Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

Part 16

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Pour comble de malheur, un des ponts s'écroula sous le poids des pièces et des lourds caissons qui les suivaient! Tout se porta alors vers le second pont, où le désordre était déjà si grand que les hommes les plus vigoureux ne pouvaient résister à la pression. Un grand nombre furent étouffés! En voyant l'impossibilité de traverser les ponts ainsi encombrés, beaucoup de conducteurs de voitures poussèrent leurs chevaux dans la rivière; mais ce mode de passage, qui eût été fort utile si on l'eût exécuté avec ordre deux jours auparavant, devint fatal à presque tous ceux qui l'entreprirent, parce que, poussant leurs chariots tumultueusement, ils s'entre-choquaient et se renversaient les uns les autres! Cependant, plusieurs parvinrent à la rive opposée; mais comme on n'avait pas préparé de sortie en abattant les talus des berges, ainsi que l'état-major aurait dû le faire, peu de voitures parvinrent à les gravir, et il périt encore là bien du monde!

Dans la nuit du 28 au 29, le canon des Russes vint augmenter ces horreurs en foudroyant les malheureux qui s'efforçaient de franchir la rivière. Enfin, à neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, lorsque le maréchal Victor commença sa retraite et que ses divisions se présentèrent en ordre devant le pont, qu'elles ne purent gagner qu'en refoulant par la force tout ce qui obstruait le passage!... Mais jetons un voile sur ces horribles scènes!...

Le 29, au point du jour, on mit le feu à toutes les voitures restant encore sur la rive gauche, et lorsque enfin le général Éblé vit les Russes s'approcher du pont, il le fit aussi incendier! Quelques milliers de malheureux restés devant Studianka tombèrent aux mains de Wittgenstein. Ainsi se termina le plus horrible épisode de la campagne de Russie! Cet événement eût été bien moins funeste si l'on eût su et voulu employer le temps que nous avaient laissé les Russes depuis notre arrivée devant la Bérésina. L'armée perdit dans ce passage 20 à 25,000 hommes.

Ce grand obstacle franchi, la masse des hommes isolés échappés à cet affreux désastre était encore immense. On la fit évacuer sur Zembin. L'Empereur et la garde suivirent. Venaient ensuite les débris de quelques régiments, et enfin le 2e corps, dont la brigade Castex faisait l'extrême arrière-garde.

J'ai déjà dit que la route de Zembin, la seule voie qui nous restât, traverse un immense marais au moyen d'un très grand nombre de ponts que Tchitchakoff avait négligé de brûler lorsque, plusieurs jours avant, il occupait cette position. Nous ne commîmes pas une pareille faute, car, après le passage de l'armée, le 24e de chasseurs et mon régiment y mirent aisément le feu, avec des joncs secs entassés dans le voisinage.

En ordonnant de brûler les ponts de Zembin, l'Empereur avait espéré se débarrasser pour longtemps de la poursuite des Russes; mais il était écrit que toutes les chances nous seraient contraires!... En effet, la gelée, qui à cette époque de l'année aurait dû transformer en un chemin facile les eaux de la Bérésina, leur avait laissé presque toute leur fluidité quand nous devions les traverser; mais à peine les eûmes-nous franchies, qu'un froid rigoureux vint les geler au point de les rendre assez solides pour porter du canon!... Et comme il en fut de même de celles du marais de Zembin, l'incendie des ponts ne nous fut d'aucune utilité[14]. Les trois armées russes que nous avions laissées derrière nous purent, sans obstacle, se mettre à notre poursuite; mais, fort heureusement, elle fut peu vigoureuse. D'ailleurs, le maréchal Ney, qui commandait l'arrière-garde française, ayant réuni tout ce qui était encore en état de combattre, faisait de fréquents retours offensifs sur les ennemis lorsqu'ils osaient approcher de trop près.

