Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 9

Chapter 93,680 wordsPublic domain

Le climat de l'Aragon étant fort doux, j'en profitai pour faire de petites promenades, appuyé sur le bras du bon docteur Assalagny ou de l'ami de Viry; mais leurs devoirs les empêchaient de venir longtemps avec moi, et je m'ennuyais souvent. Mon domestique vint un jour m'annoncer qu'un vieux housard, baigné de larmes, demandait à me voir; vous devinez que c'était mon ancien mentor, le maréchal des logis Pertelay, dont le régiment venait d'arriver en Espagne, et qui, en apprenant que j'étais blessé, était accouru vers moi. Je revis ce brave homme avec plaisir et le reçus à merveille; aussi venait-il souvent me tenir compagnie et me distraire par ses interminables histoires et les conseils bizarres qu'il croyait encore pouvoir me donner. Ma convalescence fut courte, et vers le 15 mars je fus à peu près rétabli, quoique bien faible encore.

La mort faisait des ravages affreux parmi les habitants et la garnison de Saragosse, dont le typhus, la famine, le fer et le feu avaient fait périr près d'un grand tiers, sans que les autres pensassent à se rendre, et cependant les forts les plus importants avaient été pris, et la mine avait déjà détruit une partie très considérable de la ville. Les moines ayant persuadé à ces malheureux que les Français les égorgeraient, aucun n'osait sortir de la place, lorsque le hasard et la clémence du maréchal Lannes amenèrent la fin de ce siège mémorable.

Le 20 mars, les Français ayant pris d'assaut un couvent de religieuses, y trouvèrent non seulement les nonnes, mais plus de trois cents femmes de toutes conditions, qui s'étaient réfugiées dans l'église. Elles furent traitées avec beaucoup d'égards et conduites auprès du maréchal. Ces infortunées, s'étant trouvées cernées de toutes parts pendant plusieurs jours, n'avaient pu recevoir des vivres de la ville: elles mouraient de faim!... Le bon maréchal Lannes les conduisit lui-même au marché du camp, où, faisant appeler tous les cantiniers, il ordonna d'apporter à manger à ces femmes, en ajoutant qu'il se chargerait du payement. La générosité du maréchal ne se borna pas là; il les fit toutes reconduire à Saragosse. À leur rentrée dans la ville, la population, qui du haut des toits et des clochers les avait suivies des yeux, se précipita au-devant d'elles pour entendre le récit de leur aventure. Toutes firent l'éloge du maréchal et des soldats français; aussi, dès ce moment, l'exaltation de cette malheureuse population s'apaisa, et il fut convenu qu'on se rendrait. Le soir même, Saragosse capitula.

Le maréchal Lannes, craignant qu'avant de rendre les armes quelques fanatiques n'égorgeassent le prince Fuentès Pignatelli, mit pour première condition qu'on le lui rendrait vivant. Nous vîmes donc arriver ce malheureux, conduit par un geôlier à figure atroce qui, après l'avoir très durement maltraité pendant sa longue captivité, eut l'effronterie de l'escorter, les pistolets à la ceinture, jusque dans la chambre du maréchal, voulant avoir, disait-il, un reçu de la propre main du chef de l'armée française. Le maréchal le fit mettre à la porte; mais cet homme ne voulant pas s'en aller sans un reçu, Labédoyère, fort peu endurant, se mit en fureur, et lui fit descendre les escaliers à grands coups de pied dans le derrière. Quant au prince Pignatelli, il faisait vraiment peine à voir, tant il avait souffert pendant son emprisonnement! La fièvre le dévorait, et on n'avait pas un seul lit à lui offrir; car, ainsi que je l'ai déjà dit, le maréchal s'était logé dans une maison entièrement nue, mais qui avait l'avantage d'être placée auprès du point d'attaque, tandis que le général Junot, bien moins consciencieux, s'était établi à une grosse lieue de la ville, dans un riche couvent. Il y menait très bonne vie et offrit l'hospitalité au prince, qui l'accepta. Elle lui devint funeste, car Junot lui fit faire une telle _bombance_ que son estomac, délabré par le régime de la prison, ne put supporter ce brusque changement, et le prince Pignatelli mourut au moment où son retour à la liberté le rendait si heureux! Il laissa plus de 900,000 francs de rente à un collatéral qui n'avait presque rien!

