Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 26

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Ce corps, tout en suivant les armées, ne combattait jamais et faisait, à vrai dire, double emploi avec le génie. Il est dans la nature humaine d'admirer ce qu'on sait le moins faire; aussi Masséna, qui n'avait reçu qu'une instruction très imparfaite, tenait-il en grande considération les ingénieurs géographes, capables de lui présenter de beaux plans, et en avait-il pris plusieurs à son état-major.

Pelet se trouva dans cette situation à l'armée de Naples, en 1806, et suivit Masséna en Pologne en 1807. Devenu capitaine, il fit auprès du maréchal la campagne de 1809, en Autriche, se comporta vaillamment et fut blessé sur le pont d'Ebersberg, ce qui lui valut le grade de chef d'escadron. Il assista aux batailles d'Essling, de Wagram, et s'exposa souvent pour lever le plan de l'île de Lobau et du cours du Danube.

On ne peut nier que ce ne fussent là de bons services, mais ils n'avaient pu donner à Pelet la _pratique_ de l'art de la guerre, surtout quand il s'agissait de commander une armée de 70,000 hommes, destinée à combattre le célèbre Wellington, dans un pays des plus difficiles. Cependant, Pelet devenait de fait l'inspirateur de Masséna; il était le seul consulté, alors que ni le maréchal Ney ni les généraux Reynier, Junot, les divisionnaires et même le chef d'état-major général Fririon, ne le furent presque jamais! Masséna avait été séduit par les talents extraordinaires dont Sainte-Croix avait donné tant de preuves dans la campagne de Wagram; mais ce génie hors ligne avait deviné la grande guerre, sans avoir auparavant exercé un commandement important: les miracles de ce genre sont fort rares. Masséna, en s'abandonnant par habitude aux inspirations de son premier aide de camp, indisposa ses lieutenants et engendra la désobéissance qui nous conduisit à des revers. Ces revers auraient été bien plus grands encore, si l'ancienne gloire et le nom de Masséna n'étaient restés comme un épouvantail pour le chef de l'armée anglaise, car Wellington n'agissait qu'avec la plus grande circonspection, tant il craignait de commettre quelque faute en présence du fameux vainqueur de Zurich!... Le prestige attaché à son nom avait influencé l'Empereur lui-même. Napoléon ne se rendait pas assez compte qu'il avait été le premier auteur des succès remportés à Wagram; il se persuadait trop que Masséna avait conservé toute sa vigueur d'esprit et de corps, en lui donnant la difficile mission d'aller à cinq cents lieues de France conquérir le Portugal.

Sans doute, le jugement que je porte ici vous paraîtra sévère, mais il sera bientôt confirmé par le récit des événements des deux campagnes de Portugal.

Pelet, qui ne pouvait alors être à même de répondre à ce qu'en attendait Masséna, gagna cependant beaucoup dans la pratique de la guerre, surtout pendant la campagne de Russie, où il commandait comme colonel un régiment d'infanterie, à la tête duquel il fut blessé. Il servait alors sous les ordres du maréchal Ney, et bien que celui-ci lui eût voué une grande antipathie depuis les affaires de Portugal, Pelet sut conquérir son estime, et lorsque Ney, séparé par les Russes du reste de l'armée française, se trouva pendant la retraite de Moscou dans une position des plus dangereuses, ce fut Pelet qui proposa de passer sur le Borysthène à demi gelé, entreprise périlleuse, et qui, exécutée avec résolution, assura le salut du corps du maréchal Ney. Ce bon conseil fit la fortune militaire de Pelet, qui, nommé par l'Empereur général-major des grenadiers de sa vieille garde, fit vaillamment à leur tête les campagnes de 1813 en Saxe et de 1814 en France, ainsi que celle de Waterloo. Pelet devint ensuite directeur du dépôt de la guerre; mais, en s'attachant exagérément à l'instruction scientifique des officiers d'état-major placés sous ses ordres, il en fit trop souvent des leveurs de plans, étrangers aux manœuvres des troupes. Le général Pelet a écrit plusieurs ouvrages estimés, notamment une relation de la campagne de 1809 en Autriche, malheureusement obscurcie par ses observations théoriques.

