Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 36

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Ces trois intrépides militaires étaient: Pierre Zaniboni, caporal au 76e; Jean-Noël Lami, cantinier de la division Ferey, et André Tillet, chasseur au 6e léger. Comme ils avaient tous assisté l'année précédente au siège d'Alméida fait par les Français, ils connaissaient parfaitement les contrées voisines et devaient prendre des chemins différents. On remit à chacun d'eux une petite lettre en chiffres pour le gouverneur, et ils partirent le 6 au soir, à la nuit close.

Zaniboni, déguisé en marchand espagnol (il parlait fort bien la langue du pays), s'insinua dans les bivouacs anglais sous prétexte de vendre du tabac et d'acheter les habits des hommes tués. Lami, vêtu en paysan portugais, joua à peu près le même rôle sur un autre point de la ligne anglaise, et ce petit commerce étant en usage dans toutes les armées, les deux Français allaient d'une ligne à l'autre sans éveiller aucun soupçon, et approchaient déjà des portes d'Alméida, lorsque des circonstances restées inconnues firent découvrir leur ruse. Fouillés et trahis par les lettres accusatrices, ces deux malheureux furent fusillés comme _espions_, d'après les lois de la guerre, qui rangent dans cette catégorie et punissent de mort tout militaire qui, pour remplir une mission, quitte son uniforme.

Quant à Tillet, mieux inspiré et surtout plus habile que ses deux infortunés camarades, il partit pour Alméida en uniforme, armé de son sabre, et prenant d'abord pour chemin le lit profondément encaissé du ruisseau de Dos Casas, où il avait de l'eau jusqu'à la ceinture, il s'avança lentement de rocher en rocher, se blottissant derrière au moindre bruit, jusqu'auprès des ruines du fort de la Conception, où, quittant le Dos Casas, dont les hautes berges l'avaient si bien caché, même sur les points qui touchaient au camp ennemi, il rampa sur ses genoux au milieu des moissons déjà hautes et parvint enfin à l'avancée d'Alméida, où il fut reçu le 7, au point du jour, par les postes de la garnison française!... La lettre transmise au général Brénier par cet intrépide soldat contenait l'ordre de faire sauter les remparts et de se retirer aussitôt sur Barba del Puerco, où les troupes du général Reynier iraient au-devant de lui. Plusieurs salves d'artillerie du plus gros calibre, tirées à des heures indiquées, devaient annoncer à Masséna qu'un de ses émissaires était arrivé.

Le canon d'Alméida ayant fait entendre ces salves, Masséna fit les préparatifs nécessaires pour opérer sa retraite sur Ciudad-Rodrigo, dès qu'il aurait acquis la certitude de la destruction des remparts d'Alméida. Les opérations de ce genre exigent beaucoup de temps, car il faut miner les remparts, charger les fourneaux, détruire les munitions, l'artillerie, briser les affûts, etc., etc.

Il fallut donc attendre que le bruit du canon nous avertît que Brénier évacuait la place; les deux armées restèrent donc en présence toutes les journées des 7, 8, 9 et 10 sans rien entreprendre l'une contre l'autre. Pendant ce temps, les Anglais demandèrent une suspension d'armes pour enterrer les morts. Cet hommage rendu à de braves guerriers devrait toujours être pratiqué chez les nations civilisées. Le nombre des cadavres anglais trouvés dans la plaine fut infiniment plus considérable que celui des Français; mais ce fut tout le contraire dans le village, où les ennemis avaient combattu à l'abri des maisons et des murs des jardins. On releva beaucoup de blessés des deux parts. Au nombre des nôtres était le capitaine Septeuil, aide de camp du prince Berthier, qui avait, comme Canouville, reçu l'ordre de quitter Paris pour venir auprès de Masséna. Le malheur de ce jeune homme fut encore plus grand, car un boulet lui brisa une jambe qu'il fallut amputer sur le champ de bataille! Il supporta cette terrible opération avec courage, et il vit encore.

