Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 5

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Dupont, Vedel et quelques généraux obtinrent seuls la permission de retourner en France. Les officiers et les soldats furent d'abord entassés sur des pontons stationnés sur la rade de Cadix; mais une fièvre épidémique fit de tels ravages parmi eux, que les autorités espagnoles, craignant que Cadix n'en fût infesté, reléguèrent les survivants dans l'île déserte de Cabrera, qui ne possède ni eau ni maisons! Là, nos malheureux Français, auxquels on apportait toutes les semaines quelques tonnes d'eau saumâtre, du biscuit de mer avarié et un peu de viande salée, vécurent presque en sauvages, manquant d'habits, de linge, de médicaments, ne recevant aucune nouvelle de leurs familles et même de la France, et étant obligés, pour s'abriter, de creuser des tanières comme des bêtes fauves!... Cela dura six ans, jusqu'à la paix de 1814; aussi, presque tous les prisonniers moururent de misère et de chagrin. M. de Lasalle, qui devint officier d'ordonnance du roi Louis-Philippe, était du nombre de ces malheureux Français, et lorsqu'on le délivra, il était, comme la plupart de ses camarades, presque entièrement nu depuis plus de six ans!... Les Espagnols, lorsqu'on leur faisait observer que la violation du traité de Baylen était contraire au _droit des gens_, admis chez tous les peuples civilisés, répondaient que l'arrestation de Ferdinand VII leur roi n'avait pas été plus légale, et qu'ils ne faisaient que suivre l'exemple que Napoléon leur avait donné!... Il faut convenir que ce reproche ne manquait pas de fondement.

Lorsque l'Empereur apprit le désastre de Baylen, sa colère fut d'autant plus terrible, que jusque-là il avait considéré les Espagnols comme aussi lâches que les Italiens, et pensé que leur levée de boucliers ne serait qu'une révolte de paysans, que la présence de quelques bataillons français disperserait en peu de jours; aussi versa-t-il des larmes de sang en voyant ses aigles humiliées et le prestige d'invincibles s'éloigner des troupes françaises!... Combien il devait regretter d'avoir composé ses armées d'Espagne de jeunes et inhabiles conscrits, au lieu d'y envoyer les vieilles bandes qu'il avait laissées en Allemagne! Mais rien ne saurait peindre sa colère contre les généraux Dupont et Vedel, qu'il eut le tort d'enfermer pour éviter le scandale d'une procédure retentissante, et qui furent désormais considérés comme victimes du pouvoir arbitraire. On ne les traduisit en conseil de guerre que cinq ans après: c'était trop tard.

Il est facile de concevoir l'effet que la capitulation de Baylen produisit sur l'esprit d'un peuple orgueilleux et aussi exalté que le peuple espagnol!... L'insurrection prit un immense développement. En vain le maréchal Bessières avait-il battu l'armée des Asturies dans les plaines de Miranda de Rio-Seco; rien ne pouvait arrêter l'incendie.

La Junte de Séville correspondit par l'entremise de l'Angleterre avec le général La Romana, commandant les 25,000 hommes fournis par l'Espagne à Napoléon en 1807. Ce corps, placé maladroitement sur les côtes par Bernadotte, fut ramené dans sa patrie et augmenta le nombre de nos ennemis. Les places fortes encore occupées par les Espagnols se défendaient avec vigueur, et plusieurs villes ouvertes se transformèrent en places fortes. Saragosse avait donné l'exemple, et bien qu'attaquée depuis quelque temps, elle se défendait avec un acharnement qui tenait de la rage.

La capitulation de Baylen allait permettre à l'armée espagnole d'Andalousie de marcher sur Madrid, ce qui contraignit le roi Joseph à s'éloigner le 31 juillet de sa capitale, dans laquelle il n'avait passé que huit jours! Il se retira avec un corps d'armée derrière Miranda del Ebro, où le fleuve offre une bonne ligne de défense. Nos troupes abandonnèrent le siège de Saragosse, ainsi que celui de plusieurs places fortes de la Catalogne, et le rendez-vous général fut sur l'Èbre. Telle était la position de notre armée en Espagne au mois d'août. On ne tarda pas à être informé d'un nouveau malheur: le Portugal venait de nous être enlevé!... L'imprudent général Junot avait tellement disséminé ses troupes, qu'il occupait tout le royaume avec sa petite armée et faisait, par exemple, garder l'immense province des Algarves, située à plus de quatre-vingts lieues de lui, par un simple détachement de 800 hommes. Il y avait vraiment folie!

