Mémoires du général baron de Marbot (2/3)
Part 16
Le maréchal Lannes, profitant habilement de l'hésitation des ennemis, les fait charger par le maréchal Bessières, à la tête de deux divisions de cavalerie, qui renversèrent une partie des bataillons et escadrons autrichiens. L'archiduc Charles, se voyant obligé de renoncer à une attaque sur notre centre, veut au moins profiter de l'avantage que lui offre l'occupation d'Essling par ses troupes; mais l'Empereur ordonne en ce moment à l'intrépide général Mouton, son aide de camp, de reprendre le village avec la jeune garde, qui se précipite sur les grenadiers hongrois, les repousse et reste en possession d'Essling. La jeune garde et son chef se couvrirent de gloire dans ce combat, qui valut plus tard au général Mouton le titre de comte de Lobau.
Le succès que nous venions d'obtenir sur le centre et dans Essling ayant ralenti l'ardeur de l'ennemi, l'archiduc Charles, dont les pertes étaient énormes, renonça à l'espoir de forcer notre position et ne fit plus, le reste de la journée, qu'entretenir une lutte sans résultat. Cette terrible bataille de trente heures consécutives touchait enfin à son terme!... Il était temps, car nos munitions étaient presque épuisées, et nous en aurions totalement manqué, sans l'activité du brave maréchal Davout qui, pendant toute la journée, n'avait cessé de nous en envoyer de la rive droite, au moyen de quelques légers bateaux. Mais comme elles arrivaient lentement et en petite quantité, l'Empereur ordonna de les ménager, et le feu se changea sur notre ligne en un tiraillement auquel les ennemis réduisirent aussi le leur.
Pendant que les deux armées en présence s'observaient mutuellement sans faire aucun mouvement, et que les chefs, se groupant derrière les bataillons, causaient des événements de la journée, le maréchal Lannes, fatigué d'être à cheval, avait mis pied à terre et se promenait avec le général de brigade Pouzet, lorsqu'une balle égarée frappa celui-ci à la tête et l'étendit _raide mort_ auprès du maréchal!...
Le général Pouzet, ancien sergent du régiment de Champagne, s'était trouvé au commencement de la Révolution au camp du Miral, que commandait mon père.
Le bataillon de volontaires du Gers, dans lequel Lannes servait comme sous-lieutenant, faisait aussi partie de cette division. Les sergents des vieux régiments de ligne ayant été chargés d'instruire les bataillons de volontaires, celui du Gers échut à Pouzet, qui reconnut bientôt l'aptitude du jeune sous-lieutenant Lannes, et ne se bornant pas à lui montrer le maniement des armes, il lui apprit aussi les manœuvres. Lannes devint un excellent tacticien. Or, comme il attribuait son premier avancement aux leçons que lui avait données Pouzet, il lui voua un grand attachement, et à mesure qu'il s'élevait en grade, il se servit de son crédit pour faire avancer son ami. La douleur du maréchal fut donc extrême en le voyant tomber à ses pieds!
Nous étions en ce moment un peu en avant de la tuilerie située à gauche en arrière d'Essling; le maréchal fort ému, voulant s'éloigner du cadavre, fit une centaine de pas dans la direction de Stadt-Enzersdorf, et s'assit tout pensif sur le revers d'un fossé d'où il observait les troupes. Au bout d'un quart d'heure, quatre soldats, portant péniblement dans un manteau un officier mort, dont on n'apercevait pas la figure, s'arrêtent pour se reposer en face du maréchal. Le manteau s'entr'ouvre, et Lannes reconnaît Pouzet!--«Ah! s'écrie-t-il, cet affreux spectacle me poursuivra donc partout!...» Il se lève et va s'asseoir sur le bord d'un autre fossé, la main sur les yeux, et les jambes croisées l'une sur l'autre. Il était là, plongé dans de sombres réflexions, lorsqu'un petit boulet de trois, lancé par le canon d'Enzersdorf, arrive en ricochant et va frapper le maréchal au point où ses deux jambes se croisaient!... La rotule de l'une fut brisée, et le jarret de l'autre déchiré!
