Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 37

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Mais, à mon avis, la cause principale de nos revers, bien qu'elle n'ait été indiquée par aucun des militaires qui ont écrit sur les guerres d'Espagne et de Portugal, fut l'immense supériorité de la justesse du tir de l'infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs. Je sais qu'un grand nombre d'officiers français nient la vérité de cette dernière cause; mais l'expérience n'en a pas moins démontré que les soldats pressés entre le premier et le troisième rang tirent presque tous en l'air, et que le troisième ne peut ajuster l'ennemi, dont les deux premiers lui dérobent la vue. On prétend que deux rangs ne présentent pas assez de résistance contre la cavalerie; mais l'infanterie anglaise, doublant ses rangs en un clin d'œil, se trouve sur quatre hommes de profondeur pour recevoir la charge, et _jamais_ nos escadrons n'ont pu la surprendre sur deux rangs, disposition qu'elle reprend lestement dès qu'il faut tirer!

Quoi qu'il en soit, j'ai la conviction que Napoléon aurait fini par triompher et par établir son frère sur le trône d'Espagne, s'il se fût borné à terminer cette guerre avant d'aller en Russie. La Péninsule ne recevait en effet d'appui que de l'Angleterre, et celle-ci, malgré les récents succès de ses armées, était si accablée par les envois incessants d'hommes et d'argent qu'engloutissait la Péninsule, que la Chambre des communes était sur le point de refuser les subsides nécessaires pour une nouvelle campagne, lorsqu'à notre retour de Portugal, une rumeur sourde ayant fait pressentir le dessein formé par Napoléon d'aller attaquer la Russie chez elle, le Parlement anglais autorisa la continuation de la guerre en Espagne. Elle ne fut pas heureuse pour nous; car la mésintelligence que j'ai signalée continua à régner entre les chefs de nos armées. Le maréchal Marmont se fit battre par Wellington à la bataille des Arapiles, et le roi Joseph perdit celle de Vitoria, où nous éprouvâmes de tels revers que, vers la fin de 1813, nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement l'Espagne qui leur avait coûté tant de sang!

J'estime que dans les six années qui se sont écoulées depuis le commencement de 1808 jusqu'à la fin de 1813, les Français ont perdu dans la péninsule Ibérique 200,000 hommes tués, ou morts dans les hôpitaux, auxquels il faut ajouter les 60,000 perdus par nos alliés de diverses nations.

Les Anglais et les Portugais éprouvèrent aussi des pertes considérables, mais celles des Espagnols dépassèrent toutes les autres, à cause de l'obstination qu'ils mirent à soutenir le siège de plusieurs villes, dont les populations périrent presque entièrement. La vigueur de ces défenses célèbres, particulièrement celle de Saragosse, a jeté un tel éclat sur les Espagnols, qu'on attribue généralement à leur courage la délivrance de la Péninsule; mais c'est une erreur. Ils y ont certainement beaucoup contribué; cependant, sans l'appui des troupes anglaises, les Espagnols n'auraient jamais pu résister aux troupes françaises, devant lesquelles ils n'osaient tenir en ligne. Mais ils ont un mérite immense, c'est que, bien que battus, ils ne se découragent _jamais_. Ils fuient, vont se réunir au loin et reviennent quelques jours après, avec une nouvelle confiance, qui, toujours déçue, ne peut être détruite!... Nos soldats comparaient les Espagnols à des bandes de pigeons, qui s'abattent sur un champ et s'envolent au moindre bruit, pour revenir l'instant d'après. Quant aux Portugais, on ne leur a pas rendu justice pour la part qu'ils ont prise aux guerres de la Péninsule. Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d'un courage plus calme, ils formaient dans l'armée de Wellington plusieurs brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le cédaient en rien aux troupes britanniques; mais, moins _vantards_ que les Espagnols, ils ont peu parlé d'eux et de leurs exploits, et la renommée les a moins célébrés.