Depuis que le maréchal Oudinot et le général Legrand avaient été blessés, le général Maison commandait le 2e corps, qui, se trouvant, malgré ses grandes pertes, le plus nombreux de toute l'armée, était habituellement chargé de repousser les Russes. Nous les maintînmes au loin pendant les journées du 30 novembre et du 1er décembre; mais, le 2, ils nous serrèrent tellement avec des forces considérables qu'il en résulta un combat très sérieux dans lequel je reçus une blessure d'autant plus dangereuse qu'il y avait ce jour-là 25 degrés de froid!... Je devrais peut-être me borner à vous dire que je fus frappé d'un coup de lance, sans entrer dans aucun détail, car ils sont si horribles que je frémis encore lorsque j'y pense!... Mais enfin je vous ai promis le récit de ma vie tout entière. Voici donc ce qui m'advint au combat de Plechtchénitsoui.

Pour vous mettre plus à même de bien comprendre mon récit et les sentiments qui m'agitèrent pendant l'action, je dois vous dire d'abord qu'un banquier hollandais, nommé Van Berchem, dont j'avais été l'intime ami au collège de Sorèze, m'avait envoyé au commencement de la campagne son fils unique, qui, devenu Français par la réunion de son pays à l'Empire, s'était engagé dans le 23e, bien qu'il eût à peine seize ans!... Ce jeune homme, rempli de bonnes qualités, avait beaucoup d'intelligence; je l'avais pris pour secrétaire, et il marchait toujours à quinze pas derrière moi avec mes ordonnances. Il était ainsi placé le jour dont je parle, lorsqu'en traversant une vaste plaine, le 2e corps, dont mon régiment formait l'extrême arrière-garde, vit accourir vers lui une énorme masse de cavalerie russe qui, en un moment, le déborda et l'attaqua de toutes parts. Le général Maison prit de si bonnes dispositions que nos carrés d'infanterie repoussèrent toutes les charges de la cavalerie régulière des ennemis.

Ceux-ci ayant alors fait participer au combat une nuée de Cosaques qui venaient insolemment piquer les officiers français devant leurs troupes, le maréchal Ney ordonna au général Maison de les faire chasser, en lançant sur eux tout ce qui restait de la division de cuirassiers, ainsi que des brigades Corbineau et Castex. Mon régiment, encore nombreux, se trouva devant un _pulk_ de Cosaques de la mer Noire, coiffés de hauts bonnets d'astrakan et beaucoup mieux vêtus et montés que ne le sont ordinairement les Cosaques. Nous fondîmes sur eux, et, selon la coutume de ces gens-là, qui ne se battent jamais en ligne, les Cosaques firent demi-tour et s'enfuirent au galop; mais, étrangers à la localité, ils se dirigèrent vers un obstacle bien rare dans ces vastes plaines: un immense et profond ravin, que la parfaite régularité du sol empêchait d'apercevoir de loin, les arrêta tout court!... Se voyant dans l'impossibilité de le franchir avec leurs chevaux et obligés de faire face à mon régiment qui allait les rejoindre, les Cosaques se retournent, et, se serrant les uns contre les autres, ils nous présentent bravement leurs lances!

Le terrain, couvert de verglas, était fort glissant, et nos chevaux, très fatigués, ne pouvaient galoper sans tomber. Il n'y eut donc pas de choc, et ma ligne arriva seulement au trot sur la masse ennemie qui restait immobile. Nos sabres touchaient les lances; mais celles-ci ayant treize à quatorze pieds de long, il nous était impossible d'atteindre nos adversaires, qui n'osaient reculer, de crainte de tomber dans le précipice, ni avancer pour venir affronter nos sabres! On s'observait donc mutuellement, lorsqu'on moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, se passa la scène suivante.

Pressé d'en finir avec les ennemis, je criai à mes cavaliers qu'il fallait saisir quelques lances de la main gauche, les détourner, pousser en avant, et pénétrer au milieu de cette foule d'hommes, où nos armes courtes nous donneraient un avantage immense sur leurs longues perches. Pour être mieux obéi, je voulus donner l'exemple, et, écartant quelques lances, je parvins en effet à pénétrer dans les premiers rangs ennemis!... Mes adjudants-majors, mes ordonnances me suivirent, et tout le régiment fit bientôt de même. Il en résulta une mêlée générale. Mais au moment où elle s'engageait, un vieux Cosaque à barbe blanche, qui, placé aux rangs inférieurs, se trouvait séparé de moi par d'autres combattants, se penche, et, dirigeant adroitement sa lance entre les chevaux de ses camarades, il me frappe de son fer aigu, qui passe, d'outre en outre, sous la rotule de mon genou droit!...