Lorsqu'une place capitule, il est d'usage que les officiers gardent leurs épées. Il en fut ainsi pour ceux de la garnison de Saragosse, excepté pour le gouverneur Palafox, à l'égard duquel le maréchal avait reçu des instructions particulières de l'Empereur: en voici les motifs. Le comte Palafox, colonel dans les gardes du corps et ami dévoué de Ferdinand VII, l'avait suivi à Bayonne. L'abdication de ce prince et celle de Charles IV ayant jeté dans la consternation les seigneurs espagnols que Napoléon avait réunis en assemblée nationale, presque tous reconnurent Joseph pour leur roi, parce que, se voyant en France au pouvoir de l'Empereur, ils craignaient d'être arrêtés. Il paraît que le comte Palafox, ayant eu les mêmes craintes, avait aussi reconnu le roi Joseph; mais, à peine rentré en Espagne, il s'empressa de protester contre la violence morale qu'il prétendait lui avoir été faite, et courut se mettre à la tête des insurgés de Saragosse.

L'Empereur considéra cette conduite comme une perfidie, et ordonna qu'après la prise de la ville, le comte Palafox serait traité, non en prisonnier de guerre, mais en prisonnier d'_État_, par conséquent désarmé et conduit au donjon de Vincennes. Le maréchal Lannes se vit donc obligé d'envoyer un officier pour arrêter le gouverneur de Saragosse et lui demander son épée. Ce fut à d'Albuquerque qu'il donna cette mission. Elle lui parut d'autant plus pénible que non seulement d'Albuquerque était Espagnol, mais parent, ancien compagnon, et ami de Palafox. Je n'ai jamais pu me rendre compte des motifs qui portèrent le maréchal à faire un tel choix pour une telle mission. D'Albuquerque, forcé d'obéir, entra plus mort que vif dans Saragosse. Il se présenta chez Palafox, qui, en lui remettant son épée, dit avec une noble fierté: «Si vos aïeux, les illustres d'Albuquerque, revenaient au monde, il n'en est pas un qui ne préférât se trouver à la place du prisonnier qui rend cette épée couverte de gloire, plutôt qu'à celle du renégat qui vient la prendre au nom des ennemis de l'Espagne, sa patrie!»

Le pauvre d'Albuquerque, terrifié et sur le point de tomber en défaillance, fut obligé de s'appuyer contre un meuble. La scène nous fut racontée par le capitaine Pasqual, qui, chargé par l'Empereur de recevoir Palafox après son arrestation, assistait à l'entrevue de ce général et de d'Albuquerque. Le comte Palafox fut conduit et demeura en France, depuis le mois de mars 1809 jusqu'en 1814.

Bizarrerie des choses humaines! Palafox ayant été proclamé gouverneur de Saragosse au moment de l'insurrection, la renommée et l'histoire lui ont attribué le mérite de l'héroïque défense de cette ville, et il y a cependant fort peu contribué, car il tomba gravement malade dès les premiers jours du siège, et remit le commandement au général Saint-Marc, Belge au service de l'Espagne; ce fut donc celui-ci qui soutint toutes nos attaques avec un courage et un talent remarquables. Mais, comme il était _étranger_, l'orgueil espagnol reporta toute la gloire de la défense sur Palafox, dont le nom passera à la postérité, tandis que celui du brave et modeste général Saint-Marc est resté ignoré, car aucune relation ne l'a mentionné.