Mais revenons pour un moment au mois de juin 1811, époque à laquelle Masséna quitta le commandement. La guerre que les Français faisaient dans la Péninsule était si désagréable et si pénible que chacun aspirait à rentrer en France. L'Empereur, qui ne l'ignorait pas et voulait maintenir son armée au complet, avait décidé qu'aucun officier ne s'éloignerait d'Espagne sans autorisation; et l'ordre de rappel adressé à Masséna lui enjoignit de n'emmener que deux aides de camp et de laisser tous les autres à la disposition de son successeur, le maréchal Marmont. Celui-ci, ayant son état-major au complet, et ne connaissant aucun de nous, n'avait pas plus envie de nous garder que nous ne désirions rester auprès de lui. Il ne nous assigna donc aucune fonction, et nous passâmes assez tristement une vingtaine de jours à Salamanque. Ils me parurent cependant moins longs qu'à mes camarades, parce que je les employai à consigner sur le papier mes souvenirs de la campagne que nous venions de faire. Ces notes me sont aujourd'hui très utiles pour écrire cette partie de mes Mémoires.

Le ministre de la guerre, prenant en considération la blessure que j'avais reçue à Miranda de Corvo, m'envoya enfin un congé pour me rendre en France. Quelques autres officiers de l'état-major de Masséna ayant aussi reçu l'autorisation de quitter la Péninsule, nous nous joignîmes à un détachement de cinq cents grenadiers qu'on venait de choisir dans toute l'armée pour aller à Paris renforcer la garde impériale. Avec une escorte pareille, on pouvait braver toutes les guérillas d'Espagne; aussi le général Junot et la duchesse sa femme résolurent-ils d'en profiter.

Nous voyagions à cheval, à petites journées et par un temps charmant. Pendant le trajet de Salamanque à Bayonne, Junot ne manqua pas de faire quelques excentricités qui m'inquiétèrent pour l'avenir. Nous arrivâmes enfin à la frontière, où je ne pus m'empêcher de sourire, en pensant au fâcheux pronostic que j'avais tiré de ma rencontre avec l'_âne noir_ sur le pont de la Bidassoa, à ma dernière entrée en Espagne!... La campagne de Portugal avait failli me devenir fatale, mais enfin j'étais en France!... J'allais revoir ma mère, ainsi qu'une autre personne qui m'était déjà bien chère!... J'oubliai donc les maux passés et m'empressai de me rendre à Paris, où j'arrivai vers la mi-juillet 1811, après une absence de quinze mois bien péniblement remplis! Contrairement à mon attente, le maréchal me reçut on ne peut mieux, et je sus qu'il avait parlé de moi en termes très bienveillants à l'Empereur. Aussi, la première fois que je me présentai aux Tuileries, l'Empereur voulut bien m'exprimer sa satisfaction, me parler avec intérêt de mon combat de Miranda de Corvo, ainsi que de mes nouvelles blessures, et me demander à quel nombre elles s'élevaient. «À huit, Sire», lui répondis-je. «Eh bien, cela vous fait huit bons quartiers de noblesse!» repartit l'Empereur.

FIN DU DEUXIÈME TOME.

FOOTNOTES:

[1: Ce témoignage me fit un bien vif plaisir, et je pus m'écrier comme Montluc, qui venait d'être félicité pour son courage par le maréchal de Trivulce: «Il faut que je dise que j'estimai plus la louange que me donna cet homme que s'il m'eût donné la meilleure des terres siennes, encore que pour lors je fus bien peu riche! Cette gloire me fit enfler le cœur!»]

[2: Après quarante ans d'exil, le prince reparut sur la scène du monde en 1848: les révolutionnaires allemands le nommèrent vicaire général de l'Empire germanique.]

[3: Il est intéressant de rapprocher les récits qui vont suivre des Mémoires de la duchesse d'Abrantès concernant le Portugal.]

[4: Ces détails et ceux qui vont suivre ne font malheureusement que confirmer les appréciations que donne M. Thiers sur les causes de nos revers en Portugal.]