Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 18

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J'étais dans une cruelle incertitude, lorsque le prince Eugène, vice-roi d'Italie, arriva à Vienne et fut logé dans l'hôtel du prince Albert. Il reçut la visite de tous les maréchaux présents, et entre autres de Masséna, qui chercha à témoigner quelque bienveillance aux aides de camp du maréchal Lannes, auxquels Napoléon portait lui-même intérêt. Masséna monta dans nos appartements et s'arrêta quelque temps près de moi, qu'il connaissait depuis le siège de Gênes. Je lui fis part de mon embarras; il me répondit: «Ce serait sans doute fort avantageux pour toi d'entrer dans la garde, mais tu t'exposerais à la vengeance du maréchal Bessières. Viens avec moi, en qualité d'aide de camp, tu seras reçu comme l'enfant de la maison, comme le fils d'un bon général qui est mort en combattant sous mes ordres, et j'aurai soin de ton avancement.» Séduit par ces promesses, j'acceptai. Masséna se rendit aussitôt auprès de l'Empereur, qui finit par consentir à sa demande, et m'expédia un brevet de chef d'escadron, aide de camp de Masséna; ce fut le 18 juin.

Malgré la joie que j'éprouvais d'être enfin _officier supérieur_, je ne tardai pas à me repentir d'avoir accepté les offres de Masséna. Une heure après avoir reçu ma commission d'aide de camp, je vis arriver le maréchal Bessières m'apportant lui-même ma nomination dans la garde; il m'assura du plaisir qu'il aurait à me recevoir dans ce corps, sachant, du reste, que je n'avais fait qu'obéir aux instructions du maréchal Lannes en lui transmettant des ordres sur le champ de bataille d'Essling. Je fus pénétré de reconnaissance pour cette démarche loyale et regrettai vivement de m'être si promptement engagé avec Masséna; mais il n'était plus temps de revenir sur ma décision. Je craignais alors que mon avancement en souffrît; mais heureusement il n'en fut rien, car M. Mounier, nommé à ma place aux chasseurs de la garde, était encore chef d'escadron lorsque j'étais déjà colonel. Il est vrai qu'il resta les deux années suivantes à Paris, tandis que je les passai au milieu des coups de fusil et reçus deux nouvelles blessures, ainsi que je le dirai plus loin.

Napoléon combla de récompenses l'état-major du maréchal Lannes. Le colonel Guéhéneuc devint aide de camp de l'Empereur, qui prit Watteville et La Bourdonnaye pour officiers d'ordonnance. Saint-Mars fut nommé colonel du 3e de chasseurs et Labédoyère aide de camp du prince Eugène. Quant à moi, qui venais d'être nommé chef d'escadron, dès que je pus me rendre à Schœnbrünn pour remercier l'Empereur, Sa Majesté me fit l'honneur de me dire: «Je voulais vous placer dans ma garde; cependant, puisque le maréchal Masséna désire vous avoir pour aide de camp, et que cela vous convient, j'y consens; mais pour vous témoigner d'une manière _toute spéciale_ combien je suis content de vous, je vous nomme chevalier de l'Empire, avec une dotation de 2,000 francs de rente.»

Si j'eusse osé, j'aurais prié l'Empereur de revenir à sa première pensée et de m'admettre dans sa garde; mais pouvais-je lui dire quelle avait été la cause de mon refus? C'était impossible. Je me bornai donc à remercier, mais j'avais le cœur navré!... Cependant, forcé de me résigner à la position dans laquelle je m'étais placé par mon étourderie, je cherchai à éloigner d'inutiles regrets et soignai plus attentivement ma blessure, afin d'être en état d'accompagner mon nouveau maréchal, dans les combats auxquels devait donner lieu le nouveau passage du Danube.

CHAPITRE XXI

État-major de Masséna.--M. de Sainte-Croix.--Faveur méritée dont il jouit auprès de Napoléon.