Le jour qui suivit la capitulation, la garnison de Saragosse, après avoir défilé devant le maréchal Lannes, déposa les armes et fut dirigée sur la France comme prisonnière de guerre; mais, comme elle était encore au nombre de 40,000 hommes, les deux tiers s'évadèrent pour recommencer à tuer des Français, en se joignant à divers partisans qui nous faisaient une guerre acharnée. Cependant, une très grande partie des hommes sortis de Saragosse moururent du typhus, dont ils avaient emporté le germe. Quant à la ville, ses rues, presque entièrement détruites, étaient de vrais charniers remplis de morts et de mourants! La contagion s'étendit même sur les troupes françaises qui formèrent la nouvelle garnison.

CHAPITRE X

J'accompagne Lannes à Lectoure, Bordeaux et Paris, en faisant fonction de courrier.--Épisode.--Départ pour Augsbourg.--Mouton à Landshut.

Saragosse pris, la mission du maréchal Lannes était accomplie; il se mit donc en route pour rejoindre l'Empereur à Paris et l'accompagner en Allemagne, où la guerre avec l'Autriche paraissait imminente. Nous parcourûmes avec nos chevaux le trajet qui sépare l'Aragon de la Bidassoa. Le célèbre partisan Mina ayant attaqué notre escorte dans les Pyrénées, auprès de Pampelune, le domestique du maréchal, qui courait habituellement devant sa voiture, fut tué. Arrivé à Saint-Jean de Luz, le maréchal trouva sa berline et y offrit une place à MM. de Saint-Mars, Le Couteulx et moi. Je fis vendre mes chevaux, et de Viry ramena mon domestique. L'un des valets de chambre du maréchal ayant inutilement tenté de faire l'office de courrier, et les postillons manquant, nous nous dévouâmes, Le Couteulx, Saint-Mars et moi, à fournir chacun trois relais. J'avouerai qu'il m'en coûta beaucoup de courir la poste à franc étrier, lorsque j'étais à peine guéri de mes deux blessures; mais je comptais sur ma jeunesse et ma forte constitution. Je commençai mon service par une nuit des plus noires et sous un orage des plus violents; en outre, n'étant précédé d'aucun postillon, comme l'est d'habitude le courrier porteur de dépêches, je me jetais dans les mauvais pas et poussais mon cheval dans les trous; la berline me talonnait; enfin, je ne connaissais pas l'emplacement des maisons de poste, difficiles à trouver dans une nuit aussi obscure et par un temps pareil. Pour comble de malheur, je dus attendre longtemps le bac sur les rives de l'Adour, en face de Peyrehorade; aussi je me refroidis; je grelottais et je souffrais beaucoup de ma blessure, quand je pris place dans la berline. Vous voyez par ces détails que tout n'est pas rose dans la vie d'aide de camp. Nous passâmes quarante-huit heures à Lectoure, où le maréchal possédait les bâtiments de l'ancien évêché, qu'il avait transformés en château des plus confortables.

Nous reprîmes ensuite la route de Paris en courant chacun à notre tour. Comme le maréchal voyageait jour et nuit et ne pouvait supporter l'odeur des mets, nous étions obligés de jeûner à peu près pendant six relais et de ne manger qu'en galopant. Je fus donc bien surpris, lorsqu'un soir le maréchal me pria de l'attendre au relais de Pétignac ou du Roulet, et d'annoncer qu'il s'y arrêterait une heure pour souper. Je fus surtout très étonné, en voyant que la maison indiquée n'était pas une hôtellerie. Mais, à l'annonce de l'arrivée du maréchal, les habitants font éclater la joie la plus vive, dressent la table, la couvrent de mets succulents et s'élancent en pleurant de joie au-devant de sa voiture. Le maréchal, les larmes aux yeux, embrasse tout le monde, y compris les plus petits marmots, et comble le maître de poste des marques de la plus tendre amitié. Après dîner, il ordonne à Saint-Mars de tirer de son portefeuille une superbe montre en or et une chaîne de même métal fermée d'un gros diamant, offre ces bijoux au maître et à la maîtresse de poste, donne 3 ou 400 francs aux servantes, et s'éloigne au milieu des plus tendres embrassements.