Aussi, on apprit que les Anglais, après avoir débarqué un corps nombreux au portes de Lisbonne, et s'être donné pour auxiliaire la population révoltée contre les Français, avaient attaqué Junot avec des forces tellement supérieures que celui-ci, après avoir combattu toute une journée, avait été obligé de capituler à Vimeira, devant le général Arthur Wellesley, qui fut depuis le célèbre lord Wellington. Ce général, alors le plus jeune de l'armée anglaise, n'eut ce jour-là le commandement que par suite du retard apporté au débarquement de ses chefs. Sa réputation et sa fortune datent de cette journée. La capitulation portait que l'armée française évacuerait le Portugal et serait transportée en France par mer, sans être prisonnière de guerre ni déposer les armes. Les Anglais exécutèrent fidèlement ces traités; mais comme ils prévoyaient que l'Empereur se hâterait d'envoyer en Espagne les troupes que Junot ramènerait de Lisbonne, ils les conduisirent à Lorient, à trente jours de marche de Bayonne, au lieu de les débarquer à Bordeaux.

En effet, Napoléon dirigeait vers la Péninsule des forces immenses; mais cette fois ce n'étaient plus de jeunes et faibles conscrits auxquels les Espagnols allaient avoir affaire, car l'Empereur fit venir d'Allemagne trois corps d'armée d'infanterie et plusieurs de cavalerie, tous composés de vieilles bandes qui avaient combattu à Iéna, Eylau, Friedland, et il y joignit une grande partie de sa garde; puis il se prépara à se rendre lui-même en Espagne à la tête de ces troupes, dont l'effectif s'élevait à plus de 100,000 hommes, sans compter les divisions de jeunes soldats restés sur la ligne de l'Èbre et dans la Catalogne, ce qui devait porter l'armée à 200,000 hommes!

Quelques jours avant son départ, l'Empereur, qui avait l'intention d'emmener Augereau avec lui, si sa blessure reçue à Eylau lui permettait d'accepter un commandement, l'avait fait venir à Saint-Cloud. J'accompagnais le maréchal auprès duquel j'étais de service, et me tenais à l'écart avec les aides de camp de Napoléon pendant que celui-ci se promenait avec Augereau. Il paraît qu'après avoir traité du sujet qui motivait cette démarche, leur conversation étant tombée sur la bataille d'Eylau et sur la conduite glorieuse du 14e de ligne, Augereau parla du dévouement avec lequel j'avais été porter des ordres à ce régiment, en traversant des milliers de Cosaques, et entra dans les plus grands détails sur les dangers que j'avais courus en remplissant cette périlleuse mission, ainsi que sur la manière vraiment miraculeuse dont j'avais échappé à la mort, après avoir été dépouillé et laissé tout nu sur la neige. L'Empereur lui répondit: «La conduite de Marbot est fort belle; aussi lui ai-je donné la croix!» Le maréchal lui ayant déclaré avec raison que je n'avais reçu aucune récompense, Napoléon soutint ce qu'il avait avancé, et pour le prouver, il fit appeler le major général prince Berthier. Celui-ci alla compulser ses registres, et le résultat de cet examen fut que l'Empereur, informé de ce que j'avais fait à Eylau, avait bien porté le nom de Marbot, aide de camp du maréchal Augereau, parmi les officiers qu'il voulait décorer, mais sans ajouter mon prénom, parce qu'il ignorait que mon frère fût à la suite de l'état-major du maréchal; de sorte qu'au moment de délivrer les brevets, le prince Berthier, toujours très occupé, avait dit pour tirer son secrétaire d'embarras: «Il faut donner la croix à l'aîné.» Mon frère avait donc été décoré, bien que ce fût la première affaire à laquelle il assistât et que, récemment arrivé des Indes, par suite d'un congé temporaire, il ne fît même pas partie officiellement de la grande armée, son régiment étant à l'île de France. Ainsi se trouva vérifiée la prédiction qu'Augereau avait faite à Adolphe, lorsqu'il lui dit: «En vous plaçant dans le même état-major que votre frère, vous vous nuirez mutuellement.»

