Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 11
La bataille se donna le 7 septembre; le temps était voilé, et un vent froid soulevait des tourbillons de poussière. L'Empereur, souffrant d'une horrible migraine, descendit vers une espèce de ravin où il passa la plus grande partie de la journée à se promener à pied. De ce point, il ne pouvait découvrir qu'une partie du champ de bataille, et, pour l'apercevoir en entier, il devait gravir un monticule voisin, ce qu'il ne fit que deux fois pendant la bataille. On a reproché à l'Empereur son inaction; il faut cependant reconnaître que du point central où il se trouvait avec ses réserves, il était à même de recevoir les fréquents rapports de ce qui se passait sur toute la ligne, tandis que s'il eût été d'une aile à l'autre en parcourant un terrain aussi accidenté, les aides de camp porteurs de nouvelles pressantes n'auraient pu l'apercevoir ni su où le trouver. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que l'Empereur était malade, et qu'un vent glacial, soufflant avec impétuosité, l'empêchait de se tenir à cheval.
Je n'ai point assisté à la bataille de la Moskova. Je m'abstiendrai donc d'entrer dans aucun détail sur les manœuvres exécutées pendant cette mémorable action. Je me bornerai à dire qu'après des efforts inouïs, les Français obtinrent la victoire sur les Russes, dont la résistance fut des plus opiniâtres; aussi la bataille de la Moskova passe-t-elle pour une des plus sanglantes du siècle. Les deux armées éprouvèrent des pertes _immenses_ qu'on évalue au total à 50,000 morts ou blessés!... Les Français eurent 49 généraux tués ou blessés et 20,000 hommes mis hors de combat. La perte des Russes fut d'un tiers plus considérable. Le général Bagration, le meilleur de leurs officiers, fut tué, et, chose bizarre, il était propriétaire du terrain sur lequel la bataille eut lieu. Douze mille chevaux restèrent dans les champs. Les Français firent très peu de prisonniers, ce qui dénote avec quelle bravoure les vaincus se défendirent.
Pendant l'action, il se passa plusieurs épisodes intéressants. Ainsi, la gauche des Russes, deux fois enfoncée par les efforts inouïs de Murat, Davout et Ney, et se ralliant constamment, revenait pour la troisième fois à la charge, lorsque Murat chargea le général Belliard de supplier l'Empereur d'envoyer une partie de sa garde pour achever la victoire, sans quoi il faudrait une seconde bataille pour vaincre les Russes! Napoléon était disposé à obtempérer à cette demande; mais le maréchal Bessières, commandant supérieur de la garde, lui ayant dit: «Je me permettrai de faire observer à Votre Majesté qu'elle est en ce moment à sept cents lieues de France», soit que cette observation déterminât l'Empereur, soit qu'il ne trouvât pas la bataille assez avancée pour engager sa réserve, il refusa. Deux autres demandes de ce genre eurent le même sort.
Voici un des faits les plus remarquables de cette bataille si féconde en actions courageuses. Le front de la ligne ennemie était couvert par des hauteurs garnies de redoutes, de redans, et surtout par un fort crénelé armé de 80 canons. Les Français, après des pertes considérables, s'étaient rendus maîtres de tous ces ouvrages, mais n'avaient pu se maintenir dans le fort. S'emparer de nouveau de ce point important était chose très difficile, même pour l'infanterie. Le général Montbrun, chef du 2e corps de cavalerie, ayant remarqué, à l'aide de sa longue-vue, que le fort n'était pas fermé à la _gorge_; que les troupes russes y entraient par pelotons, et qu'en tournant la hauteur on pouvait éviter les remparts, les ravins, les rochers, et conduire les escadrons jusqu'à la porte, par un terrain en pente douce et praticable pour les chevaux; le général Montbrun, dis-je, proposa de pénétrer dans le fort par derrière avec sa cavalerie, tandis que l'infanterie l'attaquerait par devant. Cette proposition téméraire ayant été approuvée par Murat et par l'Empereur, Montbrun fut chargé de l'exécution; mais, tandis que cet intrépide général prenait ses dispositions pour agir, il fut tué d'un coup de canon: ce fut une grande perte pour l'armée!... Sa mort ne fit cependant pas renoncer au projet qu'il avait conçu, et l'empereur envoya le général Caulaincourt, frère du grand écuyer, pour remplacer Montbrun.