En me sentant blessé, je poussai vers cet homme pour me venger de la douleur affreuse que j'éprouvais, lorsque je vis devant moi deux beaux jeunes gens de dix-huit à vingt ans, portant un brillant costume couvert de riches broderies: c'étaient les fils du chef du _pulk_. Un homme âgé, espèce de mentor, les accompagnait, mais n'avait pas le sabre à la main. Le plus jeune de ses élèves ne se servait pas du sien, mais l'aîné fondit bravement sur moi et m'attaqua avec fureur!... Je le trouvai si peu formé, si faible, que, me bornant à le désarmer, je le pris par le bras, le poussai derrière moi et ordonnai à Van Berchem de le garder. Mais à peine avais-je accompli cet acte d'humanité, que je sentis un corps dur se poser sur ma joue gauche... une double détonation éclate à mes oreilles, et le collet de mon manteau est traversé par une balle!... Je me retourne vivement, et que vois-je?... Le jeune officier cosaque qui, tenant une paire de pistolets doubles dont il venait de tirer traîtreusement un coup sur moi par derrière, _brûlait la cervelle_ au malheureux Van Berchem!!!...

Transporté de fureur, je m'élance alors sur cet enragé, qui déjà m'ajustait avec le second pistolet!... Mais son regard ayant rencontré le mien qui devait être terrible, il en fut comme _fasciné_ et s'écria en très bon français: «Ah! grand Dieu! je vois la mort dans vos yeux!... Je vois la mort dans vos yeux!!!--Eh bien, scélérat, tu vois juste!!!...» En effet, il tomba!...

Le sang appelle le sang! La vue du jeune Van Berchem étendu à mes pieds, ce que je venais de faire, l'animation du combat et peut-être aussi l'affreuse douleur que me causait ma blessure, tout cela réuni me jetant dans un état de surexcitation fébrile, je cours vers le plus jeune des officiers cosaques, je le saisis à la gorge, et déjà mon sabre était levé, lorsque le vieux gouverneur, cherchant à garantir son élève, penche le haut du corps sur l'encolure de mon cheval, de manière à m'empêcher de remuer le bras, et s'écrie d'un ton suppliant: «Au nom de votre mère, grâce, grâce pour celui-ci, il n'a rien fait!...»

En entendant invoquer un nom vénéré, mon esprit, exalté par tout ce qui m'entourait, fut frappé d'_hallucination_, au point que je crus voir une main blanche, si connue de moi, se poser sur la poitrine du jeune homme que j'allais percer, et il me sembla entendre la voix de ma mère prononcer les mots: «Grâce! grâce!» Mon sabre s'abaissa! Je fis conduire le jeune homme et son gouverneur sur les derrières.

Mon émotion était si grande après ce qui venait de se passer, que je n'aurais pu donner aucun ordre au régiment, si le combat eût encore duré quelque temps; mais il fut bientôt terminé. Un grand nombre de Cosaques avaient été tués, et les autres, abandonnant leurs chevaux, s'étaient laissés glisser dans les profondeurs du ravin, où la plupart périrent dans les énormes tas de neige que les vents y avaient amoncelés. Les ennemis furent aussi repoussés sur tous les autres points. (Mes états de service portent ma blessure comme reçue le 4 décembre; elle le fut en réalité le 2, jour du combat de Plechtchénitsoui.)

Dans la soirée qui suivit cette affaire, je questionnai mon prisonnier et son gouverneur. J'appris que les deux jeunes gens étaient fils d'un chef puissant qui, ayant perdu une jambe à la bataille d'Austerlitz, avait voué aux Français une haine si vive que, ne pouvant plus les combattre, il avait envoyé ses deux fils pour leur faire la guerre. Je prévis que le froid et le chagrin feraient bientôt périr le seul qui lui restât. J'en eus pitié et lui rendis la liberté, ainsi qu'à son vénérable mentor. Celui-ci, en prenant congé de moi, me dit ces mots expressifs: «En pensant à son fils aîné, la mère de mes deux élèves vous maudira; mais en revoyant le second, elle vous bénira, ainsi que votre mère, en considération de laquelle vous avez épargné le seul enfant qui lui reste!»