J'étais le second aide de camp de Masséna.

Le troisième aide de camp était le chef d'escadron Casabianca, d'origine corse, et parent de la mère de l'Empereur. Instruit, capable, d'une bravoure excessive, se sentant fait pour aller vite et bien, cet officier, qui ne manquait pas d'ambition, avait été mis aux côtés de Masséna par Napoléon lui-même; aussi Masséna le comblait-il de prévenances, tout en le tenant souvent écarté de l'armée sous des prétextes honorables. Ainsi, dès le début de la campagne, il le chargea d'aller porter à l'Empereur la nouvelle de la capitulation de Ciudad-Rodrigo. À son retour, qui n'eut lieu qu'un mois après, le maréchal le réexpédia pour Paris, afin d'y annoncer la prise d'Alméida. Casabianca nous ayant rejoints au moment où l'armée entrait en Portugal, Masséna lui donna la mission d'aller rendre compte au ministre de la position des armées. Arrêté à son retour par l'insurrection du Portugal, il nous rejoignit enfin sur le Tage; mais il dut repartir encore, traversa le Portugal sous l'escorte de deux bataillons et ne put enfin nous retrouver qu'à la fin de la campagne. Attaqué bien souvent dans ses longs et fréquents voyages, il en fut grandement récompensé par sa nomination aux grades de lieutenant-colonel et de colonel.

Casabianca était, en 1812, colonel du 11e d'infanterie de ligne pendant la campagne de Russie, et fit partie du même corps d'armée que mon régiment, le 23e de chasseurs à cheval. Il fut tué dans un combat inutile où il avait été engagé bien mal à propos.

Le quatrième aide de camp de Masséna était le chef d'escadron comte de Ligniville. Il appartenait à l'une de ces quatre familles distinguées qui, sorties de la même maison que les souverains actuels de l'Autriche, portaient le titre des _Quatre grands chevaux de Lorraine_. Aussi, après la bataille de Wagram, l'empereur François II envoya-t-il un parlementaire pour s'informer s'il n'était rien arrivé de fâcheux à son cousin le comte de Ligniville. Celui-ci était un homme superbe, très brave et d'un caractère charmant. Il avait une telle passion pour l'état militaire qu'à l'âge de quinze ans il s'échappa pour s'enrôler dans le 13e de dragons. Grièvement blessé à Marengo, il fut nommé officier sur le champ de bataille et servit d'une manière brillante pendant les campagnes d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; il se trouvait en 1809 chef d'escadron aide de camp du général Becker, quand il passa dans l'état-major de Masséna. J'ai dit qu'il se l'était indisposé, en soutenant avec moi les intérêts des courageux serviteurs qui avaient conduit le maréchal sur les champs de bataille de Wagram et de Znaïm.

Cette animosité n'ayant fait que s'accroître pendant la campagne de Portugal, Ligniville alla rejoindre le 13e dragons, dont il devint bientôt colonel. Devenu général sous la Restauration, il fit un très bon mariage et vivait très heureux, quand il fut entraîné dans de fausses spéculations, qui le ruinèrent à peu près complètement. Cet estimable officier en fut vivement affecté et ne tarda pas à mourir: je le regrettai beaucoup.

Le cinquième aide de camp était le chef d'escadron Barin, qui, amputé d'un bras à la bataille de Wagram, persistait à vouloir servir comme aide de camp; il ne pouvait cependant faire presque aucun service actif. C'était un bon camarade, quoique fort taciturne.

Mon frère était le sixième aide de camp chef d'escadron.

Les capitaines aides de camp étaient:

M. Porcher de Richebourg, fils d'un sénateur, comte de l'Empire. Cet officier, du reste très capable, n'avait pas grand goût pour l'état militaire, qu'il quitta quand son père mourut, et il prit sa place à la Chambre des pairs.

Le capitaine de Barral, neveu de l'archevêque de Tours, ancien page de l'Empereur, était un charmant jeune homme, doué de toutes les qualités qui font un bon militaire; mais une extrême timidité paralysait une partie de ses grandes qualités. Il se retira comme capitaine; l'un de ses fils épousa une Brésilienne fort aimable, qui devint dame d'honneur de la princesse de Joinville.

Le capitaine Cavalier sortait du corps des ingénieurs géographes; ami de Pelet, il lui servait de secrétaire, et faisait peu de service militaire actif. Il fut nommé colonel d'état-major quand, sous la Restauration, on fondit les ingénieurs géographes dans ce nouveau corps.

Le capitaine Despenoux appartenait à une famille de magistrats et en avait gardé un tempérament extrêmement calme, qui ne s'animait qu'en marchant à l'ennemi. Il supporta avec peine les fatigues de la campagne de Portugal et ne put résister au climat de Russie. On le trouva dans un bivouac, où le froid avait pour ainsi dire pétrifié son corps.

Le capitaine Renique avait la faveur toute spéciale de Masséna; mais bon et excellent camarade, il sut ne pas trop s'en prévaloir. Je le pris dans mon régiment lorsque je fus nommé colonel du 23e de chasseurs. Il quitta l'armée après la retraite de Moscou.

Le capitaine d'Aguesseau, descendant de l'illustre chancelier de ce nom, était un de ces jeunes gens riches qui, poussés par l'Empereur, avaient pris l'état militaire sans consulter assez leurs forces physiques. Celui-ci, homme grave et très courageux, était fort délicat. Les pluies incessantes que nous eûmes en Portugal, dans l'hiver de 1810 à 1811, lui furent si nuisibles qu'il finit par succomber sur les rives du Tage, à cinq cents lieues de sa patrie et de sa famille!

Le capitaine Prosper Masséna, fils du maréchal, était un brave et excellent jeune homme, dont je vous ai déjà fait connaître la belle conduite à Wagram. Il me témoignait la plus grande amitié. Le maréchal me l'adjoignait souvent dans les missions difficiles. Après avoir quelque temps hésité à l'envoyer en Russie, son père, qui n'y avait pas de commandement, finit par le retenir, et Prosper passa plusieurs années éloigné de la guerre et occupé d'études. Quand le maréchal mourut, en 1817, Prosper Masséna, fort affecté de cet événement, fut pris de très violentes crises. J'étais alors exilé. À mon retour, je vins présenter mes hommages à la veuve du maréchal, qui fit aussitôt appeler son fils. Ce bon jeune homme accourut et fut tellement ému de me revoir qu'il en tomba de nouveau très gravement malade. Son état de santé résistant à tous les soins, il quitta bientôt la vie à laquelle le rattachaient un nom illustre et une fortune immense, en laissant à Victor, son frère cadet, son titre et une partie de sa fortune.

Le plus jeune et le moins élevé en grade de tous les aides de camp du maréchal était Victor Oudinot, fils du maréchal de ce nom. Il avait été premier page de l'Empereur et l'accompagnait en cette qualité à la bataille de Wagram: il venait d'entrer comme lieutenant dans l'état-major de Masséna et n'était âgé que de vingt ans. Il est aujourd'hui lieutenant général. Nous le retrouverons au cours de ces récits: je me bornerai à dire, pour le moment, qu'il s'est acquis la réputation d'être l'un des meilleurs écuyers de son temps.

Outre ces quatorze aides de camp, le maréchal avait quatre officiers d'ordonnance, qui étaient: le capitaine du génie Beaufort d'Hautpoul, officier du plus grand mérite, qui mourut jeune.

Le lieutenant Perron, Piémontais, d'une famille distinguée, laid, mais très spirituel et d'un caractère jovial; ce jeune officier charma nos ennuis pendant l'hiver de 1810, que nous passâmes dans la petite ville de Torrès-Novas, où des pluies torrentielles nous retenaient. Le maréchal et les généraux venaient quelquefois s'égayer au théâtre des marionnettes qu'il avait su organiser. Brave jusqu'à la témérité, il périt à la bataille de Montmirail, au moment où, démonté, il s'élançait à califourchon sur un canon russe, dont il était sur le point de se rendre maître avec l'aide de ses dragons.

Le lieutenant de Briqueville se signalait particulièrement par une bravoure allant jusqu'à l'imprudence, ainsi qu'il le prouva en 1815, en combattant, à la tête de son régiment, entre Versailles et Rocquencourt. Engagé entre deux murs de parc, il y perdit beaucoup de monde et reçut trois coups de sabre sur la tête. La ville de Caen l'envoya à la Chambre, où il se mit dans l'opposition la plus violente; il mourut dans un état de grande exaltation.

Le quatrième officier d'ordonnance de Masséna était Octave de Ségur, fils du spirituel comte de ce nom, grand chambellan de l'Empereur. Instruit, d'une politesse exquise, d'un caractère affable et d'une bravoure calme, Octave de Ségur était aimé de tout l'état-major, dont il était l'officier le moins élevé en grade, bien qu'il approchât de la trentaine. Sorti de l'École polytechnique à l'époque du Directoire, il accepta le poste de sous-préfet de Soissons, sous le Consulat; mais indigné de l'assassinat juridique du duc d'Enghien, il donna sa démission, et prit le parti de s'engager au 6e de housards, avec lequel il fit obscurément plusieurs campagnes. Blessé et fait prisonnier à Raab en Hongrie, en 1809, il fut échangé, et une fois guéri, il demanda à prendre part comme sous-lieutenant à la campagne de Portugal, où il se montra très brillamment. Devenu capitaine du 8e de housards, il fut fait prisonnier en Russie, et entouré des égards que lui méritait sa qualité de fils de notre ancien ambassadeur auprès de Catherine II. Après un séjour de deux ans à Sataroff, sur le Volga, il revint en France en 1814 et entra dans l'état-major de la garde de Louis XVIII. Il mourut, bien jeune encore, en 1816.

CHAPITRE XXX

Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.--Faits d'armes de part et d'autre.--Je tombe gravement malade.--Incidents divers.--Prise d'Alméida.

Bien que le ministre de la guerre eût donné au maréchal l'assurance que tout avait été préparé pour l'entrée de son armée en campagne, il n'en était rien, et le généralissime fut obligé de passer quinze jours à Valladolid, afin d'y surveiller le départ des troupes et l'envoi des vivres et des munitions de guerre. Le quartier général fut enfin porté à Salamanque. Mon frère et moi fûmes logés dans cette ville célèbre, chez le comte de Montezuma, descendant en ligne directe du dernier empereur du Mexique, dont Fernand Cortès avait envoyé la famille en Espagne, où elle s'était perpétuée en s'alliant à plusieurs familles de haute noblesse. Le maréchal perdit encore trois semaines à Salamanque, à attendre le corps du général Reynier. Ces retards, fort préjudiciables pour nous, étaient tout à l'avantage des Anglais chargés de défendre le Portugal.

La dernière ville d'Espagne sur cette frontière est Ciudad-Rodrigo, place forte de troisième ordre, si l'on ne considère que la valeur de ses ouvrages, mais qui acquiert une grande importance par sa position entre l'Espagne et le Portugal, dans une contrée privée de routes, et d'un accès fort difficile pour le transport des bouches à feu de gros calibre, des munitions et de l'immense attirail indispensable pour un siège. Il était cependant de toute nécessité que les Français se rendissent maîtres de Ciudad-Rodrigo. Résolu de s'en emparer, Masséna quitta Salamanque vers la mi-juin, et fit cerner Rodrigo par le corps du maréchal Ney, tandis que celui de Junot couvrait les opérations contre les attaques d'une armée anglo-portugaise qui, sous les ordres du duc de Wellington, était campée à quelques lieues de nous, près de la forteresse d'Alméida, première ville de Portugal. Ciudad-Rodrigo était défendu par un vieux et brave général espagnol d'origine irlandaise, Andréas Herrasti.

Les Français, ne pouvant croire que les Anglais se fussent tellement approchés de la place afin de la voir prendre sous leurs yeux, s'attendaient à une bataille; il n'en fut rien, et, le 10 juillet, l'artillerie des Espagnols étant réduite au silence, une partie de la ville en flammes, un magasin à poudre ayant sauté, la contrescarpe étant renversée sur une longueur de trente-six pieds, le fossé rempli de décombres et la brèche largement ouverte, Masséna résolut de faire donner le signal de l'assaut. À cet effet, le maréchal Ney forma dans son corps une colonne de 1,500 hommes de bonne volonté, destinés à monter les premiers à la brèche. Ces braves, réunis au pied du rempart, attendaient le signal de l'attaque, lorsqu'un officier ayant exprimé la crainte que le passage ne fût pas suffisamment praticable, trois de nos soldats s'élancent, montent au sommet de la brèche, regardent dans la ville, examinent tout ce qu'il pouvait être utile de savoir, déchargent leurs armes, et, bien que cet acte de courage eût été exécuté en plein jour, ces trois braves, par un bonheur égal à leur dévouement, rejoignent leurs camarades sans avoir été blessés! Aussitôt, les colonnes qui doivent aller à l'assaut, animées par cet exemple et par la présence du maréchal Ney, s'avancent au pas de charge et vont se précipiter dans la ville, lorsque le vieux général Herrasti demande à capituler.

La défense de la garnison de Rodrigo avait été fort belle; mais les troupes espagnoles dont elle se composait se plaignaient avec raison de l'abandon des Anglais, qui s'étaient bornés à envoyer de simples reconnaissances vers notre camp, sans tenter de sérieuse diversion. Ces reconnaissances donnaient lieu à des escarmouches dont les résultats tournaient presque toujours à notre avantage. L'une d'elles fut si honorable pour notre infanterie, que l'historien anglais Napier n'a pu s'empêcher de rendre hommage au courage des hommes qui y prirent part. Voici le fait.

Le 11 juillet, le général anglais sir Crawford, qui parcourait le pays entre Ciudad-Rodrigo et Villa del Puerco, à la tête de six escadrons, ayant aperçu au point du jour une compagnie de grenadiers français, forte de cent vingt hommes environ, allant à la découverte, ordonna de la faire attaquer avec deux escadrons. Mais les Français eurent le temps de former un petit carré, et manœuvrèrent avec tant de calme que les officiers ennemis entendirent le capitaine Gouache et son sergent exhorter leur monde à bien ajuster. Les cavaliers ennemis chargèrent avec ardeur, mais reçurent une si terrible décharge qu'ils laissèrent le terrain jonché de morts et durent s'éloigner. En voyant deux escadrons anglais repoussés par une poignée de Français, le colonel ennemi Talbot s'avança en fureur avec quatre escadrons du 14e dragons, et attaqua le capitaine Gouache. Mais celui-ci, l'attendant de pied ferme, fit faire une décharge à bout portant qui tua le colonel Talbot et une trentaine des siens! Après quoi, le brave Gouache se retira en bon ordre vers le camp français, sans que le général anglais osât l'attaquer de nouveau. Cette brillante affaire eut un grand retentissement dans les deux armées. Dès que l'Empereur en fut informé, il éleva le capitaine Gouache au grade de chef de bataillon, donna de l'avancement aux autres officiers et huit décorations à la compagnie de grenadiers.

Après avoir mentionné un fait aussi glorieux pour les militaires français, je crois devoir en rapporter un autre qui n'honore pas moins les Espagnols.

Le guérillero don Julian Sanchez, s'étant volontairement enfermé dans Ciudad-Rodrigo avec les 200 cavaliers de sa troupe, y rendit de grands services, en faisant de fréquentes attaques sur les points opposés de nos tranchées. Puis, lorsque le manque de fourrages rendit la présence de 200 chevaux embarrassante pour la garnison, Julian, par une nuit obscure, sortit silencieusement de la ville avec ses lanciers, et, traversant le pont de l'Agueda, dont les troupes du maréchal Ney avaient négligé de barricader les avenues, il tomba sur nos postes, tua plusieurs hommes, perça notre ligne et alla rejoindre l'armée anglaise.

Le siège de Ciudad-Rodrigo faillit me coûter la vie, non par le feu, mais par suite de la maladie que j'y contractai dans les circonstances suivantes.

Les environs de cette ville étant peu fertiles, les habitations y sont fort rares, et l'on avait éprouvé beaucoup de difficultés pour établir le quartier du maréchal à proximité du lieu où devaient se faire nos tranchées; on le plaça dans un bâtiment isolé, situé sur un point élevé d'où l'on dominait la ville et les faubourgs. Comme le siège pouvait être fort long, et qu'auprès du logement du maréchal il n'y avait aucun abri pour ses nombreux officiers, nous louâmes à nos frais des planches et des madriers, avec lesquels on construisit une salle immense, où nous étions à l'abri du soleil et de la pluie, et couchés sur un plancher qui, bien que grossier, nous préservait des exhalaisons et de l'humidité du sol. Mais le maréchal s'étant trouvé incommodé par une odeur insupportable, dès la première nuit qu'il passa dans le grand bâtiment en pierre, on en rechercha la cause, et il fut reconnu que ce bâtiment était une ancienne bergerie. Masséna, ayant alors jeté son dévolu sur notre maison improvisée, mais ne voulant cependant pas nous expulser d'autorité, vint nous voir sous un prétexte quelconque, et s'écria en entrant: «Ah! mes gaillards! comme vous êtes bien ici! Je vous demanderai une petite place pour mon lit et mon bureau!» Nous comprîmes que c'était le partage du lion, et nous empressâmes d'évacuer notre excellente habitation, pour aller nous établir dans la vieille étable à moutons. Elle était pavée de petits cailloux, dont les interstices recelaient des débris de fumier, et dont les aspérités nous gênaient infiniment, lorsque nous voulions nous coucher, car en Espagne on ne trouve pas de paille longue. Force nous fut donc de nous étendre sur le pavé nu et infect, dont nous respirions les miasmes putrides; aussi, au bout de quelques jours, tombâmes-nous tous plus ou moins malades. Je le fus plus gravement que mes camarades, car, dans les pays chauds, la fièvre éprouve plus vivement les personnes qui en ont déjà subi les atteintes. Celle qui m'avait accablé, à mon arrivée à Valladolid, reparut avec intensité. Néanmoins, je résolus de prendre part aux dangers du siège, et je continuai mon service.

Ce service était souvent bien pénible, surtout lorsqu'il fallait, pendant la nuit, porter des ordres à celle de nos divisions qui cernait la ville sur la rive gauche de l'Agueda et faisait les travaux nécessaires pour s'emparer du couvent de San-Francisco, transformé en bastion par les ennemis. Pour se rendre de notre quartier général à ce point, en évitant le feu de la place, il fallait faire un très grand détour, et gagner un pont construit par nos troupes, à moins de raccourcir, en traversant la rivière à gué. Or, un soir que tous les préparatifs étaient faits pour enlever San-Francisco, le maréchal Ney n'attendant plus que l'autorisation de Masséna pour donner le signal, c'était à moi à marcher; je fus donc forcé de porter cet ordre. La nuit était sombre, la chaleur étouffante; une fièvre ardente me dévorait, et j'étais en pleine transpiration, lorsque j'arrivai au gué. Je ne l'avais jamais traversé qu'une seule fois en plein jour, mais le dragon d'ordonnance qui m'accompagnait, l'ayant passé plusieurs fois, m'offrit de me guider.