On vit alors une chose inouïe dans les fastes de la guerre: un fort immense défendu par une nombreuse artillerie et plusieurs bataillons, attaqué et pris par une colonne de cavalerie!... En effet, Caulaincourt, s'élançant avec une division de cuirassiers en tête de laquelle marchait le 5e régiment de cette arme, commandé par l'intrépide colonel Christophe, culbute tout ce qui défend les approches du fort, arrive à la porte, pénètre dans l'intérieur et tombe mort, frappé d'une balle à la tête!... Le colonel Christophe et ses cavaliers vengèrent leur général en passant une partie de la garnison au fil de leurs sabres. Le fort resta en leur pouvoir, ce qui acheva d'assurer la victoire aux Français.
Aujourd'hui, où la soif de l'avancement est devenue insatiable, on s'étonnerait qu'après un aussi beau fait d'armes un colonel ne reçût pas d'avancement; mais sous l'Empire, l'ambition était plus modérée. Christophe ne devint général que plusieurs années après et ne témoigna aucun mécontentement de ce retard.
Les Polonais, ordinairement si braves, et notamment ceux organisés depuis cinq ans dans le grand-duché de Varsovie sous les ordres du prince Poniatowski, agirent si mollement que l'Empereur leur fit adresser des reproches par son major général. Le général Rapp reçut à la Moskova sa vingt et unième blessure!
Bien que les Russes eussent été battus et forcés de s'éloigner du champ de bataille, leur généralissime Koutousoff eut l'_outrecuidance_ d'écrire à l'empereur Alexandre qu'il venait de remporter une grande victoire sur les Français! Cette fausse nouvelle étant arrivée à Saint-Pétersbourg le jour de la fête d'Alexandre, y causa une joie des plus vives!... On chanta le _Te Deum_; Koutousoff fut proclamé sauveur de la patrie et nommé _feld-maréchal_. Cependant, la vérité fut bientôt connue; l'allégresse se changea en deuil; mais Koutousoff était feld-maréchal! C'était ce qu'il voulait. Tout autre que le timide Alexandre eût sévèrement puni ce grossier mensonge du nouveau maréchal: mais on avait besoin de Koutousoff; il resta donc à la tête de l'armée.
CHAPITRE XIII
Mauvaises nouvelles d'Espagne.--Rostopschine.--Incendie de Moscou.--Réveil de l'armée russe.--Fourberie de Koutousoff.
Les Russes se retirant vers Moscou furent rejoints le 8 au matin à Mojaïsk, où s'engagea un assez vif combat de cavalerie dans lequel le général Belliard fut blessé. Napoléon passa trois jours à Mojaïsk, tant pour donner les ordres nécessités par les circonstances, que pour répondre à de nombreuses dépêches arriérées. L'une d'elles, arrivée la veille de la grande bataille, l'avait très vivement affecté et avait beaucoup contribué à le rendre malade, car elle annonçait que notre armée dite de Portugal, commandée par le maréchal Marmont, venait d'éprouver une sanglante défaite aux Arapiles, près de Salamanque, en Espagne.
Marmont était une des erreurs de Napoléon, qui, l'ayant eu pour camarade au collège de Brienne, et plus tard dans l'artillerie, lui portait un grand intérêt; séduit par quelques succès d'école jadis obtenus par Marmont, l'Empereur supposait à ce maréchal des talents militaires que sa conduite à la guerre ne justifia jamais. Marmont avait, en 1811, remplacé Masséna dans le commandement de l'armée de Portugal, en annonçant qu'il battrait Wellington; mais ce fut tout le contraire. Marmont venait d'être vaincu, blessé; son armée, jetée dans le plus grand désordre et obligée d'abandonner plusieurs provinces, aurait éprouvé des pertes encore plus considérables si le général Clausel ne l'eût ralliée.