En voyant l'armée française rester immobile devant lui pendant plusieurs jours, Wellington, dont les salves faites par le canon d'Alméida venaient sans doute d'attirer l'attention, comprit que Masséna avait l'intention de favoriser l'évasion de la garnison de cette place. Il renforça donc la division chargée du blocus et donna au général Campbell, qui la commandait, des ordres tellement bien combinés que s'ils eussent été ponctuellement exécutés, le général Brénier et ses troupes n'auraient pu échapper aux ennemis!... Ce fut le 10, à minuit, qu'une explosion sourde et prolongée apprit à l'armée française qu'enfin Alméida n'existait plus, du moins comme place forte. Le général Brénier, pour donner le change aux Anglo-Portugais, les avait harcelés dans les journées précédentes du côté opposé à celui par lequel la garnison devait effectuer sa sortie, qui eut lieu sans malencontre. Il en fut d'abord de même de la retraite que Brénier dirigeait, en se guidant sur la lune et sur le cours des ruisseaux. Déjà il n'était plus qu'à une petite distance de la division française du général Heudelet, envoyée au-devant de lui par Masséna, lorsque, ayant rencontré une brigade portugaise, il tomba sur elle, la dispersa et continua rapidement sa retraite. Mais le général Pack, averti par la fusillade, accourut de Malpartida, suivit nos colonnes en tiraillant, et bientôt la cavalerie anglaise du général Cotton, attaquant vivement l'arrière-garde de la garnison, lui fit éprouver quelques pertes. Enfin, nos gens, apercevant le pont de Barba del Puerco par lequel s'avançait la division Heudelet venant à leur rencontre, se crurent sauvés et manifestèrent leur joie: mais il était écrit que le sol portugais devait être encore arrosé de sang français!

La dernière de nos colonnes avait à traverser un défilé aboutissant à une carrière située entre des rochers en pointes d'aiguille. Les ennemis accouraient de tous côtés, et quelques pelotons de notre arrière-garde furent coupés de la colonne par la cavalerie anglaise. À cette vue, les soldats français, gravissant avec légèreté les versants escarpés de la gorge, évitèrent la cavalerie anglaise, mais ce fut pour tomber dans un autre danger: l'infanterie portugaise les suivit sur les hauteurs, dirigeant sur eux une fusillade vive et meurtrière! Enfin, lorsque nos voltigeurs, près d'être secourus par la division Heudelet, espéraient toucher au port, la terre manquant tout à coup sous leurs pas en engloutit une partie dans un précipice béant, au pied d'un immense rocher. La tête de la colonne portugaise qui poursuivait vivement nos gens éprouva le même sort, et roula pêle-mêle avec eux dans le gouffre. La division Heudelet, qui accourut, étant parvenue à repousser les troupes anglo-portugaises bien au delà du point où venait d'avoir lieu cette catastrophe, on fouilla le fond du précipice, qui présentait un spectacle affreux! Là gisaient trois cents soldats français ou portugais, morts ou horriblement mutilés! Cependant, une soixantaine de Français et trente Portugais survécurent à cette horrible chute. Tel fut le dernier incident de la pénible et malheureuse campagne que les Français venaient de faire en Portugal, où ils ne rentrèrent plus!...

L'armée de Masséna, abandonnant le champ de bataille de Fuentès d'Oñoro, se replia vers Ciudad-Rodrigo, où elle prit ses cantonnements. Les Anglais ne la suivirent pas. Nous sûmes plus tard que Wellington, exaspéré contre le général Campbell, qu'il accusait d'avoir voulu laisser évader la garnison d'Alméida, faute d'avoir exécuté ses ordres, avait traduit ce général devant un conseil de guerre, et que Campbell s'était brûlé la cervelle de désespoir.

