Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 17
Dans la nuit du 9 au 10 décembre et par 30 degrés de froid, quelques Cosaques étant venus tirailler aux portes de Wilna, bien des gens crurent que c'était l'armée entière de Koutousoff, et, dans leur épouvante, ils s'éloignèrent précipitamment de la ville. J'ai le regret d'être obligé de dire que le roi Murat fut de ce nombre: il partit sans donner aucun ordre; mais le maréchal Ney resta. Il organisa la retraite le mieux qu'il put, et nous quittâmes Wilna le 10 au matin, en y abandonnant, outre un très grand nombre d'hommes, un parc d'artillerie et une partie du trésor de l'armée.
À peine étions-nous hors de Wilna que les infâmes Juifs, se ruant sur les Français qu'ils avaient reçus dans leurs maisons pour leur soutirer le peu d'argent qu'ils avaient, les dépouillèrent de leurs vêtements et les jetèrent _tout nus_ par les fenêtres!... Quelques officiers de l'avant-garde russe qui entraient à ce moment furent tellement indignés de cette atrocité qu'ils firent tuer beaucoup de Juifs.
Au milieu de ce tumulte, le maréchal Ney avait poussé vers la route de Kowno tout ce qu'il pouvait mettre en mouvement; mais à peine avait-il fait une lieue, qu'il rencontra la hauteur de Ponari. Ce monticule, qu'en toute autre circonstance la colonne eût franchi sans y faire attention, devint un obstacle immense, parce que la glace qui le couvrait avait rendu la route tellement glissante que les chevaux de trait étaient hors d'état de monter les chariots et les fourgons!... Ce qui restait du trésor allait donc tomber aux mains des Cosaques, lorsque le maréchal Ney ordonna d'ouvrir les caissons et de laisser les soldats français puiser dans les coffres. Cette sage mesure, dont M. de Ségur n'a probablement pas connu le motif, l'a porté à dire que les troupes pillèrent le trésor impérial. Dans le _Spectateur militaire_ de l'époque, j'ai également relevé cette phrase de M. de Ségur: «Après le départ de l'Empereur, la plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là marchant encore, avec quatre ou cinq officiers ou soldats, autour de leur aigle... ne prirent plus d'ordres que d'eux-mêmes... Il y eut des hommes qui firent deux cents lieues sans tourner la tête!» J'ai prouvé que le maréchal Ney, ayant vu tomber dans un combat le colonel et le chef de bataillon d'un régiment qui ne comptait plus que soixante hommes, comprit que de telles pertes s'opposeraient à la réorganisation de l'armée et ordonna qu'on ne gardât devant l'ennemi que le nombre d'officiers supérieurs proportionné à celui de la troupe.
Plusieurs jours avant notre arrivée à Wilna, l'intensité du froid ayant fait périr beaucoup de chevaux de mon régiment et empêchant de monter ceux qui nous restaient encore, tous mes cavaliers marchaient à pied. J'aurais bien voulu pouvoir les imiter; mais ma blessure s'y opposant, je fis prendre un traîneau auquel on attela un de mes chevaux. La vue de ce nouveau véhicule m'inspira l'idée de sauver par ce moyen mes malades devenus nombreux, et comme en Russie il n'y a pas de si pauvre habitation dans laquelle on ne trouve un traîneau, j'en eus bientôt une centaine, dont chacun, traîné par un cheval de troupe, sauvait deux hommes. Cette manière d'aller parut si commode au général Castex, qu'il m'autorisa à placer tous les autres cavaliers en traîneaux. M. le chef d'escadron Monginot, devenu colonel du 24e de chasseurs depuis que M. A... avait été nommé général, ayant reçu la même autorisation, tout ce qui restait de notre brigade attela ses chevaux et forma une caravane qui marchait avec le plus grand ordre.