En apprenant cette catastrophe, l'Empereur dut faire de bien graves réflexions sur l'entreprise qu'il réalisait en ce moment, car, tandis qu'il se préparait à entrer sous peu de jours dans Moscou, à la tête de la plus nombreuse de ses armées, une autre venait d'être battue à mille lieues de là. Il envahissait la Russie et allait perdre l'Espagne!... Le chef d'escadrons Fabvier, aujourd'hui lieutenant général, qui avait porté les dépêches de Marmont, ayant voulu prendre part à la bataille de la Moskova, y fut blessé à l'attaque de la grande redoute. C'était venir chercher une balle de bien loin!...
Le 12 septembre, Napoléon quitta Mojaïsk, et le 15 il entrait dans Moscou. Cette ville immense était déserte. Le général Rostopschine, son gouverneur, en avait fait sortir tous les habitants. Ce Rostopschine, dont on a voulu faire un héros, était un homme barbare qui, pour acquérir de la célébrité, ne reculait devant aucun moyen. Il avait laissé étrangler par la populace un grand nombre de marchands étrangers, et surtout des Français, établis à Moscou, dont le seul crime était d'être _soupçonnés_ de faire des vœux pour l'arrivée des troupes de Napoléon. Quelques jours avant la bataille de la Moskova, les Cosaques ayant enlevé une centaine de malades français, le général Koutousoff les envoya, par des chemins détournés, au gouverneur de Moscou, qui, sans pitié pour leurs souffrances et leurs fatigues, les laissa d'abord quarante-huit heures sans manger, et les fit ensuite promener en triomphe dans les rues, où plusieurs de ces malheureux moururent de faim, pendant que des agents de police lisaient au peuple une proclamation de Rostopschine qui, pour le déterminer à prendre les armes, disait que tous les Français étaient aussi débiles et tomberaient facilement sous ses coups. Cette affreuse promenade terminée, la plupart de ceux de nos soldats qui vivaient encore furent assommés par la populace, sans que Rostopschine fît rien pour les sauver!...
Les troupes russes vaincues n'avaient fait que traverser Moscou, d'où elles s'éloignaient pour aller se reformer à plus de trente lieues de là, vers Kalouga, sur la route d'Asie. Le roi Murat les suivit dans cette nouvelle direction, avec toute sa cavalerie et plusieurs corps d'infanterie. La garde impériale resta dans la ville, et Napoléon fut s'établir au _Kremlin_, antique palais fortifié, résidence habituelle des czars. Tout était tranquille en apparence, lorsque, pendant la nuit du 15 au 16 septembre, les marchands français et allemands, qui s'étaient soustraits aux recherches du gouverneur, vinrent prévenir l'état-major de Napoléon que le feu allait être mis à la ville. Cet avis fut bientôt confirmé par un agent de police russe, qui ne pouvait se résoudre à exécuter les ordres de son chef. On apprit par cet agent que, avant de quitter Moscou, Rostopschine avait fait ouvrir le bagne, les prisons, et rendre la liberté à tous les forçats, en leur faisant distribuer un très grand nombre de torches confectionnées par des ouvriers anglais. Tous ces incendiaires étaient restés cachés dans les palais abandonnés, où ils attendaient le signal[6]!
L'Empereur, informé de cet affreux projet, prescrivit sur-le-champ les mesures les plus sévères. De nombreuses patrouilles parcoururent les rues et tuèrent plusieurs brigands pris sur le fait d'incendie; mais c'était trop tard; le feu éclata bientôt sur différents points de la ville et fit des ravages d'autant plus rapides que Rostopschine avait fait enlever toutes les pompes; aussi, en peu de temps, Moscou ne fut plus qu'une grande fournaise ardente. L'Empereur quitta le Kremlin et se réfugia au château de Peterskoë; il ne rentra que trois jours après, lorsque l'incendie commençait à diminuer, faute d'aliments. Je n'entrerai dans aucun détail sur l'incendie de Moscou, dont le récit a été fait par plusieurs témoins oculaires. Je me bornerai à examiner plus tard les effets de cette immense catastrophe.