À peine l'armée française fut-elle rendue dans ses quartiers de rafraîchissement, que Masséna songea à la réorganiser dans l'espoir de faire une nouvelle campagne; mais son travail était à peine commencé, lorsque nous vîmes arriver de Paris le maréchal Marmont. Ce maréchal, qui apportait sa nomination de généralissime, se présenta d'abord comme le successeur du maréchal Ney au commandement du 6e corps; puis, quelques jours après, lorsqu'il eut suffisamment connaissance de l'état des choses, il produisit ses lettres de service et remit à Masséna l'ordre impérial qui le rappelait à Paris!

Masséna fut atterré par cette disgrâce imprévue et par la manière dont elle lui était annoncée, ce qui présageait que l'Empereur n'approuvait pas la façon dont il avait dirigé les opérations; mais contraint de céder le commandement à Marmont, il fit ses adieux à l'armée et se rendit d'abord à Salamanque, après avoir eu une très vive explication avec le général Foy, qu'il accusait d'avoir fait cause commune avec Ney pour le desservir auprès de l'Empereur.

En apprenant la vigueur avec laquelle le général Brénier avait dirigé la retraite de la garnison d'Alméida, l'Empereur le nomma général de division. Il récompensa aussi le dévouement et le courage de l'intrépide Tillet, en lui donnant la croix de la Légion d'honneur et une pension de 600 francs. Cette seconde faveur fut plus tard l'objet d'une discussion à la Chambre des députés. Tillet, devenu sergent, avait obtenu, sous la Restauration, une pension de retraite, quand on proposa de la lui retrancher par application de la loi sur le _cumul_. Le général Foy plaida éloquemment la cause de l'héroïque soldat, qui conserva ses deux pensions.

Masséna fit un très court séjour à Salamanque et se dirigea sur Paris, où, dès son arrivée, il se présenta chez l'Empereur, qui, prétextant des affaires importantes, refusa pendant un mois de le recevoir!... La disgrâce était complète!... Il est vrai que Masséna avait commis de bien grandes fautes et mal répondu à la confiance de l'Empereur, principalement dans sa marche sur Lisbonne; mais il faut convenir aussi que le gouvernement eut le tort bien grave d'abandonner son armée dans un pays aussi dénué de ressources que le Portugal, et de ne pas assurer ses communications par des troupes échelonnées entre son armée et la frontière d'Espagne. Quoi qu'il en soit, Masséna se releva dans l'esprit de ses troupes pendant l'expédition entreprise pour secourir Alméida; non seulement il fit de très beaux mouvements stratégiques, mais il se montra fort actif, ne s'inquiétant plus de Mme X..., qu'il laissa sur les derrières de l'armée, et donnant tous ses soins aux opérations de la guerre. Cependant, je me permettrai de signaler plusieurs fautes commises par Masséna pendant son expédition contre Alméida.

La première fut de l'entreprendre avec des moyens de transport insuffisants pour les vivres et pour les munitions de guerre. On a dit qu'il manquait de chevaux de trait: c'est vrai, mais il existait dans la contrée une grande quantité de mulets qu'il aurait dû mettre en réquisition pour quelques jours, ainsi que cela se pratique en pareil cas. Secondement, la fatale méprise occasionnée par les habits rouges des Hanovriens ayant déjà eu lieu à Busaco, Masséna aurait dû faire prendre les capotes grises à ce bataillon, avant de le lancer dans Oñoro pour combattre les Anglais, dont l'habit rouge était pareil à celui des Hanovriens. Par cette prévoyance, le généralissime eût conservé tout le village, dont nous perdîmes la partie élevée, qu'il nous fut impossible de reprendre.