Cependant, la vigueur avec laquelle les troupes russes avaient été repoussées dans la dernière action ayant calmé leur ardeur, nous fûmes deux jours sans les revoir, ce qui assura notre retraite jusqu'à Malodeczno; mais si les ennemis nous laissaient un moment de trêve, le froid nous faisait une guerre des plus rudes, car le thermomètre descendit à 27 degrés! Les hommes et les chevaux tombaient à chaque pas, et beaucoup pour ne plus se relever. Je n'en restai pas moins avec les débris de mon régiment, au milieu duquel je bivouaquai sur la neige chaque nuit: où aurais-je pu aller pour être moins mal? Mes braves officiers et soldats, considérant leur colonel comme un _drapeau vivant_, tenaient à me conserver et m'entouraient de tous les soins que comportait notre affreuse situation. La blessure que j'avais reçue au genou m'empêchant de me tenir à califourchon, j'étais obligé de placer ma jambe sur l'encolure du cheval et de garder l'immobilité, ce qui me glaçait. Aussi mes douleurs devinrent-elles intolérables; mais que faire?

La route était parsemée de morts et de mourants, la marche lente et silencieuse. Ce qui restait d'infanterie de la garde formait un petit carré dans lequel marchait la voiture de l'Empereur. Il avait à ses côtés le roi Murat.

Le 5 décembre, après avoir dicté son vingt-neuvième bulletin, qui jeta toute la France dans la stupeur, Napoléon quitta l'armée à Smorgoni, pour se rendre à Paris. Il faillit être enlevé à Ochmiana par un parti de Cosaques. Le départ de l'Empereur produisit un effet immense sur l'esprit des troupes. Les uns le blâmaient en le qualifiant d'_abandon_; les autres l'approuvaient comme le seul moyen de préserver la France de la guerre civile et de l'invasion de nos prétendus alliés, dont la plupart, n'attendant qu'une circonstance favorable pour se déclarer contre nous, n'oseraient bouger, en apprenant que Napoléon, rentré dans ses États, y organisait de nombreux régiments. Je partageais cette dernière opinion, dont les faits prouvèrent la justesse.

CHAPITRE XX

Intensité du froid.--Brigandage armé.--Arrivée à Wilna.--Le défilé de Ponari.--Retraite en traîneaux.--Arrivée à Kowno.--Passage de la Vistule.

L'Empereur, en s'éloignant, confia le commandement des débris de l'armée à Murat, qui, dans cette circonstance, se montra au-dessous de sa tâche. Il faut convenir aussi qu'elle était on ne peut plus difficile. Le froid paralysait les facultés morales et physiques de chacun; la désorganisation était partout. Le maréchal Victor refusa de relever le 2e corps, qui faisait l'arrière-garde depuis la Bérésina, et le maréchal Ney eut beaucoup de peine à l'y contraindre. Chaque matin, on laissait des milliers de morts dans les bivouacs qu'on quittait. Je m'applaudis alors d'avoir, au mois de septembre, forcé mes cavaliers à se munir de redingotes en peau de mouton: cette précaution sauva la vie à beaucoup d'entre eux. Il en fut de même des provisions de bouche que nous avions faites à Borisoff, car, sans cela, il aurait fallu disputer à la multitude affamée des cadavres de chevaux.

Je dirai à ce sujet que M. de Ségur exagère lorsqu'il dit que, pour assouvir leur faim, on vit des malheureux réduits à manger de la _chair humaine_[15]! La route était suffisamment garnie de chevaux pour que personne ne songeât à se faire anthropophage. Au surplus, on serait dans une grande erreur si l'on croyait que les vivres manquaient totalement dans la contrée, car ils ne faisaient défaut que dans les localités situées sur la route même, parce que ses environs avaient été épuisés lorsque l'armée se rendait à Moscou; mais comme elle n'avait fait que passer comme un torrent, sans s'étendre sur les flancs, et que depuis cette époque la moisson avait été faite, le pays s'était un peu remis, et il suffisait d'aller à une ou deux lieues sur les côtés pour retrouver une certaine abondance. Il est vrai que les détachements encore en bon ordre pouvaient seuls faire de telles excursions sans être enlevés par des partis de Cosaques qui rôdaient autour de nous.