Napoléon, appréciant mal la situation dans laquelle se trouvait Alexandre, espérait toujours un accommodement, quand enfin, las d'attendre, il prit la détermination de lui écrire lui-même. Cependant, l'armée russe se réorganisait vers Kalouga, d'où ses chefs envoyaient vers Moscou des agents chargés de diriger vers leurs régiments les soldats égarés. On en évalue le nombre à 15,000. Retirés dans les faubourgs, ces hommes circulaient sans défiance au milieu de nos bivouacs, prenaient place aux feux de nos soldats et mangeaient avec eux, et personne n'eut la pensée de les faire prisonniers. Ce fut une grande faute, car, peu à peu, ils rejoignirent l'armée russe, tandis que la nôtre s'affaiblissait journellement par les maladies et les premiers froids. Nos pertes en chevaux étaient surtout immenses, ce qu'on attribuait aux fatigues extraordinaires que le roi Murat avait imposées pendant toute la campagne à la cavalerie dont il était le chef. Murat, se souvenant des brillants succès obtenus en 1806 et 1807 contre les Prussiens, en les poursuivant à outrance, pensait que la cavalerie devait suffire à tout et faire des marches de douze à quinze lieues par jour, sans se préoccuper de la fatigue des chevaux, l'essentiel étant d'arriver sur les ennemis avec quelques têtes de colonnes! Mais le climat, la difficulté de trouver des fourrages, la longue durée de la campagne, et surtout la ténacité des Russes, avaient bien changé les conditions. Aussi la moitié de notre cavalerie était sans chevaux lorsque nous arrivâmes à Moscou, et Murat achevait de détruire le surplus dans la province de Kalouga. Ce prince, fier de sa haute taille, de son courage, et toujours affublé de costumes bizarres mais brillants, avait attiré l'attention des ennemis, et, se complaisant à parlementer avec eux, il échangeait des présents avec les chefs cosaques. Koutousoff profita de ces réunions pour entretenir les Français dans de fausses espérances de paix, que le roi Murat faisait partager à l'Empereur. Mais, un jour, cet ennemi, qui se disait affaibli, se réveille, se glisse entre nos cantonnements, nous enlève plusieurs convois, un escadron de dragons de la garde et un bataillon de marche; aussi Napoléon défendit-il désormais, _sous peine de mort_, toute communication avec les Russes non autorisée par lui.
Cependant, Napoléon ne perdait pas tout espoir de conclure la paix. Il envoya, le 4 octobre, le général Lauriston, son aide de camp, au quartier général du maréchal Koutousoff. Ce Russe astucieux montra au général Lauriston une lettre adressée par lui à l'empereur Alexandre pour le presser d'adhérer aux propositions des Français, attendu, disait-il, que l'armée moscovite se trouvait hors d'état de continuer à faire la guerre. Mais à peine l'officier porteur de cette dépêche était-il parti pour Saint-Pétersbourg, muni par Lauriston d'un passeport qui devait le préserver de l'attaque de ceux de nos partisans qui rôdaient entre les deux armées, que Koutousoff expédia un autre aide de camp vers son empereur. Ce second envoyé n'ayant pas de laissez-passer français fut rencontré par nos patrouilles, et, comme il était de bonne prise d'après les lois de la guerre, il fut arrêté, et ses dépêches furent envoyées à Napoléon. Elles contenaient _tout le contraire_ de celles que Koutousoff avait montrées à Lauriston. En effet, le maréchal russe, après avoir supplié son souverain de ne point traiter avec les Français, lui annonçait «que l'armée de l'amiral Tchitchakoff, ayant quitté la Valachie après la paix avec les Turcs, s'avançait sur Minsk afin de couper la retraite à Napoléon. Koutousoff instruisait aussi Alexandre des pourparlers qu'il avait engagés et qu'il poursuivait habilement avec Murat, à dessein d'entretenir la pernicieuse sécurité dans laquelle les Français vivaient à Moscou, à une époque si avancée de la saison...»
À la vue de cette lettre, Napoléon, comprenant qu'il avait été joué, entra dans une violente colère et forma, dit-on, le projet de marcher sur Saint-Pétersbourg; mais, outre que l'affaiblissement de son armée et les rigueurs de l'hiver s'opposaient à cette vaste expédition, des motifs d'une bien haute importance portaient l'Empereur à se rapprocher de l'Allemagne pour être plus à même de la surveiller et de voir ce qui se passait en France. Une conspiration venait d'éclater à Paris, et les chefs de ce mouvement avaient été les maîtres de la capitale pendant une journée!... Un exalté, le général Malet, avait jeté sur Paris cette étincelle qui aurait pu allumer l'incendie, et s'il ne se fût rencontré un homme perspicace autant qu'énergique, en la personne de l'adjudant-major Laborde, c'en était peut-être fait du gouvernement impérial.