Je me précipite à l'instant vers le maréchal, qui me dit: «Je suis blessé... c'est peu de chose... donnez-moi la main pour m'aider à me relever...» Il essaya, mais cela lui fut impossible! Les régiments d'infanterie placés devant nous envoyèrent promptement quelques hommes pour transporter le maréchal vers une ambulance, mais nous n'avions ni brancard, ni manteau: nous prîmes donc le blessé dans nos bras. Cette position le faisait horriblement souffrir. Alors, un sergent apercevant au loin les soldats qui portaient le cadavre du général Pouzet, courut leur demander le manteau dans lequel il était enveloppé. On allait poser le maréchal dessus, ce qui eût rendu son transport moins douloureux; mais il reconnut le manteau et me dit: «C'est celui de mon pauvre ami; il est couvert de son sang; je ne veux pas m'en servir, faites-moi plutôt traîner comme vous pourrez!»
J'aperçus alors un bouquet de bois non loin de nous; j'y envoyai M. Le Coulteux et quelques grenadiers, qui revinrent bientôt avec un brancard couvert de branchages. Nous transportâmes le maréchal à la tête de pont, où les chirurgiens en chef procédèrent à son pansement. Ces messieurs tinrent au préalable un conciliabule secret dans lequel ils furent en dissidence sur ce qu'il fallait faire. Le docteur Larrey demandait l'amputation de la jambe dont la rotule était brisée; un autre, dont j'ai oublié le nom, voulait qu'on les coupât toutes les deux; enfin, le docteur Yvan, de qui je tiens ces détails, s'opposait à ce qu'il fût fait aucune amputation. Ce chirurgien, connaissant depuis longtemps le maréchal, assurait que la fermeté de son moral donnait quelques chances de guérison, tandis qu'une opération pratiquée par un temps aussi chaud conduirait infailliblement le blessé dans la tombe. Larrey était le chef du service de santé des armées; son avis l'emporta donc: une des jambes du maréchal fut amputée!...
Il supporta l'opération avec un grand courage. Elle était à peine terminée lorsque l'Empereur survint. L'entrevue fut des plus touchantes. L'Empereur, à genoux au pied du brancard, pleurait en embrassant le maréchal, dont le sang teignit bientôt son gilet de casimir blanc.
Quelques personnes malintentionnées ont écrit que le maréchal Lannes, adressant des reproches à l'Empereur, le conjura de ne plus faire la guerre; mais moi, qui soutenais en ce moment le haut du corps du maréchal et entendais tout ce qu'il disait, je déclare que le fait est inexact. Le maréchal fut, au contraire, très sensible aux marques d'intérêt qu'il reçut de l'Empereur, et lorsque celui-ci, forcé d'aller donner des ordres pour le salut de l'armée, s'éloigna en lui disant: «Vous vivrez, mon ami, vous vivrez!...» le maréchal lui répondit en lui pressant les mains: «Je le désire, si je puis encore être utile à la France et à Votre Majesté!»
Les cruelles souffrances du maréchal ne lui firent point oublier la position des troupes dont il fallait à chaque instant lui donner des nouvelles. Il apprit avec plaisir que l'ennemi n'osant les poursuivre, elles profitaient de la chute du jour pour rentrer dans l'île de Lobau. Sa sollicitude s'étendit sur ses aides de camp frappés auprès de lui; il s'informa de leur état, et sachant que j'avais été pansé avec de grossières étoupes, il invita le docteur Larrey à visiter ma blessure. J'aurais voulu faire transporter le maréchal à Ebersdorf, sur la rive droite du Danube; mais la rupture du pont s'y opposait, et nous n'osions l'embarquer sur une frêle nacelle. Il fut donc forcé de passer la nuit dans l'île, où, faute de matelas, j'empruntai une douzaine de manteaux de cavalerie pour lui faire un lit.
Nous manquions de tout et n'avions même pas de bonne eau à donner au maréchal, qu'une soif ardente dévorait. On lui offrit de celle du Danube; mais la crue du fleuve l'avait rendue tellement bourbeuse qu'il ne put en boire et dit avec résignation: «Nous voilà comme ces marins qui meurent de soif, bien qu'environnés par les flots!» Le vif désir que j'avais de calmer ses souffrances me fit employer un filtre d'un nouveau genre. Un des valets que le maréchal avait laissés dans l'île, en allant au combat, portait constamment un petit portemanteau contenant du linge. J'y fis prendre une chemise du maréchal: elle était très fine; on ferma avec de la ficelle toutes les ouvertures, à l'exception d'une, et plongeant cette espèce d'outre dans le Danube, on la retira pleine, puis on la suspendit sur des piquets au-dessous desquels on plaça un gros bidon pour recevoir l'eau, qui, filtrant à travers la toile, se débarrassa de presque toutes les parties terreuses. Le pauvre maréchal, qui avait suivi toute mon opération avec des yeux avides, put enfin avoir une boisson, sinon parfaite, au moins fraîche et limpide: il me sut très bon gré de cette invention. Les soins que je donnai à mon illustre malade ne pouvaient éloigner les craintes que j'avais sur le sort qui lui serait réservé si les Autrichiens, traversant le petit bras du fleuve, nous eussent attaqués dans l'île de Lobau: qu'aurais-je alors pu faire pour le maréchal? Je crus un moment que ces craintes allaient se réaliser, car une batterie ennemie, établie près d'Enzersdorf, nous envoya plusieurs boulets; mais le feu ne dura pas longtemps.
