avait pas été le dernier à vendre des _licences_. D'accord avec le général Solignac, son chef d'état-major, il en inonda tous les ports du royaume de Naples. L'Empereur, informé que Masséna avait déposé la somme de _trois millions_ chez un banquier de Livourne, qui avait reçu en même temps 600,000 francs du général Solignac, fit écrire au maréchal pour l'engager à lui _prêter_ un million et demanda 200,000 fr. au chef d'état-major. C'était juste le tiers de ce que chacun d'eux avait gagné sur les _licences_. Vous voyez que l'Empereur ne les _écorchait_ pas trop. Mais à la vue de ce mandat d'une nouvelle forme, Masséna, rugissant comme si on lui arrachait les entrailles, répond à Napoléon que, étant le plus _pauvre_ des maréchaux, chargé d'une nombreuse famille et criblé de dettes, il regrette vivement de ne pouvoir rien lui envoyer!...

Le général Solignac fait une réponse analogue, et tous deux se félicitaient d'avoir ainsi trompé l'Empereur, lorsque, pendant le siège de Gaëte, on voit arriver en courrier le fils du banquier de Livourne, annonçant que l'inspecteur du trésor français, escorté du commissaire de police et de plusieurs gendarmes, s'étant présenté chez son père, s'est fait remettre le livre de caisse sur lequel il a donné quittance des trois millions six cent mille francs versés par le maréchal et le général Solignac, en ajoutant que cette somme, _appartenant à l'armée_, était un dépôt confié à ces deux personnages et dont l'Empereur ordonnait la remise sur-le-champ, soit en espèces, soit en effets de commerce négociables, annulant les reçus donnés à Masséna et à Solignac! Procès-verbal avait été donné de cette saisie, à laquelle le banquier, qui, du reste, ne perdait rien, n'avait pu s'opposer.

Il est difficile de se faire une idée de la fureur de Masséna en apprenant que sa fortune venait de lui être ravie. Il en tomba malade, mais n'osa adresser aucune réclamation à l'Empereur, qui, se trouvant alors en Pologne, y fit venir Masséna. Après la paix de Tilsitt, le titre de duc de Rivoli et une dotation de 300,000 francs de rente furent la récompense de ses services, mais ne le consolèrent pas de ce qui avait été pris à Livourne, car, malgré sa circonspection habituelle, on l'entendait parfois s'écrier: «Le cruel, pendant que je me battais pour ses intérêts, il a eu le courage de me prendre les petites économies que j'avais placées à Livourne[1]!»

L'invasion de l'Espagne ayant allumé de nouveau la guerre avec l'Autriche, l'Empereur, menacé par ces armements considérables, revint en toute hâte de la Péninsule pour se rendre en Allemagne, où il s'était fait devancer par Masséna. Je vous ai déjà fait connaître la part glorieuse que ce maréchal prit à la campagne de 1809; aussi, pour récompenser sa bonne conduite et sa fermeté aux combats d'Essling et de Wagram, l'Empereur le nomma prince d'Essling, en lui accordant une nouvelle dotation de 500,000 francs de rente qu'il cumulait avec celle de 300,000 du duché de Rivoli et 200,000 francs d'appointements comme maréchal et chef d'armée. Le nouveau prince n'en dépensa pas un sou de plus.

Les campagnes de 1810 et 1811, en Espagne et en Portugal, furent les dernières de Masséna. Je viens de les raconter: elles ne furent pas heureuses. Son moral était affaibli; aussi ces deux campagnes, au lieu d'ajouter à sa gloire, amoindrirent-elles sa réputation de grand général, et l'_enfant chéri de la victoire_ éprouva des revers là où il aurait pu et dû vaincre.

Masséna était maigre et sec; d'une taille au-dessous de la moyenne. Sa figure italienne était remplie d'expression. Les mauvais côtés de son caractère étaient la dissimulation, la rancune, la dureté et l'avarice. Il avait beaucoup d'esprit naturel; mais sa jeunesse aventureuse et la position infime de sa famille ne l'ayant pas mis en état d'étudier, il manquait totalement de ce qu'on appelle l'_instruction_. La nature l'avait créé général; son courage et sa ténacité firent le reste. Dans les beaux jours de sa carrière militaire, il avait le coup d'œil juste, la décision prompte, et ne se laissait jamais abattre par les revers. En vieillissant, il poussa la circonspection jusqu'à la timidité, tant il redoutait de compromettre la gloire jadis acquise. Il détestait la lecture; aussi n'avait-il aucune notion de ce qu'on a écrit sur la guerre; il la faisait d'inspiration, et Napoléon l'a bien jugé, lorsqu'en parlant de lui dans ses _Mémoires_, il dit que Masséna arrivait sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il ferait: les circonstances le décidaient.

C'est à tort qu'on a voulu représenter Masséna comme étranger à la _flatterie_, disant franchement et un peu brusquement même la vérité à l'Empereur. Sous sa rude écorce, Masséna était un rusé courtisan. En voici un exemple remarquable.