Les esprits n'en furent pas moins frappés de cet événement, et l'on peut concevoir quelle fut la douleur de Napoléon en apprenant le danger qu'avaient couru sa famille et son gouvernement!
CHAPITRE XIV
La retraite est décidée.--Surprise du corps de Sébastiani.--Combat de Malo-Iaroslawetz.--Retour sur Mojaïsk et la Moskova.--Baraguey d'Hilliers met bas les armes.--Je suis nommé colonel.--Retraite héroïque du maréchal Ney.
À Moscou, la situation de Napoléon s'aggravait de jour en jour. Le froid sévissait déjà avec rigueur, et le moral des soldats Français de naissance était seul resté ferme. Mais ces soldats ne formaient que la moitié des troupes que Napoléon avait conduites en Russie. Le surplus était composé d'Allemands, de Suisses, de Croates, de Lombards, de Romains, de Piémontais, d'Espagnols et de Portugais. Tous ces étrangers, restés fidèles tant que l'armée avait eu des succès, commençaient à murmurer, et, séduits par les proclamations en diverses langues dont les agents russes inondaient nos camps, ils désertaient en grand nombre vers l'ennemi, qui promettait de les renvoyer dans leur pays.
Ajoutons à cela que les deux ailes de la Grande Armée, uniquement composées d'Autrichiens et de Prussiens, ne se trouvaient plus en ligne avec le centre, comme au commencement de la campagne, mais étaient sur nos derrières, prêtes à nous barrer le passage au premier ordre de leurs souverains, anciens et irréconciliables ennemis de la France!... La position était des plus critiques, et, bien qu'il dût en coûter beaucoup à l'amour-propre de Napoléon d'avouer au monde entier, en se retirant sans avoir imposé la paix à Alexandre, qu'il avait manqué le but de son expédition, le mot de _retraite_ fut enfin prononcé!... Mais ni l'Empereur, ni ses maréchaux, personne enfin n'avait alors la pensée d'abandonner la Russie et de repasser le Niémen; il ne s'agissait que d'aller prendre ses cantonnements d'hiver dans les moins mauvaises provinces de la Pologne.
L'abandon de Moscou était décidé en principe; cependant, avant de se résoudre à l'exécuter, Napoléon, conservant encore un dernier espoir d'accommodement, envoya le duc de Vicence (Caulaincourt) vers le maréchal russe Koutousoff, qui ne fit aucune réponse!...
Pendant ces lenteurs, notre armée fondait de jour en jour, et, dans une confiance aveugle, nos avant-postes restaient aventurés dans la province de Kalouga, sur des positions difficiles, quant tout à coup l'événement le plus imprévu vint dessiller les yeux des plus incrédules et anéantir les illusions que l'Empereur conservait encore de conclure la paix!
Le général Sébastiani, que nous avons vu se laisser surprendre à Drouïa, venait de remplacer le général Montbrun dans le commandement du 2e corps de cavalerie, et, quoique près de l'ennemi, il passait ses journées en pantoufles, lisant des vers italiens et ne faisant aucune reconnaissance. Koutousoff, profitant de cette négligence, se porte, le 18 octobre, sur le corps d'armée de Sébastiani, l'investit de toutes parts, l'accable par le nombre et le contraint d'abandonner une partie de son artillerie!... Les trois divisions de cavalerie de Sébastiani, séparées du surplus des troupes de Murat, ne parvinrent à le rejoindre qu'en renversant plusieurs bataillons ennemis, qui cherchèrent vainement à s'opposer à leur passage. Dans ce combat sanglant, Sébastiani fit preuve de valeur, car il était très brave, mais on peut le signaler pour sa médiocrité comme général. Vous en verrez une nouvelle preuve lorsque nous en serons à la campagne de 1813.