Troisièmement, Masséna étant maître d'une grande partie de la plaine et du cours du Dos Casas, moins le point où ce ruisseau traverse Fuentès d'Oñoro, il eut tort, selon moi, de perdre un temps précieux et beaucoup d'hommes, en cherchant à repousser entièrement les Anglais de ce village fortement retranché par eux. Je pense qu'il eût mieux valu, imitant la conduite de Marlborough à Malplaquet, dépasser Oñoro, en laissant hors de la portée de son feu une brigade en observation, afin de maintenir la garnison, qui, se croyant prête à être cernée, eût été obligée d'abandonner le poste pour rejoindre Wellington; sinon, elle s'exposait à mettre bas les armes après la défaite de l'armée anglaise. L'essentiel était donc pour nous de battre le gros des troupes ennemies qui était en rase campagne. Mais les Français ont malheureusement pour principe de ne laisser, un jour de bataille, aucun poste retranché derrière eux. Cette habitude nous a été souvent bien fatale, surtout à Fuentès d'Oñoro et à Waterloo, où nous nous obstinâmes à attaquer les fermes de la Haie-Sainte et de Houguemont, au lieu de les masquer par une division et de marcher sur les lignes anglaises déjà fortement ébranlées. Nous aurions eu le temps de les détruire avant l'arrivée des Prussiens, ce qui nous aurait assuré la victoire; après quoi, les défenseurs des fermes auraient mis bas les armes en se voyant abandonnés, ainsi que cela eut lieu pour nos troupes à Malplaquet.

La quatrième faute que l'on peut reprocher à Masséna lors de la bataille de Fuentès d'Oñoro fut de ne s'être pas assuré avant l'action qu'il existait dans ses caissons un nombre suffisant de cartouches, et, dans le cas contraire, il devait en faire prendre dans l'arsenal de Ciudad-Rodrigo, qui n'était qu'à trois petites lieues du point où nous allions combattre. Ce manque de précautions fut une des principales causes de notre insuccès. Cinquièmement, si Masséna eût eu encore la fermeté dont il avait donné tant de preuves à Rivoli, à Gênes et à Zurich, il aurait envoyé arrêter le général Reynier lorsque celui-ci refusa d'obéir à l'ordre qui lui prescrivait de déboucher d'Alameda pour prendre les ennemis à revers; le commandement du 2e corps fût alors passé au brave général Heudelet, qui eût promptement poussé les Anglais. Mais Masséna n'osa prendre sur lui cet acte de vigueur; le vainqueur de Souwaroff, n'ayant plus d'énergie, se voyait bravé impunément, et le sang des soldats coulait sans qu'il en résultât ni bénéfice ni gloire.

CHAPITRE XLII

Causes principales de nos revers dans la Péninsule.--Désunion des maréchaux.--Faiblesse de Joseph.--Désertion des alliés.--Justesse du tir des Anglais.--Jugement sur la valeur respective des Espagnols et des Portugais.--Retour en France.

Il n'entre pas dans le plan que je me suis tracé, en écrivant ces Mémoires, de relater les phases diverses de la guerre faite pour l'indépendance de la Péninsule; mais avant de quitter ce pays, je crois devoir indiquer les causes principales des revers que les Français y éprouvèrent, bien qu'à aucune époque ni en aucun lieu nos troupes n'aient fait preuve de plus de zèle, de patience et surtout de valeur.

Vous devez vous rappeler qu'en 1808 l'abdication du roi Charles IV et l'arrestation de son fils Ferdinand VII, que l'Empereur détrôna pour placer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère Joseph, ayant indigné la nation espagnole, elle prit les armes pour reconquérir sa liberté, et quoique les insurgés aient été battus dans les rues de Madrid, l'impéritie du général Dupont leur donna la victoire à Baylen, où ils prirent entièrement l'un de nos corps d'armée. Ce succès inespéré non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui de leurs voisins les Portugais, dont la Reine, de crainte d'être arrêtée par les Français, s'était embarquée avec sa famille pour le Brésil. Ses sujets, aidés par une armée anglaise, se révoltèrent alors contre les troupes de Napoléon, et firent prisonniers le général Junot et toute son armée. Dès ce moment, la Péninsule entière étant révoltée contre l'Empereur, il comprit que sa présence était nécessaire pour comprimer les révoltés, et passant les Pyrénées à la tête de plus de 100,000 vieux soldats, couverts des lauriers d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland, il fondit sur l'Espagne, gagna plusieurs batailles et ramena triomphalement le roi Joseph à Madrid. Après ces éclatants succès, Napoléon, se mettant à la poursuite d'une armée anglaise qui avait osé s'aventurer jusqu'au centre de ce royaume, la refoula sur le port de la Corogne, où le maréchal Soult acheva sa victoire, en forçant les Anglais à s'embarquer à la hâte avec perte de plusieurs milliers d'hommes, au nombre desquels se trouvait leur général, sir John Moore.