Vous croyez, sans doute, qu'en marchant ainsi nous paralysions nos moyens de défense; mais détrompez-vous, car sur la glace nous étions bien plus forts avec des traîneaux qui passent partout et dont les brancards soutiennent les chevaux, que si nous fussions restés en selle sur des montures tombant à chaque pas!
La route étant couverte de fusils abandonnés, nos chasseurs en prirent chacun deux et firent aussi ample provision de cartouches, de sorte que lorsque les Cosaques se hasardaient à nous approcher, ils étaient reçus par une mousqueterie des plus vives, qui les éloignait promptement. D'ailleurs, nos cavaliers combattaient à pied au besoin; puis, le soir, nous formions avec les traîneaux un immense carré, au milieu duquel nous établissions nos feux. Le maréchal Ney et le général Maison venaient souvent passer la nuit en ce lieu, où il y avait sécurité, puisque l'ennemi ne nous suivait qu'avec des Cosaques. Ce fut sans doute la première fois qu'on vit faire l'arrière-garde en traîneaux; mais la gelée rendait tout autre moyen impraticable, et celui-ci nous réussit.
Nous continuâmes donc à couvrir la retraite jusqu'au 13 décembre, où nous revîmes enfin le Niémen et Kowno, dernière ville de Russie. C'était par ce même lieu que, cinq mois plus tôt, nous étions entrés dans l'empire des Czars. Combien les circonstances étaient changées depuis!... Quelles pertes immenses l'armée française avait éprouvées!
À son entrée dans Kowno avec l'arrière-garde, le maréchal Ney trouva pour toute garnison un faible bataillon de 400 Allemands, qu'il joignit aux quelques troupes qui lui restaient, afin de défendre la place le plus longtemps possible et de donner ainsi aux malades et blessés la facilité de s'écouler vers la Prusse. En apprenant l'arrivée de Ney, le roi Murat s'éloigna pour gagner Gumbinnen.
Le 14, les Cosaques de Platow, suivis de deux bataillons d'infanterie russe, placés ainsi que plusieurs canons sur des traîneaux, parurent devant Kowno, qu'ils attaquèrent sur plusieurs points. Mais le maréchal Ney, secondé par le général Gérard, les repoussa et se maintint dans la ville jusqu'à la nuit. Alors, il nous fit traverser le Niémen sur la glace et quitta le dernier le territoire russe!
Nous étions en Prusse, en pays allié!... Le maréchal Ney, accablé de fatigue, malade, et considérant d'ailleurs la campagne comme terminée, nous quitta aussitôt et se rendit à Gumbinnen, où se réunissaient tous les maréchaux. Dès ce moment, l'armée n'eut plus de chef, et les débris de chaque régiment marchèrent isolément en avançant sur le territoire prussien. Les Russes, en guerre avec ce pays, auraient eu le droit de nous y suivre; mais satisfaits d'avoir reconquis leur territoire, et ne sachant d'ailleurs s'ils devaient se présenter en Prusse comme alliés ou ennemis, ils voulurent attendre les ordres de leur gouvernement et s'arrêtèrent sur le Niémen. Nous profitâmes de leur hésitation pour nous diriger vers les villes de la Vieille-Prusse.
Les Allemands sont généralement humains; beaucoup d'entre eux avaient des parents et des amis dans les régiments qui avaient suivi les Français à Moscou. Ils nous reçurent donc assez bien, et j'avoue qu'après avoir couché pendant cinq mois à la belle étoile, ce fut avec délices que je me vis logé dans une chambre chaude et placé dans un bon lit! Mais cette brusque transition d'un bivouac glacial à un bien-être depuis si longtemps oublié me rendit gravement malade. Presque toute l'armée éprouva les mêmes effets: nous perdîmes beaucoup de monde, entre autres les généraux Éblé et Lariboisière, chefs de l'artillerie.