Quoi qu'il en soit, l'Empereur, après avoir un peu grondé Berthier, se dirigea vers moi, me parla avec bonté, et prenant la croix d'un de ses officiers d'ordonnance, il la plaça sur ma poitrine!... C'était le 29 octobre 1808. Ce fut l'un des plus beaux jours de ma vie, car, à cette époque, la Légion d'honneur n'avait point encore été prodiguée, et on y attachait un prix qu'elle a malheureusement bien perdu depuis... Être décoré à vingt-six ans!... Je ne me sentais pas de joie!... La satisfaction du bon maréchal égalait la mienne, et pour la faire partager à ma mère, il me conduisit auprès d'elle. Aucun de mes grades ne me causa un tel bonheur. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c'est que le maréchal du palais, Duroc, envoya chercher le chapeau qu'un boulet avait troué sur ma tête à la bataille d'Eylau: Napoléon voulait le voir!...

Sur le conseil même de Napoléon, Augereau ne pouvait faire campagne; il pria donc le maréchal Lannes, qui avait un commandement en Espagne, de vouloir bien me prendre avec lui, non plus comme aide de camp _auxiliaire_, tel que je l'avais été auprès du même maréchal pendant la campagne de Friedland, mais comme aide de camp en pied, ce qui fut fait. Toutefois je devais retourner auprès d'Augereau s'il reprenait du service.

Je partis donc en novembre pour Bayonne, qui, pour la quatrième fois, était mon point de rendez-vous avec le nouveau chef auprès duquel je devais servir. Mes équipages, laissés à Bayonne, se trouvèrent tout préparés, et il me fut possible de prêter un cheval au maréchal Lannes, les siens n'étant pas encore arrivés lorsque l'Empereur passa la frontière. Je connaissais parfaitement le pays que nous devions parcourir, ses usages et un peu sa langue; je pus donc rendre quelques services au maréchal, qui n'était jamais venu dans cette partie de l'Europe.

Presque tous les officiers que le maréchal Lannes avait eus près de lui pendant les campagnes précédentes ayant obtenu de l'avancement dans divers régiments à la paix de Tilsitt, ce maréchal s'était trouvé en 1808 dans la nécessité de former un nouvel état-major pour aller en Espagne, et bien que Lannes fût un homme des plus fermes, diverses considérations l'avaient déterminé à prendre des officiers dont les uns, faute de goût pour le métier, les autres par jeunesse et inexpérience, n'avaient aucune connaissance de la guerre. Aussi, quoiqu'à l'exemple du maréchal chacun fût très brave, c'était le moins militaire des états-majors dans lesquels j'ai servi.

Le premier aide de camp était le colonel O'Meara, descendant de l'un de ces Irlandais ramenés en France par Jacques II. Le général Clarke, duc de Feltre, son beau-frère, l'avait fait admettre auprès de Lannes; il était brave, mais pouvait rendre peu de services; il fut préposé dans la suite au commandement d'une petite place forte de Belgique, où il mourut.

Le second aide de camp était le chef d'escadron Guéhéneuc, beau-frère du maréchal Lannes, homme fort instruit et aimant l'étude; devenu colonel du 26e léger, il se fit bravement blesser à la Bérésina. Il commanda en dernier lieu à Bourges, en qualité de lieutenant général.

Le troisième aide de camp, le chef d'escadron Saint-Mars, excellent homme, ancien ingénieur auxiliaire, devint colonel du 3e de chasseurs et fut fait prisonnier en Russie. Comme général de brigade, il finit par remplir les fonctions de secrétaire général de l'ordre de la Légion d'honneur.

J'étais le quatrième aide de camp du maréchal Lannes.

Le cinquième était le marquis Seraphino d'Albuquerque, grand seigneur espagnol, bon vivant et fort brave. Il avait eu de nombreux démêlés avec le prince de la Paix et finit par entrer dans la compagnie des gendarmes d'ordonnance, d'où il passa à l'état-major du maréchal Lannes. Un boulet lui brisa les reins à la bataille d'Essling et le jeta raide mort sur la poussière!

Le sixième aide de camp était le capitaine Watteville, fils du grand landmann de la République helvétique et représentant la nation suisse auprès du maréchal Lannes, qui avait le titre de colonel des troupes suisses au service de la France. Il fit la campagne de Russie comme chef d'escadron des lanciers rouges de la garde, et je le retrouvai un bâton à la main au passage de la Bérésina. J'eus beau lui offrir l'un des onze chevaux que je ramenais dans cette retraite, je ne pus l'empêcher de succomber au froid et à la fatigue en approchant de Vilna.

Le septième aide de camp était le célèbre Labédoyère, qui sortait des gendarmes d'ordonnance. Labédoyère était beau, grand, spirituel, brave, instruit, parlant bien, quoique bredouillant un peu. Devenu aide de camp du prince Eugène de Beauharnais, il était colonel en 1814. On sait comment il amena son régiment à l'Empereur au retour de l'île d'Elbe. La Restauration le fit juger et fusiller.

Le huitième aide de camp se nommait de Viry, fils du sénateur de ce nom, appartenant à une très ancienne famille de Savoie, alliée aux rois de Sardaigne. Je ne lui connaissais que des qualités; aussi m'étais-je lié intimement avec lui. Je l'aimais comme un frère. Élève de l'École militaire, il devint capitaine en Espagne en 1808 et fut grièvement blessé à Essling l'année suivante; il mourut dans mes bras à Vienne.

Outre les huit aides de camp _titulaires_, le maréchal avait attaché à son état-major deux officiers _auxiliaires_: le capitaine Dagusan, compatriote et ami de Lannes, qui se retira comme chef de bataillon, et le sous-lieutenant Le Couteulx de Canteleu, fils du sénateur de ce nom, sortant de l'école, très bien élevé, intelligent, brave et actif. Il suivit le prince Berthier en Russie, où il faillit périr pour s'être vêtu à la russe. Un grenadier à cheval lui enfonça la lame de son sabre à travers la poitrine! L'Empereur le ramena dans ses voitures. Il devint colonel aide de camp du Dauphin et mourut en me recommandant son fils.

CHAPITRE VI

Marche sur l'Èbre.--Bataille de Burgos.--Le maréchal Lannes remplace Moncey dans le commandement de l'armée de l'Èbre.--Bataille de Tudela.

Dès mon arrivée à l'état-major, le maréchal Lannes me prévint qu'il comptait beaucoup sur moi, tant à cause de ce qu'Augereau lui avait dit sur mon compte, que pour la manière dont j'avais déjà servi auprès de lui-même pendant la campagne de Friedland. «Si vous n'êtes pas tué», me dit-il, «je vous ferai avancer très rapidement.» Le maréchal ne promettait jamais en vain, et la haute faveur dont il jouissait auprès de l'Empereur lui rendait tout possible. Je me promis donc de servir avec le courage et le zèle les plus soutenus.

En quittant Bayonne, nous marchâmes avec les colonnes de troupes jusque sur l'Èbre, où nous joignîmes le roi Joseph et la jeune armée qui avait fait la dernière campagne. Le repos et l'habitude des camps avaient donné à ces jeunes conscrits des forces et un air militaire qu'ils étaient loin d'avoir au mois de juillet précédent. Mais ce qui relevait surtout leur moral, c'était de se voir commandés par l'Empereur en personne et d'apprendre l'arrivée des anciens corps de la grande armée. Les Espagnols furent saisis d'étonnement et de crainte à l'aspect des vieux grenadiers de la _véritable_ grande armée, et comprirent que les choses allaient changer de face.