Je crus que cette famille était alliée au maréchal; mais, dès que nous fûmes en voiture, il nous dit: «Vous êtes sans doute étonnés des marques d'intérêt que je donne à ces braves gens; mais le mari m'a rendu un bien grand service, car il m'a sauvé la vie en Syrie!» Alors, le maréchal nous raconta qu'étant général de division, il dirigeait un nouvel assaut contre la tour de Saint-Jean d'Acre, quand il reçut une balle au travers du cou et tomba évanoui. Ses soldats, le croyant mort, se retirèrent en désordre devant des milliers de Turcs, qui les poursuivaient en décapitant ceux qu'ils pouvaient atteindre, et plaçaient leurs tètes sur la pointe des palissades! Un brave capitaine fait appel à ses soldats pour ramener le corps de leur général, l'enlève, et bientôt, épuisé, le traîne par une jambe jusqu'à la queue de la tranchée. Le sol était sablonneux; la tête du général ne reçut aucune meurtrissure, et les secousses l'ayant ranimé, il fut soigné par Larrey, qui le rendit entièrement à la vie. Le capitaine; ayant reçu une blessure grave, rentra dans ses foyers, obtint une petite pension et se maria avec une femme peu aisée; mais le maréchal devint une seconde providence pour cette famille; il acheta pour elle un relais de poste, des champs, des chevaux, une maison, et faisait élever à ses frais le fils aîné, en attendant que les autres fussent en âge de quitter leurs parents; aussi la reconnaissance de ces braves gens égalait-elle celle du maréchal pour son libérateur. Cet ancien capitaine perdit sans doute beaucoup à la mort du maréchal Lannes, qu'il vit ce jour-là pour la dernière fois.

Nous continuâmes notre route par un froid toujours croissant, qui rendit on ne peut plus pénible le trajet d'Orléans à Paris, où j'arrivai enfin le 2 avril, horriblement fatigué et très souffrant.

Je retrouvai ma mère avec un bonheur mêlé d'amertume, car elle venait d'apprendre que mon frère avait été fait prisonnier par les guérillas espagnoles, et j'allais partir pour une nouvelle campagne!

À peine arrivé à Paris, le maréchal me conduisit chez le ministre de la guerre pour savoir ce qu'il avait fait pour moi. Il ne manquait à mon brevet de chef d'escadron que la sanction impériale; mais comme Napoléon était alors très préoccupé des mouvements de l'armée autrichienne, il ne demanda pas au ministre le travail préparé et ne fit aucune promotion. Un mauvais génie me poursuivait!

La capitale était très agitée; les Anglais, nous voyant engagés en Espagne, crurent l'heure venue de soulever contre Napoléon tout le nord de l'Europe: ce projet était prématuré, car l'Empereur disposait encore en Allemagne d'une influence immense et de forces considérables. La Prusse n'osa bouger; les princes et rois de la Confédération germanique mirent leurs armées au service de Napoléon, auquel la Russie même envoya un corps de vingt-cinq mille hommes. Malgré cela, les Autrichiens, soldés par l'Angleterre, venaient de nous déclarer la guerre. Leurs armées s'avançaient sur la Bavière notre alliée, et l'Empereur se préparait à se rendre en Allemagne, où le maréchal Lannes devait le suivre. Toutes les calèches étant retenues par des centaines d'officiers généraux ou autres, j'étais fort embarrassé, car l'Empereur, ainsi que le maréchal, devaient quitter Paris le 13 avril, et j'avais reçu l'ordre de partir un jour avant eux. Il fallut donc me résigner à courir encore une fois la poste à franc étrier, par un très mauvais temps!... Heureusement, une semaine de repos avait calmé l'irritation de ma blessure au côté; celle du front était cicatrisée, et je pris la précaution de remplacer mon lourd colback par un chapeau. Mon domestique Woirland me suivit, mais, fort mauvais écuyer, il roulait fréquemment à terre et se bornait à me dire en se relevant: «Comme vous êtes dur au mal!... Oh! oui, vous êtes dur!...»