Malgré la réception convenable qu'ils nous firent, les Prussiens, se rappelant leur défaite d'Iéna et la manière dont Napoléon les avait traités en 1807, en démembrant une partie de leur royaume, nous haïssaient secrètement et nous auraient désarmés et arrêtés au premier signal donné par leur roi. Déjà le général York, chef du nombreux corps prussien dont l'Empereur avait si imprudemment formé l'aile gauche de la Grande Armée, le général York, cantonné entre Tilsitt et Riga, venait de pactiser avec les Russes et de renvoyer le maréchal Macdonald, que, par un reste de pudeur, il n'osa cependant pas faire arrêter. Les Prussiens de toute classe applaudirent à la trahison du général York, et comme les provinces que traversaient en ce moment les soldats français malades et sans armes étaient garnies de troupes prussiennes, il est probable que les habitants auraient cherché à s'emparer de nous, s'ils n'avaient craint pour leur roi qui était à Berlin, au milieu d'une armée française commandée par le maréchal Augereau. Cette crainte et le désaveu que le roi de Prusse (le plus honnête homme de son royaume) infligea au général York, en le faisant juger et condamner à mort pour crime de haute trahison, ayant empêché un soulèvement général contre les Français, nous en profitâmes pour nous éloigner et pour gagner les rives de la Vistule.
Mon régiment la traversa auprès de la forteresse de Graudenz, au point même où nous l'avions passée en nous rendant en Russie; mais le trajet fut cette fois très périlleux, car le dégel s'étant déjà fait sentir à quelques lieues en amont, la glace était recouverte d'un grand pied d'eau, et l'on entendait d'affreux craquements, présage d'une débâcle générale. Ajoutez à cela que ce fut au milieu d'une nuit obscure que je reçus l'ordre de passer le fleuve _à l'instant même_, car le général venait d'être informé que le roi de Prusse ayant quitté Berlin pour se réfugier en Silésie, au centre d'une armée considérable, les populations commençaient à s'agiter, et il était à craindre qu'elles ne se soulevassent contre nous, dès que la débâcle nous empêcherait de traverser la Vistule. Il fallait donc absolument affronter le danger. Il était immense, car le fleuve est très considérable devant Graudenz, et il existait dans la glace de larges et nombreuses crevasses qu'on n'apercevait que fort difficilement à la lueur des feux allumés sur les deux rives.
Comme il ne fallait pas songer à faire ce trajet avec nos traîneaux, nous les abandonnâmes: on prit les chevaux en main, et, précédés de quelques hommes armés de perches qui signalaient les crevasses, nous commençâmes cette périlleuse traversée. Nous étions jusqu'à mi-jambes dans l'eau à demi gelée, ce qui aggrava la position des blessés et des malades; mais la douleur physique n'était rien auprès des craintes que nous inspiraient les craquements des glaçons, menaçant à chaque instant de s'enfoncer sous nos pieds! Le domestique d'un de mes officiers tomba dans une crevasse et ne reparut plus! Enfin, nous arrivâmes à la rive opposée, où nous passâmes la nuit à nous réchauffer dans des huttes de pêcheurs, et le lendemain nous fûmes témoins d'un dégel complet de la Vistule, de sorte que si nous eussions retardé notre passage de quelques heures, nous étions faits prisonniers!...
Du lieu où nous avions franchi la Vistule, mon régiment se rendit dans la petite ville de Sweld, où il avait déjà cantonné avant la guerre: ce fut là que je commençai l'année 1813. Celle qui venait de finir avait été certainement la plus pénible de ma vie!
CHAPITRE XXI
Causes de nos désastres.--Manque d'interprètes.--Confiance aveugle dans la fidélité de nos alliés.--Considérations sur l'incendie de Moscou.--Chiffre de nos pertes.--Témoignage flatteur accordé par l'Empereur au 23e de chasseurs.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur les causes qui firent manquer la campagne de Russie.