En effet, à peine arrivé sur l'Èbre, l'Empereur lança au delà de ce fleuve de nombreuses colonnes. Tout ce qui voulut tenir devant elles fut exterminé ou ne dut son salut qu'à une fuite rapide. Cependant, les Espagnols, étonnés, mais non découragés, ayant réuni plusieurs de leurs corps d'armée sous les murs de Burgos, osèrent attendre la bataille. Elle eut lieu le 9 novembre et ne fut pas longue, car les ennemis, enfoncés dès le premier choc, s'enfuirent dans toutes les directions, poursuivis par notre cavalerie qui leur fit éprouver des pertes immenses.

Il arriva pendant cette bataille un fait extraordinaire, et heureusement fort rare. Deux jeunes sous-lieutenants de l'infanterie du maréchal Lannes, s'étant querellés, se battirent en duel devant le front de leur bataillon, sous une grêle de boulets ennemis... L'un d'eux eut la joue fendue d'un coup de sabre. Le colonel les fit arrêter et conduire devant le maréchal, qui les envoya dans la citadelle de Burgos et en rendit compte à l'Empereur. Celui-ci augmenta la punition, en interdisant à ces officiers de suivre leur compagnie au combat avant un mois. Ce laps de temps écoulé, le régiment de ces deux étourdis se trouvait à Madrid, lorsque l'Empereur, le passant en revue, ordonna au colonel de lui présenter, selon l'usage, les sujets qu'il proposait pour remplacer les officiers tués. Le sous-lieutenant qui avait eu la joue fendue était un excellent militaire. Son colonel ne crut pas devoir le priver d'avancement pour une faute qui, bien que grave, n'avait cependant rien de déshonorant; il le proposa donc à l'Empereur, qui, en apercevant une balafre de fraîche date sur la figure du jeune homme, se rappela le duel de Burgos et demanda d'un ton sévère à cet officier: «Où avez-vous reçu cette blessure?» Alors le sous-lieutenant, qui ne voulait ni mentir, ni avouer sa faute, tourna fort habilement la difficulté, car, plaçant son doigt sur sa joue, il répondit: «Je l'ai reçue _là_, Sire!...» L'Empereur comprit, et comme il aimait les hommes d'un esprit prompt, loin d'être choqué de cette originale repartie, il sourit et dit à l'officier: «Votre colonel vous propose pour le grade de lieutenant, je vous l'accorde; mais, à l'avenir, soyez plus sage, ou je vous casserai!...»

Je trouvai à Burgos mon frère qui faisait la campagne à l'état-major du prince Berthier, major général. Les talents militaires du maréchal Lannes grandissant tous les jours, l'Empereur, qui en avait une très haute opinion, ne lui donnait plus de commandement _fixe_, voulant le réserver auprès de sa personne pour l'envoyer partout où les affaires se trouveraient compromises, certain qu'il les rétablirait promptement. Aussi Napoléon, prêt à continuer sa marche sur Madrid, considérant qu'il avait laissé à sa gauche la ville de Saragosse occupée par les insurgés d'Aragon et soutenue par l'armée de Castaños, victorieuse de Dupont, et que le vieux maréchal Moncey tâtonnait, Napoléon, dis-je, ordonna au maréchal Lannes de se rendre à Logroño, centre de l'armée de l'Èbre, d'en prendre le commandement et d'attaquer Castaños. Moncey se trouva ainsi sous les ordres de Lannes; ce fut le premier exemple d'un maréchal de l'Empire commandant à son égal: Lannes méritait cette marque de confiance et de distinction. Il partit avec son état-major seulement. Nous prîmes la poste pour éviter les lenteurs qu'aurait entraînées le transport de nos équipages et de nos chevaux dans un trajet de cinquante kilomètres, et leur retour sur Burgos et Madrid: le capitaine Dagusan fut chargé de les conduire à la suite de Napoléon.

Vous savez qu'à cette époque, les relais espagnols n'avaient pas de chevaux de trait, mais qu'ils possédaient les meilleurs _bidets_ de l'Europe. Le maréchal et nous, partîmes donc à franc étrier, escortés de poste en poste par des détachements de cavalerie. Nous rétrogradâmes ainsi jusqu'à Miranda del Ebro, d'où nous parvînmes à Logroño en longeant le fleuve. Le maréchal Moncey se trouvait dans cette ville et parut fort mécontent de ce que l'Empereur le plaçât sous les ordres du plus jeune des maréchaux, lui qui en était le doyen; mais force lui fut d'obéir.