En même temps que le maréchal Koutousoff surprenait Sébastiani, il faisait attaquer Murat sur toute la ligne. Ce prince fut blessé légèrement. L'Empereur, ayant appris le jour même cette mauvaise affaire, ainsi que l'arrivée au camp ennemi d'un renfort de dix mille cavaliers de l'armée russe de Valachie, que les Autrichiens, nos alliés, avaient laissés passer, l'Empereur, dis-je, donna l'ordre de départ pour le lendemain.
Le 19 octobre au matin, l'Empereur quitta Moscou, où il était entré le 15 septembre. Sa Majesté, la vieille garde et le gros de l'armée prirent la route de Kalouga; le maréchal Mortier et deux divisions de la jeune garde restèrent en ville pendant vingt-quatre heures de plus, afin d'en achever la ruine et de faire sauter le Kremlin. Ils devaient ensuite fermer la marche.
L'armée traînait après elle plus de quarante mille voitures qui encombraient les défilés. On en fit l'observation à l'Empereur, qui répondit que chacune de ces voitures sauverait deux blessés, nourrirait plusieurs hommes, et qu'on s'en débarrasserait insensiblement. Ce système philanthropique pourrait, ce me semble, être combattu, car la nécessité d'alléger la marche d'une armée en retraite paraît devoir passer avant toutes les autres considérations.
Pendant le séjour des Français à Moscou, le roi Murat et les corps de cavalerie avaient occupé une partie de la province de Kalouga, sans cependant s'être emparés de la ville de ce nom, dont les environs sont très fertiles. L'Empereur, voulant éviter de passer sur le champ de bataille de la Moskova, ainsi que par la route de Mojaïsk, dont l'armée avait épuisé les ressources en venant à Moscou, prit la direction de Kalouga, d'où il comptait gagner Smolensk par des contrées fertiles et, pour ainsi dire, neuves. Mais, au bout de quelques jours de marche, nos troupes, dont l'effectif, après la jonction du roi Murat, s'élevait encore à plus de 100,000 hommes, se trouvèrent en présence de l'armée russe qui occupait la petite ville de Malo-Iaroslawetz. La position de l'ennemi était des plus fortes; cependant l'Empereur la fait attaquer par le prince Eugène à la tête du corps italien et des divisions françaises Morand et Gérard. Aucun obstacle n'arrêtant l'impétuosité de nos troupes, elles s'emparèrent de la ville après un combat long et meurtrier, qui nous coûta 4,000 hommes tués ou blessés. Le général Delzons, officier d'un grand mérite, resta parmi les morts.
Le lendemain, 24 octobre, l'Empereur, étonné de la vive résistance qu'il avait éprouvée, et sachant que toute l'armée russe lui barrait le passage, arrête la marche de ses troupes et passe trois jours à réfléchir au parti qu'il doit prendre.
Pendant une des reconnaissances qu'il faisait sur le front des ennemis, Napoléon fut sur le point d'être enlevé par eux!... Le brouillard était épais... Tout à coup les cris de Hourra! hourra! se font entendre; de nombreux Cosaques sortent d'un bois voisin de la route, qu'ils traversent à vingt pas de l'Empereur en renversant et pointant tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage. Mais le général Rapp, s'élançant à la tête de deux escadrons de chasseurs et de grenadiers à cheval de la garde, qui suivaient constamment l'Empereur, sabre et met en fuite les ennemis. Ce fut dans ce combat que M. Le Couteulx, mon ancien camarade à l'état-major de Lannes, devenu aide de camp du prince Berthier, s'étant armé de la lance d'un Cosaque tué par lui, commit l'imprudence de revenir en brandissant cette arme, imprudence d'autant plus grave que Le Couteulx était revêtu d'une pelisse et d'un bonnet fourré, sous lesquels on ne pouvait rien distinguer de l'uniforme français. Aussi, un grenadier à cheval de la garde le prit pour un officier de Cosaques, et, le voyant se diriger vers l'Empereur, il le poursuivit et lui passa son énorme sabre au travers du corps!... Malgré cette affreuse blessure, M. Le Couteulx, placé dans une des voitures de l'Empereur, supporta le froid, les fatigues de la retraite, et parvint à regagner la France.