Dans la position qu'occupait le prince Charles, il avait deux choses à faire: attaquer avec furie les dernières divisions françaises restées sur le champ de bataille, ou bien, s'il n'osait prendre cette résolution, il pouvait du moins, sans compromettre ses troupes, placer son artillerie sur la berge du petit bras, depuis Enzersdorf jusqu'à Aspern, et couvrir de boulets l'île de Lobau, dans laquelle se trouvaient entassés 40,000 Français, qu'il eût exterminés! Mais, heureusement pour nous, le généralissime ennemi ne prit aucun de ces partis, de sorte que le maréchal Masséna, auquel Napoléon avait confié le commandement de la partie de l'armée qui se trouvait encore sur la rive gauche, put, sans être inquiété, évacuer pendant la nuit les villages d'Essling et d'Aspern, ainsi que le champ de bataille, faire passer les blessés, toutes les troupes, ainsi que l'artillerie, dans l'île de Lobau, puis enlever le pont jeté sur le petit bras du Danube, de sorte que le 23, au point du jour, tous ceux de nos régiments qui avaient combattu les 21 et 22 étaient rentrés dans l'île, où les ennemis ne lancèrent plus aucun boulet, pendant les quarante-cinq jours que dura l'occupation de Masséna.
Le 23 au matin, l'un des premiers soins de l'Empereur fut d'envoyer vers l'île de Lobau une barque de moyenne grandeur, afin de transporter le maréchal Lannes sur la rive droite. Je l'y fis placer, ainsi que nos camarades blessés; puis, en arrivant à Ebersdorf, je dirigeai ces derniers sur Vienne, sous la surveillance de M. Le Coulteux, qui les conduisit à l'hôtel du prince Albert, où se trouvaient les colonels Saint-Mars et O'Meara; je restai donc seul avec le maréchal, qui fut conduit dans une des meilleures maisons d'Ebersdorf, où je fis ordonner à tous ses gens de venir le joindre.
Cependant nos troupes accumulées dans l'île de Lobau, manquant de vivres, de munitions, réduites à manger du cheval, et séparées de la rive droite par l'immensité du fleuve, étaient dans une position des plus critiques. On craignait que l'inaction du prince Charles ne fût simulée, et l'on s'attendait d'un instant à l'autre à ce que, remontant le Danube jusqu'au-dessus de Vienne, il le passât pour venir nous attaquer à revers sur la rive droite et faire révolter la capitale contre nous. Dans ce cas, le corps de l'intrépide maréchal Davout, qui gardait Vienne et Ebersdorf, eût certainement opposé une très vive résistance. Mais aurait-il pu vaincre toute l'armée ennemie, et que seraient devenues pendant ce temps toutes les troupes françaises enfermées dans l'île de Lobau?
L'empereur Napoléon profita très habilement du temps que les Autrichiens lui laissaient, et jamais sa prodigieuse activité ne fut mieux employée. Secondé par l'infatigable maréchal Davout et les divisions de son corps d'armée, il fit dans la seule journée du 23 ce qu'un général ordinaire n'aurait pu obtenir en une semaine. Un service de bateaux bien organisé approvisionna de vivres et de munitions les divisions enfermées dans l'île de Lobau; on ramena tous les blessés à Vienne; des hôpitaux furent créés, des matériaux immenses furent réunis pour réparer les ponts, en faire de nouveaux et les garantir par une estacade; cent pièces d'artillerie du plus fort calibre, prises dans l'arsenal de Vienne, furent conduites à Ebersdorf.
Le 24, la communication ayant été rétablie avec l'île, l'Empereur fit repasser sur la rive droite les troupes du maréchal Lannes, la garde et toute la cavalerie, ne laissant dans l'île de Lobau que le corps de Masséna chargé de la fortifier, de la défendre et de mettre en batterie les gros canons qu'on y avait amenés.