Voyez ce que peut la présence d'un seul homme capable et énergique! Cette armée de _conscrits_, que Moncey n'osait mener à l'ennemi, mise en mouvement par le maréchal Lannes le jour de son arrivée, se porta avec ardeur contre l'ennemi, que nous joignîmes le lendemain 23, en avant de Tudela, où, après trois heures de combat, les fiers vainqueurs de Baylen furent enfoncés, battus, mis en pleine déroute, et s'enfuirent précipitamment vers Saragosse, en laissant des milliers de cadavres sur le champ de bataille!... Nous prîmes un grand nombre d'hommes, plusieurs drapeaux et toute l'artillerie... La victoire fut complète!

Dans cette affaire, une balle perça ma sabretache. J'avais eu au début de l'affaire une vive altercation avec Labédoyère. Voici à quel sujet. Ce dernier venait d'acheter un cheval fort jeune et peu dressé, qui, au premier bruit du canon, se cabra et refusa absolument d'avancer. Furieux, Labédoyère s'élança à terre, tira son sabre et coupa les jarrets du malheureux cheval, qui tomba tout sanglant sur l'herbe, où il se traînait en rampant. Je ne pus retenir mon indignation et la lui exprimai vivement. Mais Labédoyère prit très mal la chose, et nous en serions venus aux mains, si nous n'avions été en présence de l'ennemi. Le bruit de l'aventure s'étant répandu dans l'état-major, le maréchal Lannes, indigné, déclara que Labédoyère ne compterait plus au nombre de ses aides de camp. Désespéré, ce dernier saisissait déjà ses pistolets pour se brûler la cervelle, quand notre ami de Viry lui fit comprendre qu'il serait plus honorable d'aller chercher la mort dans les rangs ennemis que de se la donner lui-même. Précisément, de Viry, qui s'était rapproché du maréchal, reçut l'ordre de conduire un régiment de cavalerie contre une batterie espagnole. Labédoyère rejoint le régiment qui allait à la charge et s'élance un des premiers sur la batterie, qui fut enlevée, et nous vîmes de Viry et Labédoyère ramenant un canon qu'ils avaient pris ensemble!... Aucun d'eux n'était blessé, mais ce dernier avait reçu un biscaïen dans son colback, à deux doigts de la tête! Le maréchal fut d'autant plus touché du trait de courage que venait d'accomplir Labédoyère, que celui-ci, après lui avoir remis le canon, se préparait à se précipiter de nouveau sur les baïonnettes ennemies! Le maréchal le retint, et, lui pardonnant sa faute, il lui rendit sa place dans son état-major. Le soir même, Labédoyère vint noblement me serrer la main, et nous vécûmes depuis en bonne intelligence. Labédoyère et de Viry furent cités dans le bulletin de la bataille et nommés capitaines quelque temps après.

CHAPITRE VII

Mission périlleuse de Tudela à Aranda.--Incidents de route.--Je suis attaqué et grièvement blessé à Agreda.--Retour à Tudela.

Nous voici arrivés à l'une des phases les plus terribles de ma carrière militaire. Le maréchal Lannes venait de remporter une grande victoire, et, le lendemain, après avoir reçu les rapports de tous les généraux, il dicta le bulletin de la bataille qui devait être porté à l'Empereur par l'un de ses officiers. Or, comme Napoléon accordait habituellement un grade à l'officier qui venait lui annoncer un important succès, les maréchaux, de leur côté, donnaient ces missions à celui qu'ils désiraient faire avancer promptement. C'était une sorte de proposition à laquelle Napoléon ne manquait pas de faire droit. Le maréchal Lannes m'ayant fait l'honneur de me désigner pour aller informer l'Empereur de la victoire de Tudela, je pus me livrer à l'espoir d'être bientôt chef d'escadron; mais, hélas! mon sang devait encore couler bien des fois avant que j'obtinsse ce grade!...