Je me concertai donc avec plusieurs colonels pour organiser des _maraudes armées_ qui revenaient toujours non seulement avec du pain et quelques pièces de bétail, mais avec des traîneaux chargés de viandes salées, de farine et d'avoine prises dans les villages que les paysans n'avaient pas abandonnés. Cela prouve que si le duc de Bassano et le général Hogendorf, auxquels l'Empereur avait confié, au mois de juin, l'administration de la Lithuanie, avaient rempli leur devoir pendant le long espace de temps qu'ils passèrent à Wilna, ils auraient pu facilement créer de grands magasins; mais ils s'étaient surtout attachés à approvisionner la ville, sans s'occuper des troupes.

Le 6 décembre, l'intensité du froid s'accrut infiniment, car le thermomètre descendit à près de 30 degrés; aussi cette journée fut-elle encore plus funeste que les précédentes, surtout pour les troupes qui n'avaient pas été habituées peu à peu à l'intempérie du climat. De ce nombre était la division Gratien, qui, forte de 12,000 conscrits, avait quitté Wilna le 4 pour venir au-devant de nous. La brusque transition de casernes bien chaudes avec le bivouac de 29 degrés et demi de froid fit périr en quarante-huit heures presque tous ces malheureux! La rigueur de la saison produisit des effets encore plus terribles sur 200 cavaliers napolitains de la garde du roi Murat. Ils venaient aussi à notre rencontre après avoir séjourné longtemps à Wilna; mais ils moururent _tous_ dès la première nuit qu'ils passèrent sur la neige!

Ce qui restait d'Allemands, d'Italiens, d'Espagnols, de Croates et autres étrangers que nous avions conduits en Russie, sauvèrent leur vie par un moyen qui répugnait aux Français: ils _désertaient_, gagnaient les villages à proximité de la route et attendaient, en se chauffant dans les maisons, l'arrivée des ennemis, qui, souvent, n'avait lieu que quelques jours après, car, chose étonnante, les soldats russes, habitués à passer l'hiver dans des habitations bien calfeutrées et garnies de poêles toujours allumés, sont infiniment plus sensibles au froid que ceux des autres contrées de l'Europe; aussi l'armée ennemie éprouvait-elle de grandes pertes, ce qui explique la lenteur de la poursuite.

Nous ne comprenions pas comment Koutousoff et ses généraux se bornaient à nous suivre en queue avec une faible avant-garde, au lieu de se jeter sur nos flancs, de les déborder et d'aller nous couper toute retraite en gagnant la tête de nos colonnes. Mais cette manœuvre, qui eût consommé notre perte, leur devint impossible, parce que la plupart de leurs soldats périssaient, ainsi que les nôtres, sur les routes et dans les bivouacs, car l'intensité du froid était si grande qu'on distinguait une sorte de fumée sortant des oreilles et des yeux. Cette vapeur, se condensant au contact de l'air, retombait bruyamment sur nos poitrines comme auraient pu le faire des poignées de grains de millet. Il fallait s'arrêter souvent pour débarrasser les chevaux des énormes glaçons que leur haleine formait en se gelant sur le mors des brides.

Cependant quelques milliers de Cosaques, attirés par l'espoir du pillage, supportaient encore l'intempérie de la saison et côtoyaient nos colonnes, dont ils avaient même l'audace d'attaquer les points où ils apercevaient des bagages; mais il suffisait de quelques coups de fusil pour les éloigner. Enfin, pour jeter facilement le trouble parmi nous sans courir aucun danger, car nous avions été réduits, faute d'attelages, à abandonner toute notre artillerie, les Cosaques placèrent sur des traîneaux de petits canons légers, avec lesquels ils tiraient sur nos troupes jusqu'à ce que, voyant un détachement armé s'avancer vers eux, ils se sauvassent à toutes jambes. Ces attaques partielles, qui, en réalité, faisaient peu de mal aux Français, ne laissaient pas que d'être fort désagréables par leur continuelle répétition. Beaucoup de malades et de blessés ayant été pris et dépouillés par ces coureurs, dont quelques-uns firent un immense butin, le désir de s'enrichir aussi nous attira de nouveaux ennemis, sortant des rangs de nos alliés: ce furent les Polonais.