La principale fut incontestablement l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'il crut pouvoir faire la guerre dans le nord de l'Europe avant de terminer celle qu'il soutenait depuis longtemps en Espagne, où ses armées venaient d'essuyer de grands revers, à l'époque où il se préparait à aller attaquer les Russes chez eux. Les troupes vraiment _françaises_, ainsi disséminées au nord et au midi, se trouvant insuffisantes partout, Napoléon crut y suppléer en joignant à leurs bataillons ceux de ses alliés. C'était affaiblir un vin généreux en y mêlant de l'eau bourbeuse!... En effet, les divisions françaises furent moins bonnes; les troupes des alliés restèrent toujours médiocres, et ce furent elles qui, pendant la retraite, portèrent le désordre dans la Grande Armée.
Une cause non moins fatale de nos revers fut la mauvaise organisation, ou plutôt le manque total d'organisation des pays conquis. Car, au lieu d'imiter ce que nous avions fait pendant les campagnes d'Austerlitz, Iéna et Friedland, en établissant dans les pays dont l'armée s'éloignait de petits corps de troupes qui, échelonnés d'étapes en étapes, communiquaient régulièrement entre eux pour assurer la tranquillité de nos derrières, l'arrivée des munitions, des hommes isolés, et le départ des convois de blessés, on avait imprudemment poussé toutes les forces disponibles vers Moscou, si bien que, de cette ville au Niémen, il n'y avait, si on en excepte Wilna et Smolensk, pas une seule garnison, pas un magasin, pas un hôpital! Deux cents lieues de pays étaient ainsi livrées à quelques partis de Cosaques errants. Il résulta de cet abandon que les malades rétablis ne pouvaient rejoindre l'armée, et que, faute de convois d'évacuation, on fut obligé de laisser pendant près de deux mois tous les blessés de la Moskova dans le couvent de Kolotskoï. Ils s'y trouvaient encore au moment de la retraite; presque tous furent pris, et ceux qui, comptant sur leurs forces, voulurent suivre l'armée périrent de fatigue et de froid sur les grandes routes! Enfin les troupes en retraite n'avaient pas de subsistances assurées dans des contrées qui produisent d'immenses quantités de blé.
Le défaut de petites garnisons sur nos derrières fut encore cause que sur plus de 100,000 prisonniers faits par les Français dans le cours de la campagne, _pas un_, mais à la lettre _pas un seul_, ne sortit de Russie, parce qu'on n'avait pas organisé sur les derrières des détachements pour les conduire en se les passant de main en main. Aussi, tous ces prisonniers s'échappaient facilement et retournaient vers l'armée russe, qui récupérait par ce moyen une partie de ses pertes, tandis que les nôtres s'aggravaient chaque jour.
Le manque d'interprètes contribua aussi à nos désastres beaucoup plus qu'on ne le pense; en effet, quels renseignements obtenir dans un pays inconnu, quand on ne peut échanger une seule parole avec les habitants?... Ainsi, lorsque sur les bords de la Bérésina le général Partouneaux se trompa de chemin, quittant celui de Studianka pour se diriger vers le camp de Wittgenstein, Partouneaux avait avec lui un paysan de Borisoff, qui, ne sachant pas un mot de français, tâchait de lui faire comprendre par des signes expressifs que ce camp était russe; mais, faute d'interprète, on ne s'entendit pas, et nous perdîmes une belle division de 7 à 8,000 hommes!
Dans une circonstance à peu près semblable, le 3e de lanciers, surpris au mois d'octobre, malgré les avis incompris de son guide, avait perdu 200 hommes. Cependant, l'Empereur avait dans son armée plusieurs corps de cavalerie polonaise, dont presque tous les officiers et beaucoup de sous-officiers parlaient très bien le russe; mais on les laissa dans leurs régiments respectifs, tandis qu'on aurait dû en prendre quelques-uns dans chaque corps pour les placer auprès de tous les généraux et colonels, où ils auraient rendu de très grands services. J'insiste sur ce point, parce que l'armée française étant celle où les langues étrangères sont le moins connues, il en est souvent résulté de très grands inconvénients pour elle, ce qui néanmoins ne nous a pas corrigés de l'insouciance que nous apportons dans cette partie si essentielle à la guerre.
J'ai déjà fait observer combien fut grande la faute que l'on commit en formant les deux ailes de la Grande Armée avec les contingents de la Prusse et de l'Autriche. L'Empereur dut vivement s'en repentir, d'abord en apprenant que les Autrichiens avaient laissé passer l'armée russe de Tchitchakoff, qui venait nous couper le chemin de la retraite sur les bords de la Bérésina, et en second lieu lorsqu'il connut la trahison du général York, chef du corps prussien. Mais les regrets de Napoléon durent être encore bien plus amers pendant et après la retraite, car si dès le commencement de la campagne il eût composé les deux ailes de la Grande Armée de troupes françaises, en amenant à Moscou les Prussiens et les Autrichiens, ceux-ci, ayant éprouvé leur part de misères et de pertes, auraient été au retour aussi affaiblis que tous les autres corps, tandis que Napoléon aurait retrouvé intactes les troupes françaises laissées par lui aux deux ailes! J'irai même plus loin, car je pense que l'Empereur, afin d'affaiblir la Prusse et l'Autriche, aurait dû _exiger_ d'elles des contingents triples et quadruples de ceux qu'elles lui envoyèrent!... On a dit, après l'événement, que ces deux États n'auraient pas adhéré à cette demande; je pense tout le contraire, car le roi de Prusse venant à Dresde _supplier_ Napoléon de vouloir bien agréer son fils pour aide de camp n'aurait osé rien lui refuser; et l'Autriche, dans l'espoir de recouvrer quelques-unes des riches provinces que l'empereur des Français lui avait arrachées, aurait de son côté fait tout pour lui complaire!... La trop grande confiance que Napoléon eut en 1812 dans la Prusse et l'Autriche le perdit!...
On a prétendu, et l'on répétera longtemps, que l'incendie de Moscou, dont on a fait honneur à la courageuse résolution du gouvernement russe et du général Rostopschine, fut la principale cause de la non-réussite de notre campagne de 1812. Cette assertion me paraît contestable. D'abord, la destruction de Moscou ne fut pas tellement complète qu'il n'y restât assez de maisons, de palais, d'églises et de casernes, pour établir toute l'armée, ainsi que le prouve un état que j'ai vu entre les mains de mon ami le général Gourgaud, alors premier officier d'ordonnance de l'Empereur. Ce ne fut donc pas le défaut de _logements_ qui contraignit les Français à quitter Moscou. Bien des gens pensent que ce fut la crainte de manquer de vivres; mais c'est encore une erreur, car les rapports faits à l'Empereur par M. le comte Daru, intendant général de l'armée, prouvent que, même après l'incendie, il existait dans cette ville immense plus de provisions qu'il n'en aurait fallu pour nourrir l'armée pendant six mois! Ce ne fut donc pas la crainte de la _disette_ qui détermina l'Empereur à faire retraite, et sous ce rapport le gouvernement n'aurait pas atteint le but qu'il se proposait, s'il l'avait eu toutefois. Ce but était tout autre.
En effet, la cour voulait porter un coup mortel à la vieille aristocratie des boyards en détruisant la ville, centre de leur constante opposition; le gouvernement russe, tout despotique qu'il est, a beaucoup à compter avec la haute noblesse, dont plusieurs empereurs ont payé de leur vie le mécontentement. Les plus puissants et les plus riches membres de cette noblesse faisant de Moscou le foyer perpétuel de leurs intrigues, le gouvernement, de plus en plus inquiet de l'accroissement de cette ville, trouva dans l'invasion française une occasion de la détruire. Le général Rostopschine, un des auteurs du projet, fut chargé de l'exécution, dont il voulut plus tard rejeter l'odieux sur les Français[16]; mais l'aristocratie ne s'y trompa pas; elle accusa si hautement le gouvernement et montra un tel mécontentement de l'incendie inutile de ses palais, que l'empereur Alexandre, pour éviter une catastrophe personnelle, fut obligé non seulement de permettre la reconstruction de Moscou, mais de bannir Rostopschine, qui, malgré ses protestations de patriotisme, vint mourir à Paris, haï par la noblesse russe.