Vers la fin de juin, me trouvant assez bien rétabli, j'allai rejoindre le quartier général de Masséna dans l'île de Lobau. Les aides de camp, dont je devenais le camarade, me reçurent très bien. Cet état-major était fort nombreux et comptait plusieurs officiers distingués, mais il s'y trouvait aussi quelques médiocrités. Je ne veux cependant interrompre momentanément le récit de la campagne de 1809 que pour vous faire connaître le premier aide de camp, colonel de Sainte-Croix, parce qu'il joua un fort grand rôle dans les événements qui précédèrent la bataille de Wagram.

Charles d'Escorches de Sainte-Croix, fils du marquis de ce nom, ancien ambassadeur de Louis XVI à Constantinople, était sous tous les rapports un homme vraiment supérieur. Sa carrière militaire fut bien courte, mais d'une rapidité et d'un éclat extraordinaires. Nos deux familles étant liées, la plus tendre amitié m'unissait à cet officier; aussi le désir de servir auprès de lui avait beaucoup contribué à me faire accepter les propositions du maréchal Masséna. Bien que Sainte-Croix eût un goût inné pour les armes, il ne put s'y livrer que très tard, parce que sa famille, le destinant à la diplomatie, l'avait placé au secrétariat du ministère des affaires étrangères, auprès de M. de Talleyrand, avec lequel elle était en relation intime. Tant que dura la paix conclue à Amiens, Sainte-Croix supporta patiemment la position sédentaire qu'on lui avait faite, mais l'ouverture de la campagne de 1805 réveilla son ardeur guerrière. Cependant, comme il était âgé de vingt-trois ans, et avait par conséquent passé l'âge fixé pour entrer à l'École militaire, il est probable qu'il n'aurait jamais fait partie de l'armée, si une circonstance favorable n'eût secondé ses désirs.

L'Empereur voulait utiliser un grand nombre d'émigrés et de jeunes nobles qui, bien que souhaitant se rattacher à son gouvernement, ne pouvaient néanmoins se résoudre à prendre du service comme simples soldats; il fit donc choisir, parmi les prisonniers faits à Austerlitz, les six mille plus beaux hommes, dont il ordonna de former deux régiments à la solde de la France. Ces nouveaux corps n'étant pas assujettis aux mêmes règles de formation que les régiments nationaux, Napoléon donna tous les emplois d'officiers selon son bon plaisir. Il n'était donc pas nécessaire d'avoir été militaire pour obtenir d'emblée même un grade d'officier supérieur; il suffisait d'appartenir à une famille ayant une bonne position et de montrer du zèle pour le service de l'Empereur. Ces promotions étaient sans doute contraires aux usages établis, mais Napoléon y trouvait l'avantage de rattacher à lui plus de cent cinquante jeunes gens bien élevés et riches, qu'il arrachait à l'oisiveté et à la corruption de Paris. Le neveu du célèbre La Tour d'Auvergne fut nommé colonel du 1er régiment étranger, et un grand seigneur allemand, le prince d'Isembourg, obtint le second. Ces corps furent désignés par les noms de leur chef. L'Empereur voulut que leur administration et leur organisation fussent calquées sur les _capitulations_ des anciens régiments étrangers au service de France avant la Révolution, et comme, de temps immémorial, le ministre des affaires étrangères avait été chargé de la levée de ces troupes, Napoléon ordonna à M. de Talleyrand de faire faire dans ses archives des recherches à ce sujet.

Le ministre connaissant les goûts militaires du jeune Sainte-Croix et le désir qu'il avait d'entrer dans l'armée, le chargea de ce travail. Le diplomate ne se borna pas à tracer l'historique des anciens régiments étrangers, mais il y proposa des modifications nécessaires. L'Empereur, frappé du bon sens qui avait présidé à la rédaction de ce projet et sachant le désir de l'auteur d'être compris parmi les officiers d'un des corps en nouvelle formation, le nomma d'abord chef de bataillon, et, quelques mois après, major du régiment de La Tour d'Auvergne. Cette faveur était d'autant plus grande que l'Empereur n'avait jamais vu Sainte-Croix, mais elle faillit aussi le perdre dès son entrée dans la carrière.