Le maréchal de Saxe, fils d'un de leurs rois, a dit avec raison que «les Polonais sont les plus grands pillards du monde et ne respecteraient même pas le bien de leurs pères». Jugez si ceux qui étaient dans nos rangs respectaient celui de leurs alliés. Aussi, dans les marches et dans les bivouacs, ils volaient tout ce qu'ils voyaient; mais comme on se méfiait d'eux et que les larcins isolés devinrent fort difficiles, ils résolurent de travailler _en grand_. Pour cela, ils s'organisèrent en bandes, jetèrent leurs casques, se coiffèrent de bonnets de paysans, et, se glissant hors des bivouacs dès que la nuit était close, ils se réunissaient sur un point donné, et, revenant ensuite vers nos camps en poussant le cri de guerre des Cosaques: «Hourra! hourra!» ils portaient ainsi la terreur dans l'esprit des hommes faibles, dont beaucoup fuyaient en abandonnant effets, voitures et vivres. Alors les prétendus Cosaques, après avoir tout pillé, s'éloignaient et rentraient avant le jour dans la colonne française, où ils reprenaient le titre de Polonais, sauf à redevenir _Cosaques_ la nuit suivante.

Cet affreux brigandage ayant été signalé, plusieurs généraux et colonels résolurent de le punir. Le général Maison fit faire si bonne garde dans les bivouacs du 2e corps, qu'une belle nuit nos postes surprirent une cinquantaine de Polonais au moment où, s'apprêtant à jouer le rôle de _faux Cosaques_, ils allaient faire leur _hourra_ de pillage!... Se voyant cernés de toutes parts, ces bandits eurent l'impudence de dire qu'ils avaient voulu faire une _plaisanterie_!... Mais comme ce n'était ni le lieu ni le moment de rire, le général Maison les fit _tous fusiller_ sur-le-champ! On fut quelque temps sans voir des voleurs de cette espèce; mais ils reparurent plus tard.

Nous arrivâmes le 9 décembre à Wilna, où il existait quelques magasins; mais le duc de Bassano et le général Hogendorf s'étaient retirés vers le Niémen, et personne ne donnait d'ordre... Aussi, là comme à Smolensk, les administrateurs exigeaient, pour délivrer des vivres et des vêtements, qu'on leur remît des _reçus_ réguliers, ce qui était impossible à cause de la désorganisation de presque tous les régiments. On perdit donc un temps précieux. Le général Maison fit enfoncer plusieurs magasins, et ses troupes eurent quelques vivres et des effets d'habillement, mais le surplus fut pris le lendemain par les Russes. Les soldats des autres corps se répandirent en ville dans l'espoir d'être reçus par les habitants; mais ceux-ci, qui, six mois avant, appelaient les Français de leurs vœux, fermèrent leurs maisons dès qu'ils les virent dans le malheur! Les Juifs seuls reçurent ceux qui avaient de quoi payer cette hospitalité passagère.

Repoussés des magasins ainsi que des habitations particulières, l'immense majorité des hommes affamés se porta vers les hôpitaux, qui furent bientôt encombrés outre mesure, bien qu'il ne s'y trouvât pas assez de vivres pour tous ces malheureux; mais ils étaient du moins à l'abri des grands froids!... Cet avantage précaire détermina cependant plus de 20,000 malades et blessés, parmi lesquels se trouvaient deux cents officiers et huit généraux, à ne pas aller plus loin! Leurs forces morales et physiques étaient épuisées.

Le lieutenant Hernoux, l'un des plus vigoureux et des plus braves officiers de mon régiment, était tellement consterné de ce qu'il voyait depuis quelques jours, qu'il se coucha sur la neige, et rien ne pouvant le déterminer à se lever, il y mourut!... Plusieurs militaires de tous grades se brûlèrent la cervelle pour mettre un terme à leurs misères!