Il est hors de doute que si l'Empereur eût pu continuer à diriger lui-même les opérations, la Péninsule aurait promptement succombé sous ses coups; mais le cabinet de Londres lui avait habilement suscité un nouvel et puissant ennemi: l'Autriche venait de déclarer la guerre à Napoléon, qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses lieutenants la difficile tâche de comprimer l'insurrection. Ils auraient pu néanmoins atteindre ce but, en agissant avec ensemble et bon accord; mais le maître une fois parti, et le faible roi Joseph n'ayant ni les connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il n'y eut plus de centre de commandement. L'anarchie la plus complète régna parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l'armée française. Chacun, se considérant comme indépendant, se bornait à défendre la province occupée par ses propres troupes, et ne voulait prêter secours, ni en hommes ni en subsistances, à ceux de ses camarades qui gouvernaient les contrées voisines.

En vain le major général et l'Empereur lui-même adressaient-ils les ordres les plus péremptoires pour prescrire aux commandants supérieurs de s'entraider selon les circonstances, l'éloignement les rendait indisciplinés; aucun n'obéissait, et chacun prétendait avoir besoin des ressources dont il pouvait disposer. Ainsi, le général Saint-Cyr fut sur le point d'être écrasé en Catalogne, sans que le maréchal Suchet, gouverneur des royaumes d'Aragon et de Valence, consentît à lui envoyer un seul bataillon! Vous avez vu le maréchal Soult abandonné seul dans Oporto, sans que le maréchal Victor exécutât l'ordre qu'il avait reçu d'aller le rejoindre. Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il l'attendit vainement pendant six mois!... Enfin, Masséna ne put obtenir que Bessières l'aidât à battre les Anglais devant Alméida!

Je pourrais citer une foule d'exemples d'égoïsme et de désobéissance qui perdirent l'armée française dans la Péninsule; mais il faut avouer aussi que le tort principal appartint au gouvernement. En effet, on comprend qu'en 1809 l'Empereur, se voyant attaqué en Allemagne par l'Autriche, se soit éloigné de l'Espagne pour courir au-devant du danger le plus pressant; mais on ne peut s'expliquer comment, après la victoire de Wagram, la paix conclue dans le Nord, et son mariage fait, Napoléon n'ait pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la Péninsule, afin d'y terminer la guerre en chassant les Anglais!... Mais ce qui étonne le plus, c'est que ce grand génie ait cru à la possibilité de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient à cinq cents lieues de lui l'Espagne et le Portugal, couverts d'un nombre immense d'insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches et condamnant ainsi souvent les chefs d'armée français à rester sans nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois!