Un M. de M..., cousin de l'impératrice Joséphine, s'était bercé de l'espoir d'obtenir d'emblée le grade de lieutenant-colonel; il n'eut que celui de chef de bataillon. Son amour-propre en fut blessé; il prit dès lors Sainte-Croix en aversion et le provoqua en duel sous un prétexte des plus frivoles. M. de M... était de première force dans le tir des armes de tout genre; ses nombreux amis, certains de sa victoire, formèrent une cavalcade pour l'accompagner au bois de Boulogne, mais un seul entra avec lui dans le massif, où son adversaire et un témoin l'attendaient. Le combat eut lieu au pistolet; M. de M... reçut dans la poitrine une balle qui l'étendit raide mort!... À cette vue, le témoin, dont le devoir était d'aller chercher du secours, se trouble en pensant aux conséquences que peut avoir pour lui la fin tragique d'un parent de l'Impératrice, et, sans reprendre son cheval, ni prévenir les amis de M. de M..., il s'éloigne à travers bois et va se réfugier loin de Paris!... De leur côté, Sainte-Croix et ses amis étaient rentrés en ville, de sorte que le corps resta seul sur le terrain.

Cependant, les personnes qui attendaient dans l'allée le retour de M. de M..., ne le voyant pas revenir après la détonation des coups de pistolet, pénétrèrent dans le massif et trouvèrent le cadavre du malheureux jeune homme. Or, il était arrivé qu'en tombant de son haut frappé à mort, M. de M... s'était défoncé le crâne sur un chicot fort dur. Ses amis, après avoir examiné la blessure qu'il avait à la poitrine, en apercevant une seconde à la tête, pensèrent que Sainte-Croix, après avoir blessé mortellement son adversaire avec la balle de son pistolet, l'avait achevé en lui enfonçant le crâne avec la crosse de cette arme, ce qui expliquait, selon eux, la disparition du témoin du mort, qui n'avait pas eu la force ou le courage de s'opposer à cet assassinat.

Dominés par cette prévention, ces messieurs courent à Saint-Cloud et la font partager à l'Impératrice, qui va demander _justice_ à l'Empereur!... L'ordre est donné de mettre Sainte-Croix en jugement. Il ne s'était nullement caché; on l'arrête et on l'enferme. Il aurait sans doute langui en prison pendant une longue instruction, si Fouché, ministre de la justice et ami de sa famille, bien persuadé que Sainte-Croix était incapable d'avoir commis le crime dont on l'accusait, n'eût fait sur-le-champ les recherches les plus actives pour découvrir le lieu où s'était réfugié le témoin de M. de M... Celui-ci, ramené à Paris, déclara que tout s'était passé loyalement; d'ailleurs, les magistrats chargés de l'enquête découvrirent, auprès du cadavre, un chicot de racine imprégné de sang et auquel étaient collés quelques cheveux du défunt. Dès lors l'innocence de Sainte-Croix fut reconnue; il fut mis en liberté et s'empressa d'aller rejoindre son régiment qui se formait en Italie.

M. de La Tour d'Auvergne, homme des plus estimables, manquait d'aptitude pour les choses militaires; ce fut donc le major Sainte-Croix qui organisa le nouveau régiment, dont il s'occupa avec tant de zèle qu'il en fit un des meilleurs et un des plus beaux corps de l'armée. Envoyé dans le royaume de Naples, et chargé de réprimer l'insurrection des Calabres, il se distingua dans plusieurs combats. Le maréchal Masséna, qui commandait alors dans la basse Italie, ayant reconnu le mérite de Sainte-Croix, le prit en grande affection. Appelé en Pologne, après la bataille d'Eylau, ce maréchal tint à y emmener Sainte-Croix, bien qu'il ne fût pas encore son aide de camp et que les règlements s'opposassent à ce que personne pût retirer un officier, surtout un major, de son régiment. En arrivant à Varsovie, Masséna ayant présenté Sainte-Croix à l'Empereur, celui-ci se rappela la mort de M. de M..., reçut le major froidement et exprima même au maréchal son mécontentement de ce qu'il eût éloigné cet officier du corps auquel il appartenait.

À cette première cause du mauvais accueil que l'Empereur fit d'abord à Sainte-Croix, s'en joignit une autre. Napoléon, bien que de petite taille, avait une grande prédilection pour les hommes grands, forts, à la figure mâle; or, Sainte-Croix était petit, mince, blondin, et avait une charmante figure féminine; mais dans ce corps qui, au premier abord, paraissait faible et peu propre aux rudes travaux de la guerre, se trouvaient une âme de fer, un courage vraiment héroïque et une activité dévorante. L'Empereur ne tarda pas à reconnaître ces qualités; cependant, comme il pensa que le grade de major, donné de prime abord à Sainte-Croix, devait suffire pour quelque temps, il ne fit rien pour lui pendant cette campagne, et, après la paix de Tilsitt, cet officier retourna à Naples avec Masséna. Mais quand, en 1809, le maréchal fut appelé au commandement d'un des corps de l'armée destinée à marcher contre l'Autriche, il se rappela les reproches que l'Empereur lui avait adressés, pour avoir, sans autorisation, attaché Sainte-Croix à son état-major; il le demanda donc pour aide de camp, ce qui fut accordé.

Dans un des combats qui précédèrent notre entrée dans Vienne, Sainte-Croix prit un drapeau ennemi, et l'Empereur le nomma colonel. Il fit des prodiges de valeur et montra une rare intelligence à la bataille d'Essling; mais ce qui acheva de détruire les préventions que l'Empereur avait conçues contre Sainte-Croix, depuis son duel avec M. de M..., ce furent les services importants qu'il rendit au corps de Masséna, placé en avant-garde dans l'île de Lobau, pendant le laps de temps qui s'écoula entre la bataille d'Essling et celle de Wagram. L'Empereur, qui faisait élever dans cette île d'immenses fortifications, l'arma de plus de cent canons de gros calibre. Il allait visiter tous les jours les travaux, et voulant tout voir par lui-même, il marchait à pied pendant sept et huit heures. Ces longues courses fatiguaient le maréchal Masséna, déjà un peu cassé, et le général Becker, chef d'état-major, ne pouvait la plupart du temps répondre aux questions de l'Empereur, tandis que le colonel Sainte-Croix, dont l'activité était infatigable et l'intelligence prodigieuse, avait tout vu avant l'arrivée de l'Empereur, savait tout, prévoyait tout et donnait sur tout les renseignements les plus exacts. Napoléon prit donc l'habitude de s'adresser à lui, et peu à peu Sainte-Croix devint, sinon de droit, du moins de fait, le chef d'état-major du corps d'armée qui défendait l'île de Lobau.

Il eût été si facile aux Autrichiens de nous chasser de cette île, ou d'exterminer par une vive canonnade les quatre divisions que nous y avions, que l'Empereur ne s'en éloignait qu'à regret chaque soir pour retourner à Schœnbrünn. Il passait alors les nuits dans de cruelles inquiétudes; aussi voulait-il avoir, dès son réveil, des nouvelles du corps d'armée de Masséna; il avait donc ordonné à Sainte-Croix de se trouver tous les matins dans son appartement, au lever de l'aurore, afin de lui rendre compte de l'état des choses. Pour que ses rapports fussent plus exacts, le colonel faisait à pied, toutes les nuits, le tour de l'immense île de Lobau, visitant les postes, examinant ceux de l'ennemi; puis, montant à cheval, il parcourait rapidement les deux lieues qui le séparaient du palais de Schœnbrünn, où les aides de camp avaient ordre de l'introduire à l'instant dans la chambre à coucher de l'Empereur, qui, tout en s'habillant devant lui, causait de la position respective des deux armées. On partait ensuite au galop pour l'île, où l'Empereur, toujours accompagné de M. de Sainte-Croix, passait la journée entière à examiner les travaux, et montait souvent avec lui au haut d'une immense échelle double que le colonel avait eu l'heureuse idée de faire établir en forme d'observatoire. De là, la vue dominait les arbres les plus élevés et découvrait au loin les campagnes de la rive gauche, occupées par les troupes ennemies, dont on connaissait ainsi tous les mouvements. Le soir, Sainte-Croix reconduisait l'Empereur à Schœnbrünn, retournait dans l'île, où, après quelques instants de repos, il passait toute la nuit à visiter les postes, et recommençait le lendemain les courses de la veille.

Pendant quarante-quatre jours, et par une chaleur excessive, Sainte-Croix supporta ces fatigues sans en être accablé et sans que son zèle et son activité se ralentissent un seul instant. Il faisait en même temps preuve d'une telle intelligence sur les plus hautes questions militaires, que Napoléon l'appelait constamment auprès de lui, lorsqu'il conférait avec les maréchaux Masséna et Berthier relativement au moyen de faire déboucher l'armée sur la rive gauche. Il s'agissait de traverser le petit bras du Danube sur un autre point que celui qui avait servi de passage lors de la bataille d'Essling, parce qu'on savait que le prince Charles avait fait élever de nombreux retranchements en ce lieu.

Sainte-Croix proposa de tourner les fortifications de l'ennemi, en exécutant le passage devant Stadt-Enzersdorf, ce qui fut adopté. Enfin, Napoléon conçut une si grande opinion du mérite de ce colonel, qu'il dit un jour à M. de Czernitcheff, envoyé de l'empereur de Russie: «Depuis que je commande les armées, je n'ai pas rencontré d'officier plus capable, qui comprît mieux mes pensées et les fît mieux exécuter; il me rappelle le maréchal Lannes et le général Desaix; aussi, à moins que la foudre ne l'emporte, la France et l'Europe seront étonnées du chemin que je lui ferai faire!» Ces paroles, rapportées par M. de Czernitcheff, furent bientôt connues de tous, et l'on prévit que Sainte-Croix serait rapidement maréchal: malheureusement, la foudre l'emporta! Il fut tué, l'année suivante, d'un coup de canon, sur les rives du Tage, aux portes de Lisbonne, ainsi que je le dirai en racontant la campagne que je fis, en 1810, en Portugal.

Napoléon, qui tenait habituellement à distance les chefs qu'il estimait le plus, se familiarisait par exception avec l'un d'eux et se complaisait même parfois à exciter sa franchise et ses reparties. Il en était ainsi de Lasalle, Junot et Rapp, qui disaient à l'Empereur tout ce qui leur passait par la tête. Les deux premiers, qui se ruinaient tous les deux ans, allaient ainsi raconter leurs fredaines à Napoléon, qui payait toujours leurs dettes. Sainte-Croix avait trop d'esprit et de tenue pour abuser de la faveur dont il jouissait; néanmoins, lorsque l'Empereur l'y poussait, il avait la repartie prompte et incisive. Ainsi Napoléon, qui prenait très souvent le bras du colonel pour marcher dans les sables de l'île de Lobau, lui ayant dit dans une de leurs nombreuses courses: «Je me souviens qu'après ton duel avec le cousin de ma femme, je voulais te faire fusiller; je conviens que c'eût été une faute et un bien grand dommage!--C'est très vrai, Sire, répond Sainte-Croix, et je suis certain qu'à présent que Votre Majesté me connaît mieux, Elle ne me donnerait pas pour un des cousins de l'Impératrice...--Comment, pour un!... dis donc pour _tous!_...» répliqua l'Empereur.

Un autre jour que Sainte-Croix assistait au lever de Napoléon, celui-ci dit en buvant un grand verre d'eau fraîche: «Je pense qu'en allemand Schœnbrünn signifie _belle fontaine_; on a eu raison de donner ce nom à cette résidence, car la source de son parc produit une eau délicieuse, dont je bois tous les matins. Aimes-tu aussi l'eau fraîche, toi?--Ma foi, non, Sire, je préfère un bon verre de vin de Bordeaux ou de Champagne.» L'Empereur, se tournant alors vers son valet de chambre, lui dit: «Vous enverrez au colonel cent bouteilles de bordeaux et autant de Champagne.» En effet, le soir même, pendant que les aides de camp de Masséna dînaient au bivouac sous une baraque de feuillages, nous vîmes arriver dans l'île plusieurs mulets des écuries impériales, portant à Sainte-Croix deux cents bouteilles d'excellent vin, avec lequel nous bûmes à la santé de l'Empereur.

CHAPITRE XXII

Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.--Arrestation d'un espion.--Bataille de Wagram.--Prise d'Enzersdorf.--Combat sur le Russbach.

Plus le moment du nouveau passage du Danube approchait, plus les Autrichiens surveillaient les rives du petit bras de ce fleuve qui nous séparait d'eux. Ils fortifiaient même Enzersdorf, et si quelque groupe de militaires français approchait trop de la partie de l'île située en face de ce bourg, les postes ennemis faisaient feu sur eux; mais lorsqu'on s'avançait isolément, ou au nombre de deux ou trois personnes, ils ne tiraient pas. L'Empereur désirait voir de près les préparatifs de l'ennemi. On a dit que pour y parvenir, sans courir de danger, il s'était déguisé en soldat et s'était placé en faction. Le fait a été inexactement rapporté: voici ce qui se passa.

L'Empereur et le maréchal Masséna, revêtus de capotes de sergents, et suivis de Sainte-Croix costumé en simple soldat, s'avancèrent jusqu'au bord du rivage. Le colonel se déshabille complètement et se met dans l'eau, tandis que Napoléon et Masséna, pour éloigner tout soupçon de l'esprit des ennemis, quittent leurs capotes, comme s'ils se proposaient de se baigner, et examinent alors tout à leur aise le point où ils voulaient jeter des ponts et opérer le passage. Telle était l'habitude de voir nos soldats venir par très petits groupes se baigner en ce lieu, que les Autrichiens restèrent tranquillement couchés sur l'herbe. Ce fait prouve qu'à la guerre les chefs doivent sévèrement prohiber ces espèces de _trêves_ et ces désignations de points neutres, que les troupes des deux partis établissent souvent pour leur convenance respective.

L'Empereur, ayant alors résolu de passer le bras du fleuve à cet endroit, décida que plusieurs ponts y seraient construits; mais comme il était plus que probable que, dès que les postes ennemis donneraient l'éveil, les troupes autrichiennes placées à Enzersdorf accourraient pour s'opposer à l'établissement de nos ponts, il fut convenu que l'on ferait d'abord transporter deux mille cinq cents grenadiers sur l'autre rive, et qu'en y arrivant, ils iraient attaquer Enzersdorf, afin que la garnison ainsi occupée ne pût venir troubler nos travaux et s'opposer à notre passage. Cela bien arrêté, l'Empereur dit à Masséna: «Comme cette première colonne sera évidemment très exposée, puisque ce sera contre elle que l'ennemi dirigera d'abord tous ses efforts, il faut la composer de nos meilleures troupes et choisir pour la commander un colonel brave et intelligent.--Mais, Sire, cela me revient! s'écria Sainte-Croix.--Pourquoi donc? répondit l'Empereur, charmé de ce zèle, et qui n'avait probablement fait la demande que pour entraîner la réplique.--Pourquoi? reprit le colonel, mais parce que de tous les officiers qui sont dans l'île, c'est moi qui depuis six semaines ai supporté le plus de fatigues, étant constamment sur pied jour et nuit pour faire exécuter vos ordres, et je demande que Votre Majesté veuille bien m'accorder comme récompense le commandement des deux mille cinq cents grenadiers qui doivent aborder les premiers sur la rive ennemie!--Eh bien, tu l'auras!» répliqua Napoléon, auquel cette noble hardiesse plut infiniment. Le projet de passage étant définitivement réglé, la nuit du 4 au 5 juillet fut désignée pour l'attaque.

Dans l'intervalle qui s'écoula avant cette époque, deux graves événements se produisirent dans notre corps d'armée. Le général de division Becker était un bon officier, quoique assez paresseux; mais il avait le tort de tout critiquer. Il se permit donc de désapprouver hautement le plan d'attaque conçu par Napoléon. Celui-ci, en ayant été informé, ordonna au général de rentrer en France. Nous verrons le général Becker se venger de cette disgrâce en 1815. Le général Fririon devint chef d'état-major; c'était un homme capable, d'un excellent caractère, mais manquant de la fermeté qu'il fallait auprès d'un homme tel que Masséna.