Mémoires du général baron de Marbot (2/3)
Part 4
Buitrago est situé au pied d'une des ramifications des monts Guadarrama; les officiers de nos dragons, me voyant prêt à partir à l'entrée de la nuit pour traverser ces montagnes, m'engageaient à attendre le jour; mais, d'une part, je savais que ces dépêches étaient pressées et ne voulais pas que l'Empereur et le prince Murat pussent m'accuser d'avoir ralenti ma course par _peur_; en second lieu, je comprenais que plus je m'éloignerais rapidement des environs de la capitale et devancerais la nouvelle du combat qui s'y était livré, moins j'aurais à craindre l'exaspération des populations que j'allais traverser. Je fus confirmé dans cette pensée par l'ignorance où je trouvai les habitants de Buitrago au sujet des événements qui avaient eu lieu le matin même à Madrid, et qu'ils n'apprirent que par les muletiers conducteurs des voitures des princes; mais comme le postillon que je venais de prendre à Buitrago avait probablement appris la nouvelle de celui qui m'avait conduit, je résolus de m'en débarrasser par une ruse. Après avoir parcouru deux lieues, je dis à cet homme que j'avais oublié dans l'écurie de sa poste un mouchoir contenant 20 douros (100 francs), et que tout en considérant cet argent comme à peu près perdu, je croyais cependant encore possible que personne ne l'eût trouvé; qu'il lui fallait donc retourner sur-le-champ à Buitrago, et que s'il me rapportait le mouchoir et son contenu au relais prochain où j'allais l'attendre, il y aurait cinq douros pour lui... Le postillon, enchanté de cette bonne aubaine, tourna bride à l'instant, et je continuai jusqu'au prochain relais. On n'y avait encore aucun avis du combat; j'étais en uniforme, mais, pour mieux écarter les soupçons que le maître de poste et ses gens pourraient avoir en me voyant arriver seul, je me hâtai de leur dire que le cheval du postillon qui m'accompagnait s'étant abattu et fortement blessé, j'avais engagé cet homme à le reconduire au pas à Buitrago. Cette explication paraissait fort naturelle; on me donna un nouveau cheval, un autre postillon, et je repartis au galop, sans m'inquiéter du désappointement qu'éprouverait le postillon de Buitrago. L'essentiel, c'est que j'étais désormais maître de mon secret, et en ne m'arrêtant nulle part, j'avais la certitude d'arriver à Bayonne avant que la voix publique eût fait connaître les événements de Madrid.
Je marchai toute la nuit dans les montagnes; le chemin y est fort beau, et j'entrai au point du jour à l'Herma. Il y avait garnison française dans cette ville, ainsi que dans toutes celles que j'avais à traverser pour me rendre à Bayonne. Partout nos généraux et nos officiers m'offraient des rafraîchissements, en me demandant ce qu'il y avait de nouveau; mais je tenais bouche close, de crainte qu'un accident me forçant à m'arrêter quelque part, je ne fusse devancé par les nouvelles que j'aurais moi-même répandues, ce qui m'aurait exposé aux attaques des paysans.
Il y a de Madrid à Bayonne la même distance que de cette dernière ville à Paris, c'est-à-dire deux cent vingt-cinq lieues, trajet bien long, surtout lorsqu'on le parcourt à franc étrier, le sabre au côté, sans prendre un seul quart d'heure de repos et par une chaleur brûlante... Aussi étais-je exténué!... Le besoin de sommeil m'accablait, mais je n'y cédai pas une seule minute, tant je comprenais la nécessité d'avancer rapidement. Pour me tenir éveillé, j'augmentais le pourboire des postillons, à condition qu'ils me chanteraient, tout en galopant, ces chansons espagnoles que j'aime tant, à cause de leur naïveté romantique et du charme de leurs airs expressifs, empruntés aux Arabes... Enfin je vis la Bidassoa et entrai en France!...