Était-il possible que la guerre ainsi dirigée produisît de bons résultats?... Puisque l'Empereur ne pouvait ou ne voulait venir lui-même, il aurait dû investir l'un de ses meilleurs maréchaux du commandement supérieur de toutes ses armées dans la Péninsule, et punir très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas!... Napoléon avait bien donné le titre de son lieutenant au roi Joseph; mais celui-ci, homme d'un caractère fort doux, spirituel, instruit, mais totalement étranger à l'art militaire, était devenu le jouet des maréchaux, qui n'exécutaient pas ses ordres et considéraient même sa présence à l'armée comme un embarras. Il est certain que l'excessive bonté de ce roi lui fit commettre bien des fautes, dont la plus grave fut de se mettre en opposition avec la volonté de l'Empereur, relativement à la conduite qu'il fallait tenir vis-à-vis des militaires espagnols que les troupes françaises prenaient sur les champs de bataille. Napoléon ordonnait de les envoyer en France comme prisonniers de guerre, afin de diminuer le nombre de nos ennemis dans la Péninsule, tandis que Joseph, auquel répugnait de combattre contre des hommes qu'il appelait ses sujets, se faisait contre nous le défenseur des Espagnols. Ceux-ci, abusant de sa crédulité, s'empressaient, dès qu'ils étaient pris, de crier: «Vive notre bon roi Joseph!» et demandaient à prendre du service parmi ses troupes. Joseph, malgré les observations des maréchaux et généraux français, avait une telle confiance dans la loyauté castillane, qu'il créa une garde et une armée nombreuse, uniquement composées de prisonniers faits par nous!... Ces soldats, bien payés, bien nourris et bien équipés, étaient fidèles à Joseph tant que les affaires prospéraient; mais, au premier revers, ils désertaient par milliers, et, allant rejoindre leurs compatriotes insurgés, ils se servaient contre nous des armes que le Roi leur avait données; cela n'empêchait pas Joseph de croire de nouveau à la sincérité de leurs protestations, lorsque, faits prisonniers derechef, ils demandaient encore à s'enrôler dans les régiments joséphins. Plus de 150,000 hommes passèrent ainsi d'un parti dans l'autre, et comme Joseph les faisait promptement habiller quand ils lui revenaient en guenilles, les Espagnols l'avaient surnommé le _grand capitaine d'habillement_.

Les troupes françaises étaient très mécontentes de ce système, sorte de tonneau des Danaïdes, qui éternisait la guerre, en rendant aux ennemis les soldats que nous leur avions pris, et dont ils se servaient constamment contre nous! L'Empereur exprima souvent le mécontentement que lui causait cet abus; il ne put parvenir à le détruire! De son côté, Napoléon contribuait aussi beaucoup au recrutement perpétuel des ennemis qu'il combattait en Espagne et en Portugal, car, ne voulant pas trop affaiblir l'armée française d'outre-Rhin, il avait sommé les alliés de lui fournir une partie des contingents stipulés dans les traités, et dirigé ces troupes vers la Péninsule, afin d'épargner le sang français. Le motif était sans doute fort louable; mais les circonstances rendaient l'application de ce système non seulement impraticable, mais nuisible à notre cause.

En effet, si l'emploi des étrangers peut être utile dans une campagne régulière de courte durée, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de combattre plusieurs années des ennemis tels que les Espagnols et les Portugais, qui, vous harcelant sans cesse, ne peuvent être joints nulle part. Or, pour supporter les fatigues incessantes de ce genre de guerre, il faut être stimulé par un désir de vaincre et une ardeur qu'on ne trouve jamais chez des troupes auxiliaires; aussi, non seulement celles que l'Empereur obtenait de ses alliés servirent-elles fort mal dans nos rangs, mais une foule de leurs soldats, séduits par la haute paye que les ennemis accordaient à ceux qui venaient prendre du service chez eux, désertaient journellement. Ainsi les Italiens, Suisses, Saxons, Bavarois, Westphaliens, Hessois, Wurtembergeois, etc., formèrent-ils bientôt de nombreux régiments chez nos ennemis; et les Polonais, ces Polonais qui depuis ont fait sonner si haut leur dévouement à la France, passèrent en si grand nombre dans les rangs de l'armée anglaise, toujours bien payée et nourrie, que Wellington en forma une forte légion, qui se battait sans façon contre les Français.

La défection des soldats étrangers dont l'Empereur inondait la Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable.