Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
Part 10
Un engagement sérieux paraissait imminent. Le bon général Castex me fit alors observer que si, malgré ma blessure, j'avais pu continuer à commander mon régiment aux combats de Sivotschina et de la Svolna, où il ne s'agissait que de braver le feu de l'infanterie et du canon, il n'en serait pas de même aujourd'hui où, ayant affaire à des cavaliers ennemis, j'allais me trouver compromis dans une charge sans moyen de me défendre, puisque, ne pouvant me servir que d'un seul bras, il me serait impossible de tenir en même temps la bride de mon cheval et mon sabre. En conséquence, il m'engagea à rester momentanément avec la division d'infanterie placée en réserve. Je ne crus pas devoir accepter cette offre bienveillante et exprimai si vivement le désir de ne pas m'éloigner du régiment, que le général se rendit à mes instances; mais il fit placer derrière moi six cavaliers des plus braves, commandés par l'intrépide maréchal des logis Prud'homme. J'avais d'ailleurs à mes côtés les deux adjudants-majors, deux adjudants, un trompette et mon ordonnance Fousse, un des meilleurs soldats du régiment. Ainsi entouré et placé devant le centre d'un escadron, j'étais suffisamment garanti; d'ailleurs, dans un besoin urgent, j'aurais lâché les rênes de mon cheval pour prendre de la main droite la lame de mon sabre, suspendu à mon poignet par la dragonne.
La prairie étant assez large pour contenir deux régiments en bataille, le 23e et le 24e marchaient de front. La brigade du général Corbineau, composée de trois régiments, était en seconde ligne, et les cuirassiers suivaient en réserve. Le 24e, placé à ma gauche, avait devant lui un corps de dragons russes; mon régiment se trouvait en face des Cosaques de la garde, reconnaissables à la couleur rouge de leurs vestes, ainsi qu'à la beauté de leurs chevaux, qui, bien qu'arrivés seulement depuis quelques heures, ne paraissaient nullement fatigués.
Dès que, en avançant au galop, nous fûmes à bonne portée des ennemis, le général Castex ayant commandé la _charge_, toute sa brigade fondit en ligne sur les Russes, et, du premier choc, le 24e enfonça les dragons qui lui étaient opposés... Mon régiment éprouva plus de résistance de la part des Cosaques de la garde, hommes choisis, de forte stature, et armés de lances de 14 pieds de long, qu'ils tenaient d'une main ferme. J'eus quelques chasseurs tués, beaucoup de blessés; mais enfin mes braves cavaliers ayant pénétré dans cette ligne hérissée de fer, tous les avantages furent pour nous, car la longueur des lances est nuisible dans un combat de cavalerie, quand ceux qui les portent, n'étant plus en bon ordre, sont serrés de près par des adversaires armés de sabres, dont ils peuvent facilement se servir, tandis que les lanciers éprouvent beaucoup de difficulté pour présenter la pointe de leurs perches. Aussi les Cosaques furent-ils obligés de tourner le dos. Mes cavaliers en firent alors un grand massacre et prirent un bon nombre de beaux et excellents chevaux.
Nous allions poursuivre ce succès, lorsque notre attention ayant été attirée vers la droite par un très grand tumulte, nous vîmes la plaine couverte de fuyards: c'était le moment où les chevaliers-gardes exécutaient leur vigoureuse charge. Le général Castex, pensant alors qu'il ne serait pas sage d'avancer encore lorsque notre centre paraissait rétrograder en désordre, fit sonner le ralliement, et notre brigade s'arrêta. Mais à peine avait-elle reformé ses rangs, que les Cosaques de la garde, enhardis par ce qui se passait au centre et désirant se venger de leur première défaite, revinrent à la charge et s'élancèrent en fureur sur mes escadrons, tandis que les hussards de Grodno attaquaient le 24e. Les Russes, repoussés sur tous les points par la brigade Castex, ayant fait avancer successivement leur seconde et leur troisième ligne, le général Corbineau accourut à son secours avec les 7e et 20e de chasseurs et le 8e de lanciers. Il y eut alors un grand combat de cavalerie, où chacun des deux partis éprouva des chances diverses!... Déjà nos cuirassiers accouraient pour prendre part à l'affaire, et ceux des Russes avançaient aussi, lorsque Wittgenstein, voyant son infanterie battue et vivement poussée par la nôtre, fit ordonner à sa cavalerie de se retirer; mais elle était beaucoup trop engagée pour que la retraite pût être facilement exécutée.
En effet, les généraux Castex et Corbineau, certains d'être soutenus par nos cuirassiers qui les suivaient de près, lancèrent tour à tour leurs brigades sur les cavaliers russes, qui furent jetés dans le plus grand désordre et subirent des pertes considérables. Arrivé au delà de la forêt où se réunirent nos divisions d'infanterie et de cavalerie toutes victorieuses, le général Saint-Cyr, voyant approcher la nuit, fit cesser la poursuite, et les troupes retournèrent vers Polotsk pour reprendre les bivouacs qu'elles avaient quittés peu d'heures avant.
Pendant le combat tumultueux de la cavalerie des deux partis, ma blessure m'avait causé de bien vives douleurs, surtout lorsque j'étais obligé de mettre mon cheval au galop. L'impossibilité de me défendre moi-même me plaça souvent dans une situation très difficile, dont je n'aurais pu sortir si je n'eusse été entouré par un groupe de braves qui ne me perdirent jamais de vue. Une fois, entre autres, poussé par la foule des combattants sur un peloton de Cosaques de la garde, je fus obligé, pour ma conservation personnelle, de lâcher la bride pour prendre mon sabre en main. Cependant, je n'eus pas besoin de m'en servir, car, en voyant leur commandant en péril, les hommes de tout grade qui m'escortaient, attaquant avec fureur les Cosaques qui déjà m'environnaient, firent mordre la poussière à plusieurs et mirent les autres en fuite. Mon ordonnance Fousse, chasseur d'élite, en tua _trois_, et l'adjudant-major Joly _deux_! Je revins donc sain et sauf de ce grand combat, auquel j'avais désiré me trouver en personne, afin d'imprimer un plus grand élan à mon régiment et lui prouver de nouveau que, tant que je pourrais monter à cheval, je tiendrais à honneur de le commander au moment du danger. Les officiers et la troupe me surent très bon gré de ce dévouement, et l'affection que tous me portaient déjà s'en accrut, ainsi que vous le verrez plus tard, lorsque je parlerai des malheurs de la grande retraite.
Les combats de cavalerie à cavalerie sont infiniment moins meurtriers que ceux contre l'infanterie. D'ailleurs, les cavaliers russes sont généralement maladroits dans le maniement de leurs armes, et leurs chefs, peu capables, ne savent pas toujours employer leurs cavaliers à propos. Aussi, bien que mon régiment se fût trouvé engagé pendant le combat de Polotsk avec les Cosaques de la garde, réputés une des meilleures troupes de l'armée russe, il n'éprouva pas de grandes pertes. J'eus dans cette journée huit ou neuf hommes tués et une trentaine de blessés. Mais au nombre de ces derniers était le chef d'escadrons Fontaine. Cet excellent et brave officier se trouvait au plus épais de la mêlée, lorsque son cheval fut tué. M. Fontaine, dont les pieds étaient embarrassés dans les étriers, cherchait à se dégager à l'aide de quelques chasseurs venus à son secours, lorsqu'un maudit officier de Cosaques, passant au galop au milieu de ce groupe, se penche avec dextérité sur sa selle et porte à Fontaine un terrible coup de sabre qui lui crève l'œil gauche, blesse l'autre et fend l'os du nez!... Mais au moment où l'officier russe, fier de cet exploit, s'éloignait, l'un de nos chasseurs, l'ajustant à six pas avec son pistolet, lui cassa les reins et vengea ainsi son commandant! Aussitôt que cela fut possible, je fis panser M. Fontaine, qui fut transporté à Polotsk, dans le couvent des Jésuites, où j'allai le voir le soir même. J'admirai la résignation de ce courageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les douleurs et les inconvénients qu'entraîne la perte presque totale de la vue. Depuis lors, Fontaine ne put jamais faire de service actif. Ce fut une grande perte pour le 23e de chasseurs, dans lequel il servait depuis la formation, aimé et considéré de tous; je fus sensible à son malheur. Resté le seul officier supérieur du régiment, je m'efforçai de pourvoir à tous les besoins du service, ce qui était une très grande tâche.