L'Empereur, accompagné de plusieurs maréchaux, parmi lesquels se trouvait Masséna, chassait à tir dans la forêt de Fontainebleau, et Napoléon ajuste un faisan; le coup, mal dirigé, porte sur Masséna, auquel un grain de plomb crève l'œil gauche. L'Empereur, ayant seul tiré au moment de l'accident, en était incontestablement l'auteur involontaire; cependant Masséna, comprenant que, son œil étant perdu, il n'avait aucun intérêt à signaler le maladroit qui venait de le blesser, tandis que l'Empereur lui saurait gré de détourner l'attention de sa personne, accusa le maréchal Berthier d'imprudence, bien que celui-ci n'eût pas encore fait feu! Napoléon, ainsi que tous les assistants, comprit parfaitement la discrète intention du courtisan, et Masséna fut comblé d'attentions par le maître!

Bien que très avare, le vainqueur de Zurich aurait donné la moitié de sa fortune pour être né dans l'ancienne France, plutôt que sur la rive gauche du Var. Rien ne lui déplaisait autant que la terminaison italienne de son nom dont il transformait l'_a_ en _e_ muet dans sa signature, et lorsqu'il parlait à son fils aîné, il l'appelait toujours Massén_e_. Cependant le public n'adopta pas ce changement, et le nom de Masséna prévalut, en dépit de celui qui l'avait illustré.

La campagne de Portugal avait tellement affaibli le moral et le physique de Masséna, qu'il fut contraint d'aller chercher le repos et la santé sous le doux climat de Nice. Il y passa toute l'année 1812; mais Napoléon, à son retour de la malheureuse expédition de Russie, s'étant trouvé dans la nécessité d'utiliser tout ce que l'Europe avait de ressources, pensa que le nom de Masséna pourrait encore rendre quelques services, surtout en Provence, et il conféra au maréchal l'emploi de gouverneur de la 8e division militaire.

Lorsqu'en 1814 les ennemis envahirent la France, Masséna, qui, du reste, avait peu de troupes à sa disposition, ne fit rien pour arrêter leurs progrès, et le 15 avril il se soumit au duc d'Angoulême, qui le nomma commandeur de Saint-Louis, mais ne le créa point pair de France, sous prétexte que, né à l'étranger, il ne s'était pas fait naturaliser!... Comme si les victoires de Rivoli, de Zurich, la défense de Gênes et une série d'actions glorieuses pour la France n'avaient pas autant de valeur que des lettres de grande naturalisation données souvent à prix d'argent à des intrigants étrangers!... L'injure faite à Masséna dans cette circonstance produisit un fort mauvais effet sur l'esprit des populations et de l'armée. Cette mesure fâcheuse fut une des causes qui contribuèrent le plus à irriter la nation contre le gouvernement de Louis XVIII et à amener le retour de l'Empereur.

Celui-ci débarqua près de Cannes le 1er mars 1815 et se mit sur-le-champ en marche vers Paris, à la tête d'un millier de grenadiers de sa garde. L'imprévu et la rapidité de cette invasion surprirent Masséna et le jetèrent dans une grande perplexité. Il essaya néanmoins de résister au torrent, en réunissant quelques régiments de ligne et en mettant en activité les gardes nationales de Marseille et des environs; mais ayant appris que le duc d'Angoulême avait été forcé de capituler à la Palud et de quitter le royaume, Masséna dépêcha son fils à Louis XVIII pour le prévenir qu'il ne devait plus compter sur lui, et, se ralliant au gouvernement impérial, il fit, le 10 avril, arborer le drapeau tricolore dans toute l'étendue de sa division et enfermer le préfet du Var qui voulait encore résister. Par cette conduite, Masséna ne satisfit aucun parti et s'aliéna les royalistes ainsi que les bonapartistes; aussi l'Empereur s'empressa-t-il de le rappeler à Paris, où il le reçut assez froidement.

Napoléon ayant, peu de temps après, commis la faute énorme d'abdiquer une seconde fois par suite de la perte de la bataille de Waterloo, la Chambre des représentants, qu'il avait eu le tort de réunir en partant pour l'armée, s'empara du pouvoir et nomma un gouvernement provisoire, dont le premier acte fut d'investir Masséna du commandement de la garde nationale de Paris, bien que les infirmités du maréchal le missent hors d'état de l'exercer en personne; mais on voulait un nom capable d'animer l'esprit de la population et de la porter à seconder l'armée dans la défense de la capitale. Les intrigues de Fouché, duc d'Otrante, ayant semé la discorde parmi les membres du gouvernement provisoire, les projets de résistance furent soumis à un conseil militaire, dans lequel Masséna émit l'avis que Paris _ne pouvait résister_!... En conséquence, un armistice fut conclu avec les généraux ennemis, et l'armée française se retira derrière la Loire, où elle fut licenciée.

Lorsque les alliés furent maîtres de la France, Louis XVIII, pour punir Masséna d'avoir abandonné sa cause après le 20 mars, le fit comprendre au nombre des juges du maréchal Ney, espérant que, aveuglé par la haine, il n'hésiterait pas à condamner son infortuné collègue et entacherait ainsi le glorieux nom de Masséna; mais celui-ci se récusa, en alléguant les dissentiments qui avaient existé, en Portugal, entre le maréchal Ney et lui. Puis, voyant ce moyen rejeté, il se joignit à ceux des juges qui votèrent pour le renvoi de Ney devant la Chambre des pairs. Ils espéraient le sauver ainsi, mais ils auraient mieux fait d'avoir le courage politique de le juger et de l'acquitter... Ils ne l'osèrent!... Ce fut une grande faute. Le maréchal Ney, condamné par la pairie, ayant été fusillé, son sang, au lieu de calmer la fureur de la faction royaliste, la rendit implacable. Bientôt elle poursuivit Masséna lui-même.