Je parcourus en quarante-huit heures les cent douze lieues qui séparent Paris de Strasbourg, malgré la pluie et la neige. Woirland n'en pouvait plus; il fallait changer notre manière d'aller. D'ailleurs, je savais qu'en Allemagne on ne courait pas la poste à franc étrier, et nous n'étions encore qu'à moitié chemin d'Augsbourg, notre lieu de réunion. Je pus enfin trouver une calèche, et par la forêt Noire, je gagnai Augsbourg, où je rejoignis plusieurs de mes camarades. L'Empereur, le maréchal, presque toutes les troupes étaient déjà en campagne. En courant la ville, je réussis à acheter un cheval; je troquai ma voiture contre une autre, et nous partîmes sur nos selles de voyage. Ainsi, en quelques semaines, nous avions vendu nos chevaux à vil prix, fait des déboursés considérables, et tout cela pour courir au-devant des balles et des boulets qui devaient ôter la vie à plusieurs d'entre nous!... Qu'on nomme amour de la gloire, ou bien folie, le sentiment qui nous excitait, il nous dominait impérieusement, et nous marchions sans regarder derrière nous!...

Nous joignîmes l'état-major impérial le 20 avril, pendant le combat d'Abensberg. Le maréchal Lannes, après nous avoir complimentés sur notre zèle, nous lança immédiatement au milieu des coups de fusil pour porter ses ordres. Les Autrichiens, commandés par le prince Charles, frère de l'Empereur, se retirèrent derrière le Danube, par Landshut, au delà de la rivière d'Isar, dont, selon leur habitude, ils négligèrent de détruire les ponts. Le lendemain, Napoléon fit attaquer Landshut par notre infanterie, qui traversa deux fois le pont sous une grêle de balles; mais arrivée à l'autre extrémité, elle fut arrêtée devant une immense porte, que l'arrière-garde ennemie défendait du haut des murs de la ville par une vive fusillade, et deux fois nos colonnes furent repoussées avec perte!... Cependant, l'Empereur qui tenait infiniment à prendre Landshut, afin d'y passer l'Isar avant que le prince Charles pût y préparer de plus grands moyens de résistance, venait d'ordonner une troisième attaque, et les troupes commandées à cet effet se préparaient à marcher, lorsque Napoléon, apercevant le général Mouton, son aide de camp, venant rendre compte d'une mission qu'il lui avait donnée le matin, lui dit: «Vous arrivez fort à propos!... Placez-vous à la tête de cette colonne et enlevez la ville de Landshut!»

Une aussi périlleuse mission, donnée à l'improviste, aurait pu étonner un homme moins intrépide que le général Mouton. Celui-ci n'en fut nullement ému; il abandonne son cheval, et mettant bravement l'épée à la main, il fait battre la charge, et s'élance le premier sur le pont à la tête des grenadiers!... Mais se trouvant arrêté par la porte de Landshut, il la fait enfoncer à coups de hache, passe au fil de l'épée tout ce qui résiste, s'empare de la ville, et revient tranquillement rendre compte à l'Empereur de la mission dont il avait été chargé le matin!... Chose bizarre! dans la conversation qu'ils eurent ensemble, il ne fut pas dit un seul mot relatif à la prise de Landshut, et jamais l'Empereur n'en parla au général Mouton... Mais, après la campagne, il fit porter chez lui un remarquable tableau d'Hersent, dans lequel ce général est représenté marchant à la tête de sa colonne à l'attaque de Landshut. Ce souvenir de Napoléon valait mieux que les plus grands éloges.

CHAPITRE XI

Remonte improvisée.--Épisodes de la bataille d'Eckmühl.--Combat de cavalerie devant Ratisbonne.--Déroute de l'ennemi.

L'armée française, traversant l'Isar, se dirigea sur Eckmühl qu'occupait le gros des forces de l'armée autrichienne. L'Empereur et le maréchal Lannes passèrent la nuit à Landshut. Une bataille paraissait imminente pour le lendemain. La ville et ses environs étaient remplis de troupes et sillonnés en tous sens par des officiers d'état-major, allant porter des ordres ou revenant d'en porter. Mes camarades et moi eûmes de très nombreuses courses à faire, et comme, par suite de notre rapide voyage d'Espagne en Allemagne, nous ne possédions que de très médiocres chevaux achetés au hasard, et que ces animaux se trouvaient très fatigués, nous prévoyions avec peine combien il nous serait difficile de faire un bon service dans la bataille du jour suivant.