Marac n'est plus qu'à deux relais de Saint-Jean de Luz; j'y arrivai tout couvert de poussière, le 5 mai, au moment où l'Empereur, sortant de dîner, se promenait dans le parc en donnant le bras à la reine d'Espagne et ayant à côté de lui Charles IV. L'impératrice Joséphine, les princes Ferdinand et don Carlos les suivaient; le maréchal du palais, Duroc, et plusieurs dames venaient après.
Dès que l'aide de camp de service eut prévenu l'Empereur de l'arrivée d'un officier expédié en courrier par le prince Murat, il s'avança vers moi suivi des membres de la famille royale d'Espagne et me demanda à haute voix: «Qu'y a-t-il de nouveau à Madrid?» Embarrassé par la présence des personnages qui nous écoutaient, et pensant que Napoléon serait sans doute bien aise d'avoir les prémices des nouvelles que j'apportais, j'eus la prudence de me borner à présenter mes dépêches à l'Empereur en le regardant _fixement_ sans répondre à sa question... Sa Majesté me comprit et s'éloigna de quelques pas pour lire ce que Murat lui annonçait.
Cette lecture terminée, Napoléon, m'appelant, se dirigea vers une allée isolée en me faisant de nombreuses questions sur le combat de Madrid, et il me fut aisé de voir qu'il partageait l'opinion de Murat, et qu'il considérait la victoire du 2 mai comme devant éteindre toute résistance en Espagne. Je croyais le contraire; et si Napoléon m'eût demandé ma façon de penser, j'aurais cru manquer à l'honneur en la dissimulant; mais je devais respectueusement me borner à répondre aux questions de l'Empereur, et je ne pouvais lui faire connaître mes tristes pressentiments que d'une manière indirecte. Aussi, en racontant la révolte de Madrid, je peignis des couleurs les plus vives le désespoir du peuple, en apprenant qu'on voulait conduire en France les membres de la famille royale qui se trouvaient encore en Espagne, le courage féroce dont les habitants, et même les femmes, avaient fait preuve pendant l'action, l'attitude sombre et menaçante qu'avait conservée la population de Madrid et des environs après notre victoire... J'allais peut-être me laisser aller à dévoiler toute ma pensée, lorsque Napoléon me coupa la parole en s'écriant: «Bah! bah!... ils se calmeront et me béniront lorsqu'ils verront leur patrie sortir de l'opprobre et du désordre dans lesquels l'avait jetée l'administration la plus faible et la plus corrompue qui ait jamais existé!...» Après cette boutade, prononcée d'un ton sec, Napoléon m'ordonna de retourner au bout du jardin, afin de prier le roi Charles IV et la Reine de venir le joindre, et pendant que je hâtais le pas, il me suivit lentement en relisant les dépêches de Murat.
Les anciens souverains de l'Espagne s'étant avancés seuls vers l'Empereur, celui-ci leur annonça probablement la révolte et le combat de Madrid, car Charles IV s'approchant vivement de son fils Ferdinand, lui dit à haute voix avec l'accent de la plus grande colère: «Misérable! sois satisfait; Madrid vient d'être baigné dans le sang de mes sujets, répandu par suite de ta criminelle rébellion contre ton père!... Que ce sang retombe sur ta tête!...» La Reine, se joignant au Roi, accabla son fils des plus aigres reproches et leva même la main sur lui!... Alors les dames et les officiers s'éloignèrent par convenance de cette scène dégoûtante, à laquelle Napoléon vint mettre un terme. Ferdinand, qui n'avait pas répondu un seul mot aux remontrances sévères de ses parents, résigna le soir même la couronne à son père; il le fit moins par repentir que par crainte d'être traité comme l'auteur de la conspiration qui avait renversé Charles IV.