Vous trouverez sans doute que je suis entré dans trop de détails relativement aux divers combats que soutint le 2e corps d'armée; mais je répéterai ce que je vous ai déjà dit: Je me complais aux souvenirs des grandes guerres auxquelles j'ai pris part, et j'en parle avec plaisir!... Il me semble alors que je suis sur le terrain, entouré de mes braves compagnons qui, presque tous, hélas! ont déjà quitté la vie!... Mais revenons à la campagne de Russie.
Tout autre que le général Saint-Cyr aurait, après d'aussi rudes engagements, passé ses troupes en revue pour les féliciter sur leur courage et s'enquérir de leurs besoins; mais il n'en fut pas ainsi, car à peine le dernier coup de fusil était-il tiré, que Saint-Cyr alla s'enfermer dans le couvent des Jésuites, où il employait tous les jours et une partie des nuits à quoi faire?--_À jouer du violon!_ C'était sa passion dominante, dont la nécessité de marcher à l'ennemi pouvait seule le distraire! Les généraux Lorencez et de Wrède, chargés par lui du placement des troupes, envoyèrent deux divisions d'infanterie et les cuirassiers sur la rive gauche de la Düna. La troisième division française et les deux bavaroises restèrent à Polotsk, où elles furent occupées à élever les fortifications d'un vaste camp retranché, devant servir d'appui aux troupes qui, de ce point important, couvraient la gauche et les derrières de la Grande Armée, destinée à marcher sur Smolensk et Moscou. Les brigades de cavalerie légère Castex et Corbineau furent placées à deux lieues en avant du grand camp, sur la rive gauche de la Polota, petite rivière qui va se jeter dans la Düna à Polotsk.
Mon régiment alla bivouaquer auprès d'un village appelé Louchonski. Le colonel du 24e de chasseurs établit le sien à un quart de lieue en arrière, à l'abri du 23e. Nous restâmes là deux mois, dont le premier sans faire aucune course lointaine.
En apprenant la victoire remportée par le général Saint-Cyr devant Polotsk, l'Empereur lui envoya le bâton de maréchal de l'empire. Mais au lieu de profiter de cette occasion pour visiter ses troupes, le nouveau maréchal vécut dans une solitude plus profonde encore s'il est possible. Personne ne pouvait pénétrer près du chef de l'armée, ce qui lui valut, de la part des soldats, le sobriquet de _hibou_. En outre, bien que l'immense couvent de Polotsk contînt plus de cent appartements qui eussent été si utiles pour les blessés, il voulut y loger _seul_, croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçût dans les communs des officiers supérieurs _blessés_; encore fallait-il qu'ils n'y séjournassent que quarante-huit heures, après quoi, leurs camarades devaient les transporter en ville. Les caves et les greniers du couvent regorgeaient de provisions amassées par les Jésuites; vins, bière, huile, farine, etc., tout s'y trouvait en abondance; mais le maréchal s'était fait remettre les clefs des magasins, dont rien ne sortait, même pour les hôpitaux!... Ce fut à grand'peine que je parvins à obtenir deux bouteilles de vin pour le commandant Fontaine blessé. Ce qu'il y a de bizarre, c'est que le maréchal Saint-Cyr usait à peine de ces provisions pour lui-même, car il était d'une extrême sobriété, mais aussi d'une fort grande originalité. L'armée le blâma hautement, et ces mêmes provisions, dont le maréchal refusait de distribuer une partie à ses troupes, devinrent, deux mois plus tard, la proie des flammes et des Russes, lorsque les Français furent contraints d'abandonner la ville et le couvent en feu!
CHAPITRE XII
Marche de la Grande Armée.--Prise de Smolensk.--Ney au défilé de Valoutina.--Bataille de la Moskova.--Épisodes divers.
Pendant que les événements que je viens de raconter s'accomplissaient devant Polotsk et sur les rives de la Drissa, l'Empereur était resté à Witepsk, d'où il dirigeait l'ensemble des opérations de ses nombreux corps d'armée. Quelques écrivains militaires ont reproché à Napoléon d'avoir perdu beaucoup de temps, d'abord à Wilna, où il demeura dix-neuf jours, et ensuite à Witepsk, où il en passa dix-sept, et ces écrivains prétendent que ces trente-six jours auraient pu être mieux employés, surtout dans un pays où l'été est fort court et où l'hiver commence à faire sentir ses rigueurs dès la fin de septembre. Ce reproche, qui paraît fondé jusqu'à un certain point, est néanmoins atténué, d'abord par l'espoir qu'avait l'Empereur de voir les Russes demander un accommodement; en second lieu, par la nécessité de ramener vers un centre commun les divers corps détachés à la poursuite de Bagration; enfin, parce qu'il était indispensable d'accorder quelque repos aux troupes qui, outre les marches régulières, se trouvaient, chaque soir, forcées d'aller chercher des vivres loin de leurs bivouacs; car, les Russes brûlant tous les magasins en se retirant, il était impossible de faire des distributions journalières aux soldats français. Cependant, il exista fort longtemps une heureuse exception à ce sujet pour le corps de Davout, parce que ce maréchal, aussi bon administrateur que grand capitaine, avait, bien avant le passage du Niémen, organisé d'immenses convois de petits chariots qui suivaient son armée. Ces chariots remplis de biscuits, de salaisons et de légumes, étaient traînés par des bœufs dont on abattait un certain nombre chaque soir, ce qui, en assurant les vivres de la troupe, contribuait infiniment à maintenir le soldat dans le rang.
L'Empereur quitta Witepsk le 13 août, et, s'éloignant de plus en plus des 2e et 6e corps, qu'il laissait à Polotsk sous les ordres de Saint-Cyr, il se porta sur Krasnoë, où une partie de sa Grande Armée se trouvait réunie en présence de l'ennemi. On espérait une bataille; on n'obtint qu'un léger combat contre l'arrière-garde russe, qui fut battue et se retira lestement.
Le 15 août, anniversaire de sa fête, l'Empereur fit défiler devant lui ses troupes, qui le reçurent avec enthousiasme. Le 16, l'armée découvre Smolensk, place forte que les Russes ont surnommée _la Sainte_, parce qu'ils la considèrent comme la clef de Moscou et le palladium de leur empire. D'anciennes prophéties annonçaient de grands malheurs à la Russie le jour où elle laisserait prendre Smolensk. Cette superstition, entretenue avec soin par le gouvernement, date de l'époque où la ville de Smolensk, située sur le Dniéper ou Borysthène, était l'extrême frontière des Moscovites, qui se sont élancés de ce point pour faire d'immenses conquêtes.
Le roi Murat et le maréchal Ney, arrivés les deux premiers devant Smolensk, pensèrent, on ne sait trop pourquoi, que l'ennemi avait abandonné cette place. Les rapports adressés à l'Empereur lui faisant ajouter foi à cette croyance, il prescrivit de faire entrer l'avant-garde dans la ville. L'impatience de Ney n'attendait que cet ordre: il s'avance vers la porte avec une faible escorte de hussards; mais tout à coup un régiment de Cosaques, masqué par un pli de terrain couvert de broussailles, se précipite sur nos cavaliers, les ramène et enveloppe le maréchal Ney, qui fut serré de si près qu'une balle de pistolet, tirée presque à bout portant, lui déchira le collet de son habit! Heureusement la brigade Domanget accourut et dégagea le maréchal. Enfin, l'arrivée de l'infanterie du général Razout permit à Ney d'approcher assez de la ville pour se convaincre que les Russes étaient dans l'intention de se défendre.