Mais quels que fussent les motifs de l'incendie de Moscou, je pense que sa conservation aurait été plus nuisible qu'utile aux Français, car pour dominer une cité immense, habitée par plus de 300,000 individus, toujours prêts à se révolter, il aurait fallu affaiblir l'armée, pour placer à Moscou une garnison de 50,000 hommes qui, au moment de la retraite, auraient été assaillis par la populace, tandis que l'incendie ayant éloigné presque tous les habitants, quelques patrouilles suffirent pour maintenir la tranquillité.
La seule influence qu'ait eue Moscou sur les événements de 1812 provint de ce que Napoléon, ne voulant pas comprendre qu'Alexandre ne pouvait lui demander la paix, sous peine d'être mis à mort par ses sujets, pensait que s'éloigner de cette capitale avant d'avoir conclu un traité avec les Russes serait avouer l'impuissance dans laquelle il était de s'y maintenir. L'empereur des Français s'obstina donc à rester le plus longtemps possible à Moscou, où il perdit plus d'un mois à attendre inutilement des propositions de paix. Ce retard nous devint fatal, puisqu'il permit à l'hiver de se prononcer avant que l'armée française pût aller se cantonner en Pologne. Mais lors même que Moscou aurait été conservé intact, cela n'eût rien changé aux événements; la catastrophe provint de ce que la retraite ne fut pas préparée d'avance et exécutée en temps opportun. Il était cependant facile de prévoir qu'il ferait très grand froid en Russie pendant l'hiver!... Mais, je le répète, l'espérance de conclure la paix séduisit Napoléon et fut la seule cause de son long séjour à Moscou.
Les pertes de la Grande Armée pendant la campagne furent immenses; on les a cependant beaucoup exagérées. J'ai déjà dit que j'avais vu entre les mains du général Gourgaud un état de situation surchargé de notes écrites de la main de Napoléon, et qu'il résultait de ce document _officiel_ que le nombre d'hommes qui passèrent le Niémen fut de 325,900, dont 155,400 Français et 170,500 alliés. À notre retour, les contingents prussiens et autrichiens passèrent en masse à l'ennemi, et presque tous les autres alliés avaient déserté individuellement pendant la retraite. Ce n'est donc qu'en établissant une balance entre l'effectif des Français à leur entrée en campagne et ce qu'il était à leur second passage du Niémen, qu'on peut faire un premier calcul approximatif de leurs pertes.
Or il résulte des états de situation produits en février 1813 que 60,000 Français avaient repassé le Niémen; il en manquait donc 95,000. Sur ce nombre, 30,000 des prisonniers faits par les Russes rentrèrent dans leur patrie après la paix de 1814. La perte totale des Français regnicoles fut donc, pendant la campagne de Russie, de 65,000 morts[17].
La perte éprouvée par mon régiment fut dans des proportions relativement beaucoup moindres. En effet, à l'ouverture de la campagne, le 23e de chasseurs comptait dans ses rangs 1,018 hommes. Pendant son séjour au camp de Polotsk, il en reçut 30, ce qui portait à 1,048 le nombre de cavaliers de ce corps entrés en Russie. Sur ce nombre, j'eus 109 hommes tués, 77 faits prisonniers, 65 estropiés et 104 égarés. Le déficit ne fut donc que de 355 hommes; de sorte que, après la rentrée des cavaliers que j'avais dirigés sur Varsovie après la campagne, le régiment qui, des bords de la Vistule, avait été envoyé au delà de l'Elbe, dans la principauté de Dessau, put réunir en février 1813 un total de 693 hommes à cheval, ayant tous fait la campagne de Russie.