Le lendemain, le vieux roi, cédant à un ignoble désir de vengeance que fomentaient la Reine et le prince de la Paix, fit à l'Empereur l'abandon de tous ses droits à la couronne d'Espagne, moyennant quelques conditions, dont la principale lui conférait la propriété du château et de la forêt de Compiègne, ainsi qu'une pension de sept millions et demi de francs. Ferdinand eut la lâcheté de se désister aussi de ses droits héréditaires en faveur de Napoléon, qui lui accorda un million de traitement et le beau château de Navarre, en Normandie. Ce château, ainsi que celui de Compiègne, se trouvant alors en réparation, le roi Charles IV, la reine d'Espagne, celle d'Étrurie et le prince de la Paix allèrent habiter provisoirement Fontainebleau, tandis que Ferdinand, ses deux frères et son oncle furent envoyés à Valençay, fort belle terre du Berry appartenant à M. de Talleyrand. Ils y furent bien traités, mais exactement surveillés par la garnison que commandait le colonel Bertemy, ancien officier d'ordonnance de l'Empereur. Ainsi se trouva consommée la spoliation la plus inique dont l'histoire moderne fasse mention.
De tout temps, la victoire a donné au vainqueur le droit de s'emparer des États du vaincu à la suite d'une guerre franche et loyale; mais disons-le sincèrement, la conduite de Napoléon dans cette scandaleuse affaire fut indigne d'un grand homme tel que lui. S'offrir comme médiateur entre le père et le fils pour les attirer dans un piège, les dépouiller ensuite l'un et l'autre... ce fut une atrocité, un acte odieux, que l'histoire a flétri et que la Providence ne tarda pas à punir, car ce fut la guerre d'Espagne qui prépara et amena la chute de Napoléon.
Il faut cependant être juste: tout en manquant de probité politique, l'Empereur ne se faisait pas d'illusions sur ce qu'il y avait de répréhensible dans sa conduite, et je tiens de M. le comte Defermont, l'un de ses ministres, qu'il en fit l'aveu en plein conseil; mais il ajouta qu'en politique il ne fallait jamais oublier ce grand axiome: «Le bon résultat et la nécessité justifient les moyens.» Or, à tort ou à raison, l'Empereur avait la ferme conviction que, pour contenir le Nord, il fallait fonder sous la protection de la France un grand empire dans le midi de l'Europe, ce qu'on ne pouvait exécuter sans posséder l'Espagne. Napoléon, ainsi mis en mesure de disposer de ce beau royaume, l'offrit à Joseph, son frère aîné, alors à Naples.
Plusieurs historiens ont blâmé l'Empereur de n'avoir pas mis sur le trône d'Espagne son beau-frère Murat, qui, habitué au commandement des troupes, ainsi qu'aux périls de la guerre, paraissait bien mieux convenir au gouvernement d'une nation ardente et fière, que le timide et nonchalant Joseph, ami des arts, totalement étranger aux occupations militaires, et récemment amolli par les délices de Naples. Il est certain que dès l'entrée de Murat en Espagne, sa réputation guerrière, sa haute stature, sa belle prestance martiale, ses manières, tout enfin, jusqu'à son costume bizarre, toujours empanaché et bariolé, partie à l'espagnole, partie à la française, plurent infiniment à la nation castillane, et je suis convaincu que si elle eût cru devoir accepter un roi pris dans la famille de Napoléon, elle aurait à cette époque préféré le chevaleresque Murat au faible Joseph. Mais depuis le combat de Madrid, dont la voix publique avait infiniment exagéré les résultats, l'admiration que le peuple espagnol avait eue d'abord pour Murat s'était changée en haine implacable!...
Je crois être certain que l'Empereur avait d'abord jeté les yeux sur Murat pour le faire roi des Espagnols, mais qu'informé plus tard de la répulsion que la nation avait conçue contre ce prince, il regarda la chose comme impossible et l'envoya régner à Naples en remplacement de Joseph, auquel il donna la couronne d'Espagne. Ce fut un grand malheur, car Murat eût été fort utile pour la guerre qui éclata bientôt dans la Péninsule, tandis que le roi Joseph ne fut qu'un embarras.
Pour donner une couleur de légalité à l'avènement de son frère au trône d'Espagne, Napoléon avait invité toutes les provinces de ce royaume à nommer des députés qui devaient se réunir à Bayonne pour rédiger une Constitution. Beaucoup s'abstinrent, mais le plus grand nombre se rendit à l'appel, les uns par curiosité, les autres par patriotisme, espérant qu'on leur rendrait l'un de leurs deux rois. Ils se formèrent en assemblée, mais bientôt ils s'aperçurent que leurs délibérations ne seraient pas libres. Cependant, les uns, guidés par la conviction qu'un frère du puissant empereur des Français pouvait seul rendre l'Espagne heureuse, les autres, poussés par le désir de sortir de la souricière dans laquelle ils se voyaient pris, tous reconnurent la royauté de Joseph, mais fort peu restèrent avec lui; la plupart s'empressèrent de rentrer en Espagne, où, dès leur arrivée, ils protestèrent contre le vote qu'ils prétendaient leur avoir été arraché.
J'avais quitté Bayonne le 11 mai pour retourner à Madrid auprès de Murat, auquel je portais les dépêches de l'Empereur. Je trouvai dans toutes les provinces que je traversai les esprits fort agités, car on y connaissait l'abdication forcée de Ferdinand VII, l'idole du peuple, et l'on comprenait que Napoléon allait s'emparer du trône d'Espagne; aussi l'insurrection s'organisait-elle de toutes parts. Heureusement, nos troupes occupaient toutes les villes et bourgs situés entre la France et Madrid, sans quoi j'eusse été certainement assassiné. On m'escortait d'un poste à l'autre, ce qui ne m'empêcha point d'être attaqué plusieurs fois: un cavalier fut même tué auprès de moi au passage du célèbre défilé de Pancorbo, et je trouvai deux cadavres de nos fantassins dans la montagne de Somo-Sierra. C'étaient les prémices de ce que les Espagnols nous préparaient!
Les dépêches que je portais au prince Murat contenaient la lettre par laquelle l'Empereur lui annonçait officiellement son élévation au trône de Naples, car il fut très sombre pendant quelques jours et tomba enfin si gravement malade que Napoléon, prévenu par le chef d'état-major Belliard, dut envoyer le général Savary pour prendre la direction des mouvements de l'armée, ce qui était au-dessus de ses talents militaires, surtout dans les circonstances difficiles qui allaient se présenter.
La maladie dont Murat venait d'être atteint mit sa vie en danger; aussi, dès qu'il fut convalescent, il s'empressa de quitter l'Espagne, où il n'avait plus l'espoir de régner, et se fit transporter en France. Avant son départ, il me fit appeler dans son cabinet pour me demander si je voulais rester à Madrid auprès du général Belliard, qui désirait me garder. J'avais prévu cette question, et comme il ne me convenait nullement, après avoir servi plusieurs maréchaux et un prince, d'aller obscurément me confondre dans la foule des nombreux officiers de l'état-major général, pour y faire à peu près le métier de courrier au milieu des coups de fusil, sans gloire ni espoir d'avancement, je répondis que le maréchal Augereau, dont j'étais l'aide de camp, avait consenti à ce que j'allasse servir auprès du prince Murat, mais que, du moment que ce prince quittait l'Espagne, je considérais ma mission comme terminée et demandais à retourner auprès du maréchal Augereau.
Je partis donc de Madrid le 17 juin, avec Murat. Il était porté en litière; ses officiers et une nombreuse escorte l'accompagnaient: nous voyagions à petites journées et arrivâmes le 3 juillet à Bayonne, où se trouvaient encore l'Empereur et le nouveau roi d'Espagne.
Ce fut là que le prince Murat prit le titre de roi de Naples. Les officiers de son état-major ayant été le complimenter à ce sujet, il nous proposa de le suivre en Italie, promettant un avancement rapide à ceux qui passeraient à son service. Tous acceptèrent, excepté le chef d'escadron Lamothe et moi, qui avais bien résolu de ne jamais porter d'autre uniforme que celui de l'armée française. Je laissai mes chevaux en pension à Bayonne, et je me rendis à Paris auprès de ma mère et du maréchal Augereau, où je passai trois mois fort heureux.
Le combat du 2 mai et l'enlèvement de la famille royale avaient exaspéré la nation; toutes les populations se mirent en insurrection contre le gouvernement du roi Joseph, qui, bien qu'arrivé et _proclamé_ à Madrid le 23 juillet, n'avait aucune autorité sur le pays. L'Espagne offre cela de particulier que Madrid, résidence habituelle des souverains, n'a aucune influence sur les provinces, dont chacune, ayant formé jadis un petit royaume séparé, en a conservé le titre. Chacun de ces anciens États a sa capitale, ses usages, ses lois et son administration particulières, ce qui lui permet de se suffire à lui-même lorsque Madrid est au pouvoir de l'ennemi. C'est ce qui arriva en 1808. Chaque province eut sa _Junte_, son armée, ses magasins et ses finances. Cependant la Junte de Séville fut reconnue comme pouvoir dirigeant central.
CHAPITRE V
Capitulation de Baylen et ses conséquences.--Nos troupes se retirent sur l'Èbre.--Évacuation du Portugal.--Je suis décoré et attaché à l'état-major du maréchal Lannes.
L'Espagne se levant alors comme un seul homme contre l'armée française, celle-ci se fût trouvée dans une position critique, lors même que, dirigée par un général habile, sa composition eût été aussi forte qu'elle était faible. Nous essuyâmes des revers sur terre comme sur mer, car une escadre fut forcée de se rendre en rade de Cadix, en même temps que le maréchal Moncey dut se retirer du royaume de Valence. La Junte souveraine de Séville déclara la guerre à la France au nom de Ferdinand VII. Le général Dupont, que Savary avait imprudemment lancé sans soutien en Andalousie, au delà des montagnes de la Sierra-Morena, voyant au commencement de juillet toutes les populations s'insurger autour de lui, et apprenant que les dix mille hommes du camp de Saint-Roch, les seules troupes de ligne espagnoles qui fussent réunies en corps d'armée, s'avançaient sous les ordres du général Castaños, résolut de se retirer vers Madrid et envoya à cet effet la division Vedel pour s'emparer de la Sierra-Morena et rouvrir les communications. Mais au lieu de suivre promptement cette avant-garde, le général Dupont, qui d'excellent divisionnaire était devenu un fort mauvais général en chef, prit la résolution de combattre où il se trouvait, et donna ordre à la division Vedel, déjà éloignée de plus de dix lieues, de revenir sur ses pas!... À cette première faute, Dupont joignit celle d'éparpiller les troupes qui restaient auprès de lui et de perdre un temps précieux à Andujar, sur les rives du Guadalquivir.
Les Espagnols, renforcés de plusieurs régiments suisses, profitèrent de ce retard pour envoyer une partie de leurs forces sur la rive opposée à celle qu'occupait notre armée, qui se trouva ainsi prise entre deux feux!... Rien, cependant, n'était encore perdu, si l'on eût combattu courageusement et avec ordre; mais Dupont avait si mal organisé ses troupes que, arrivées devant le défilé de Baylen, la queue de la colonne se trouvait à trois lieues de la tête!... Alors le général Dupont, au lieu de réunir ses forces, engagea successivement tous ses régiments, à mesure qu'ils arrivaient. Il en fit de même des pièces d'artillerie. Nos jeunes et faibles soldats, exténués par quinze heures de marche et huit heures de combat, tombaient de fatigue sous les rayons brûlants du soleil d'Andalousie; la plupart ne pouvaient plus ni marcher ni porter les armes, et se couchaient au lieu de combattre encore... Alors Dupont demanda une suspension d'armes, que les Espagnols acceptèrent avec d'autant plus d'empressement qu'ils craignaient un prochain changement à leur désavantage.
En effet, la division Vedel, qui la veille avait reçu l'ordre de joindre le général en chef, arrivait en ce moment derrière le corps espagnol qui barrait le passage à Dupont. Le général Vedel attaquant les Espagnols avec succès, ceux-ci envoyèrent un parlementaire le prévenir qu'ils étaient convenus d'un armistice avec le général Dupont. Vedel n'en tint aucun compte et continua vigoureusement le combat. Déjà deux régiments espagnols avaient mis bas les armes, plusieurs autres fuyaient, et le général Vedel n'était plus qu'à une petite lieue des troupes de Dupont qu'il allait dégager complètement, lorsque arrive un aide de camp de ce dernier qui, après avoir traversé l'armée ennemie, apporte à Vedel l'ordre de ne _rien entreprendre, parce que l'on traite d'un armistice_. Le général Vedel, au lieu de persister dans la bonne inspiration qui l'avait porté peu d'instants avant à refuser de reconnaître l'autorité d'un chef entouré d'ennemis, et obligé de faire passer par leurs mains les ordres qu'il donnait à ses subordonnés, Vedel s'arrête au milieu de sa victoire et ordonne de cesser le feu. Les Espagnols n'avaient cependant plus que huit cartouches par homme, mais il leur arrivait des renforts, et ils voulaient gagner du temps. Le général Dupont demanda au général Reding, Suisse au service de l'Espagne, la _permission_ de passer avec son armée pour retourner à Madrid!... Reding, après y avoir consenti, déclara ne pouvoir rien faire sans l'autorisation du général Castaños, son supérieur, qui se trouvait à plusieurs lieues de là; celui-ci voulut à son tour en référer à la Junte supérieure, qui éleva toutes sortes de difficultés.
Pendant ce temps-là, les jeunes conscrits de Dupont étaient dans la plus pénible position. Dupont donnait des ordres contradictoires, ordonnant tour à tour à Vedel d'attaquer ou de ramener sa division sur Madrid. Vedel, prenant ce dernier parti, se trouvait le lendemain 21 juillet au pied de la Sierra-Morena, hors de l'atteinte de Castaños.
Mais, malheureusement, le général Dupont s'était décidé à _capituler_, et, par une faiblesse vraiment inqualifiable, il avait compris dans cette capitulation les troupes du général Vedel, auxquelles il donna l'ordre de _revenir_ à Baylen. Ces dernières, mises désormais en position de regagner Madrid, s'y refusèrent avec tumulte. Leur général, au lieu de profiter de cet enthousiasme, leur fit comprendre à quelles représailles elles exposaient les huit mille hommes de Dupont, ajoutant que la capitulation n'avait rien de rigoureux, puisqu'elle stipulait leur transport en France, où leurs armes leur seraient rendues. Les officiers et soldats déclarèrent que mieux valait alors se retirer immédiatement tout armés sur Madrid; mais à force de prêcher l'obéissance _passive_, le général Vedel parvint à ramener sa division à Baylen, où elle mit bas les armes.
Le fait d'avoir compris dans la capitulation une division déjà hors d'atteinte de l'ennemi, fut de la part du général Dupont un acte des plus blâmables; mais que penser du général Vedel, obéissant aux ordres de Dupont qui n'était plus libre, et remettant aux Espagnols toute sa division d'un effectif de près de dix mille hommes? Dupont poussa l'égarement jusqu'à comprendre dans son traité toutes les troupes de son corps d'armée et même celles qui n'avaient pas passé la Sierra-Morena!
Le général Castaños exigea que ces détachements feraient vingt-cinq lieues pour venir rendre les armes! Entraînés par l'exemple, les commandants des corps isolés se conformèrent aux ordres du général Dupont. _Un seul_, il faut le citer, un seul, le brave chef de bataillon de Sainte-Église, répondit qu'il n'avait plus d'ordre à recevoir d'un général prisonnier de guerre, et marchant rapidement, malgré l'attaque des paysans insurgés, il parvint avec peu de pertes à rejoindre les avant-postes du camp français qui couvrait Madrid. L'Empereur donna à ce courageux et intelligent officier le grade de colonel.
À l'exception du bataillon de M. de Sainte-Église, toute l'armée du général Dupont, forte de 25,000 hommes, se trouva ainsi désarmée. Alors, les Espagnols, n'ayant plus rien à craindre, refusèrent de tenir les articles de la capitulation qui stipulaient le retour des troupes françaises dans leur patrie, et non seulement ils les déclarèrent prisonnières de guerre, mais, les maltraitant indignement, laissèrent égorger plusieurs milliers de soldats par les paysans!