En voyant les remparts armés d'un grand nombre de bouches à feu, le général d'artillerie Éblé, homme des plus capables, conseilla à l'Empereur de tourner la place, en ordonnant au corps polonais du prince Poniatowski d'aller passer le Dniéper deux lieues au-dessus; mais Napoléon, adoptant l'avis de Ney, qui assurait que Smolensk serait facilement enlevé, donna l'ordre d'attaquer. Trois corps d'armée, celui de Davout, de Ney et de Poniatowski, s'élancèrent alors de divers côtés sur la place, dont les remparts firent un feu meurtrier, qui l'était cependant beaucoup moins que celui des batteries établies par les Russes sur les hauteurs de la rive opposée. Un combat des plus sanglants s'engagea; les boulets, la mitraille et les obus décimaient nos troupes, sans que notre artillerie parvînt à ébranler les murailles. Enfin, à l'entrée de la nuit, les ennemis, après avoir vaillamment disputé le terrain pied à pied, furent refoulés dans Smolensk, qu'ils se préparèrent à abandonner; mais en se retirant ils allumèrent partout l'incendie. L'Empereur vit ainsi s'évanouir l'espoir de posséder une ville qu'on supposait avec raison abondamment pourvue. Ce ne fut que le lendemain au point du jour que les Français pénétrèrent dans la place, dont les rues étaient jonchées de cadavres russes et de débris fumants. La prise de Smolensk nous avait coûté 12,000 hommes tués ou blessés!... perte immense qu'on aurait pu éviter en passant le Dniéper en amont, ainsi que l'avait proposé le général Éblé; car, sous peine d'être coupé, le général Barclay de Tolly, chef de l'armée ennemie, eût évacué la place pour se retirer vers Moscou.
Les Russes, après avoir brûlé le pont, s'établirent momentanément sur les hauteurs de la rive droite et se mirent bientôt en retraite sur la route de Moscou. Le maréchal Ney les y poursuivit avec son corps d'armée, renforcé par la division Gudin, détachée du corps du maréchal Davout.
À peu de distance de Smolensk, le maréchal Ney atteignit, à Valoutina, l'armée russe engagée avec tous ses bagages dans un défilé. L'action devint très sérieuse; ce fut une véritable bataille, qui serait devenue très funeste aux ennemis si le général Junot, chef du 8e corps d'armée, qui avait effectué trop tardivement le passage du Dniéper à Pronditchewo, à deux lieues au-dessus de Smolensk, et s'y était reposé quarante-huit heures, fût accouru au canon de Ney dont il n'était plus qu'à une lieue! Mais, bien qu'averti par Ney, Junot ne bougea pas! En vain l'aide de camp Chabot lui porta au nom de l'Empereur l'ordre d'aller se joindre à Ney; en vain l'officier d'ordonnance Gourgaud vint confirmer le même ordre, Junot resta immobile!...
Cependant, Ney, aux prises avec des forces infiniment supérieures, ayant successivement engagé toutes les troupes de son corps d'armée, prescrivit à la division Gudin de s'emparer des positions formidables occupées par les Russes. Cet ordre fut exécuté avec une rare intrépidité; mais, dès la première attaque, le brave général tomba mortellement blessé. Cependant, conservant toujours son admirable sang-froid, il voulut, avant d'expirer, assurer le succès des troupes qu'il avait si souvent conduites à la victoire, et désigna le général Gérard pour lui succéder dans le commandement, bien que celui-ci fût le moins ancien général de brigade de sa division.
Aussitôt Gérard se mit à la tête de la division, marcha sur l'ennemi, et à dix heures du soir, après avoir perdu 1,800 hommes et en avoir tué 6,000, il resta maître du champ de bataille, dont les Russes se hâtèrent de s'éloigner.
Le lendemain, l'Empereur vint visiter les troupes qui avaient si vaillamment combattu; il les combla de récompenses et nomma Gérard général de division. (Il devint plus tard maréchal de France.) Le général Gudin mourut peu d'heures après.