Je rentrais vers dix heures du soir, venant de remplir une mission à trois ou quatre lieues de Landshut, lorsque le maréchal Lannes m'ordonna d'aller porter un ordre au général Gudin, dont la division se trouvait fort éloignée; je devais ensuite attendre près de ce général que le maréchal arrivât sur le champ de bataille. Mon embarras fut très grand alors, car le cheval que je venais de quitter était harassé; le maréchal n'avait pas de chevaux à me prêter, et il ne se trouvait pas à Landshut de cavalerie française à laquelle on pût ordonner de m'en fournir un. Je ne pouvais entrer chez l'Empereur pour dire au maréchal que j'étais à peu près démonté; cependant, sans un bon coursier, comment porter un ordre dont allait peut-être dépendre le salut de l'armée? Je me tirai de cet embarras par une assez mauvaise action, je l'avoue, mais que ma situation difficile rendait peut-être excusable. Vous en jugerez.

J'appelle Woirland, mon domestique, homme de sac et de corde, qui avait fait son apprentissage dans la légion noire d'Humbert, et n'était embarrassé _de rien_. Je lui fais part de mes perplexités et le charge de se procurer à tout prix un cheval... enfin il m'en faut un!...--Vous allez l'avoir, me répondit-il, et tout de ce pas Woirland, sortant de la ville qu'entouraient divers corps de troupes de la Confédération germanique, entre dans le camp de la cavalerie wurtembergeoise. Tous les hommes dormaient, les factionnaires comme les autres. Woirland passe tranquillement l'inspection des chevaux, en voit un qui lui convient, le détache, et au risque de se faire assommer, si quelqu'un l'apercevait, il le conduit hors du camp, jette tout l'équipage à bas, rentre en ville, place ma selle sur le dos de l'animal, et vient me prévenir que _tout est prêt_! Les chevaux de troupes de la cavalerie wurtembergeoise portent pour marque un bois de cerf imprimé sur la cuisse gauche; il me fut donc très facile de reconnaître d'où provenait la nouvelle monture qu'amenait mon _Figaro_. Il ne s'en défendit pas!... Ce cheval venait d'être maraudé, ou, pour parler franchement, _volé_. Mais voyez combien une situation difficile élargit la conscience! Pour faire taire la mienne, je me dis: «Si je ne prends pas cet animal qui appartient au roi de Wurtemberg, il me devient impossible de porter au général Gudin les ordres qu'il doit exécuter au point du jour, ce qui peut compromettre le gain de la bataille et amener la chute de la couronne du roi de Wurtemberg; je lui rends donc un service _indirect_ en me servant d'un cheval de son armée; d'ailleurs, puisque l'Empereur a donné un royaume à ce prince, celui-ci peut bien lui _prêter_ un cheval que je rendrai après m'en être servi dans leur intérêt commun!» Je ne sais, mes chers enfants, si un casuiste approuverait ce raisonnement, mais, pressé par les circonstances, je m'élançai en selle et partis au galop!

Maître Woirland avait choisi en connaisseur; la bête était excellente. Une seule chose me contrariait, c'était que le maudit bois de cerf marqué sur la cuisse du cheval, indiquant sa provenance, m'exposait à le voir réclamer par quelque officier wurtembergeois. J'arrivai enfin au point du jour auprès du général Gudin, dont les troupes se mirent en marche. Je le suivis jusqu'à ce que l'Empereur et le maréchal Lannes nous eussent rejoints avec le gros de l'armée. La bataille s'engagea, la victoire ne fut point un moment douteuse: le maréchal Davout s'y distingua, ce qui lui valut plus tard le titre de prince d'Eckmühl.