Si Junot eût voulu prendre part au combat, il pouvait enfermer l'armée russe dans un étroit défilé, où, placée entre deux feux, elle eût été obligée de mettre bas les armes, ce qui aurait amené la fin de la guerre. On regretta donc le roi Jérôme, qui, bien que médiocre général, fût probablement venu au secours de Ney, et l'on s'attendait à voir Junot sévèrement puni. Mais c'était le premier officier que Napoléon eût attaché à sa personne et qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes depuis le siège de Toulon, en 93, jusqu'en Russie. L'Empereur l'aimait, il pardonna. Ce fut un malheur, car un exemple devenait nécessaire.
Dès que la prise de Smolensk fut connue par les Russes, un cri de réprobation générale s'éleva contre le général Barclay de Tolly. C'était un _Allemand_; la nation l'accusait de ne pas mettre assez de vigueur dans la conduite de la guerre, et pour défendre l'antique Moscovie, elle demandait un général _moscovite_. L'empereur Alexandre, contraint de céder, conféra le commandement en chef de toutes ses armées au général Koutousoff, homme usé, peu capable, connu pour sa défaite à Austerlitz, mais ayant le mérite, fort grand dans les circonstances actuelles, d'être un Russe de vieille roche, ce qui lui donnait beaucoup d'influence sur les troupes comme sur les masses populaires.
Cependant, l'avant-garde française, poussant toujours l'ennemi devant elle, avait déjà dépassé Dorogobouje, lorsque, le 24 août, l'Empereur se détermina à quitter Smolensk. La chaleur était accablante; on marchait sur un sable mouvant; les vivres manquaient pour une aussi immense réunion d'hommes et de chevaux, car les Russes ne laissaient derrière eux que des villages et des fermes incendiés. Quand l'armée entra dans Wiasma, cette jolie ville était en feu! Il en fut de même de celle de Ghiat. Plus on approchait de Moscou, moins le pays offrait de ressources. Il périt quelques hommes et surtout beaucoup de chevaux. Peu de jours après, à une chaleur intolérable succédèrent des pluies froides qui durèrent jusqu'au 4 septembre; l'automne approchait. L'armée n'était plus qu'à six lieues de Mojaïsk, seule ville qui restât à prendre avant d'arriver à Moscou, lorsqu'elle s'aperçut que les forces de l'arrière-garde ennemie s'étaient considérablement accrues. Tout indiquait qu'une grande bataille allait enfin avoir lieu.
Le 5, notre avant-garde fut un moment arrêtée par une grosse colonne russe fortement retranchée sur un mamelon garni de douze canons. Le 57e de ligne, que, dans les campagnes d'Italie, l'Empereur avait surnommé le _terrible_, soutint dignement sa réputation en s'emparant de la redoute et de l'artillerie ennemie. On était déjà sur le terrain où se donna, quarante-huit heures après, la bataille que les Russes nomment _Borodino_ et que les Français appellent la _Moskova_.
Le 6, l'Empereur fit annoncer par un ordre du jour qu'il y aurait bataille le lendemain. L'armée attendait avec joie ce grand jour qu'elle espérait devoir mettre un terme à sa misère, car il y avait un mois que les troupes n'avaient reçu aucune distribution, chacun ayant vécu _comme il pouvait_. On employa de part et d'autre la soirée à prendre des dispositions définitives.
Du côté des Russes, Bagration commande l'aile gauche, forte de 62,000 hommes; au centre se trouve l'hetman Platow avec ses Cosaques et 30,000 fantassins de réserve; la droite, composée de 70,000 hommes, est aux ordres de Barclay de Tolly, qui, après avoir déposé le commandement en chef, en a pris un secondaire. Le vieux Koutousoff est généralissime de toutes ces troupes, dont le chiffre s'élève à 162,000 hommes. L'empereur Napoléon peut à peine opposer aux Russes 140,000 hommes ainsi disposés: le prince Eugène commandait l'aile gauche; le maréchal Davout, l'aile droite; le maréchal Ney, le centre; le roi Murat, la cavalerie; la garde impériale était en réserve.