Rassuré sur ce point, l'Empereur fit approcher de Vienne le corps d'armée du maréchal Bernadotte et les nombreuses divisions de troupes de la Confédération germanique, ce qui le mettait en état de repousser le prince Charles, dans le cas où il oserait traverser le fleuve pour venir nous attaquer.
Peu de jours après, nous reçûmes un puissant renfort. Une armée française arrivant d'Italie, sous les ordres du vice-roi Eugène de Beauharnais, vint se ranger à notre droite. Au commencement de la campagne, cette armée, dont je n'ai point encore parlé, avait éprouvé un échec en combattant à Sacile; mais les Français ayant renouvelé leurs attaques, et battu les ennemis, les avaient non seulement chassés d'Italie, mais poussés au delà des Alpes. Ils venaient enfin de rejeter le prince Jean derrière le Danube, en Hongrie, ce qui mettait le vice-roi en communication avec la grande armée de l'empereur Napoléon, dont ces troupes formèrent désormais l'aile droite, en face de Presbourg.
CHAPITRE XIX
Considérations sur la bataille d'Essling.--Lannes meurt entre mes bras.--Séjour à Vienne.
Je vous ai promis de ne pas vous fatiguer par des détails stratégiques; cependant, la bataille d'Essling et les événements imprévus qui nous privèrent d'une victoire éclatante ayant eu un retentissement immense, je crois devoir faire quelques observations sur les causes qui amenèrent ce résultat, d'autant qu'elles ont été dénaturées par un Français, qui a imputé à l'Empereur des fautes qu'il n'a pas commises. M. le général Rogniat, dans son ouvrage intitulé: _Considérations sur l'art de la guerre_, prétend «qu'à Essling Napoléon donna sans réflexion dans un piège que lui tendit l'archiduc Charles, en prescrivant au centre de son armée de _reculer_, afin d'attirer les Français pendant qu'il faisait couper les ponts, dont la destruction était préparée d'avance par le général autrichien». Non seulement cette assertion est contraire à la vérité, mais elle est absurde, ainsi que je crois l'avoir démontré dans la réponse critique adressée par moi au général Rogniat, en 1820.
En effet, si le prince Charles savait qu'il avait en son pouvoir le moyen de détruire les ponts, pourquoi ne les a-t-il pas fait briser le 21 au soir, lorsque le nombre des troupes françaises passées sur la rive gauche n'étant encore que de vingt-cinq mille hommes, il aurait eu la certitude de les écraser ou de les faire prisonniers, puisqu'il disposait de plus de cent vingt mille soldats?... Cela ne valait-il pas mieux que de laisser pendant toute la nuit le passage du fleuve à la disposition de Napoléon, qui en profita pour faire arriver sur la rive gauche sa garde, le corps du maréchal Lannes, ainsi que les cuirassiers de Nansouty, ce qui doublait les forces que nous pouvions opposer aux ennemis? Si le prince Charles avait préparé la rupture des ponts, pourquoi, dans l'après-midi du 21, fit-il attaquer les villages d'Essling et d'Aspern, où il perdit quatre à cinq mille hommes?... Il était bien plus sage d'attendre que le faible corps de Masséna, n'ayant plus aucun moyen de retraite, fût réduit à capituler. Enfin, pourquoi, le 22 au matin, le prince Charles renouvela-t-il avec furie ses attaques contre Essling et Aspern, au lieu d'attendre que les ponts fussent brisés?... C'est évidemment parce que le généralissime autrichien ignorait qu'il fût en son pouvoir de les détruire, et que le hasard seul, et la crue du fleuve, amenèrent contre les pontons des arbres flottants qui causèrent les premières ruptures partielles, et que, plus tard, l'intelligence d'un officier autrichien prépara la destruction du grand pont, en livrant au courant plusieurs barques chargées de bois enflammés, et surtout en lançant un immense moulin flottant qui entraîna presque tout ce pont. Mais rien n'avait été _préparé d'avance_, ainsi que nous l'ont avoué depuis plusieurs généraux ennemis, que nous eûmes l'occasion de voir après l'armistice de Znaïm.
S'il restait quelques doutes à ce sujet, ils seraient entièrement détruits par l'argument irrésistible que voici. De toutes les décorations militaires de l'empire d'Autriche, la plus difficile à obtenir était celle de Marie-Thérèse, car elle n'était accordée qu'à l'officier qui pouvait prouver qu'il avait fait _plus que son devoir_. Il devait solliciter cette décoration _lui-même_, et s'il échouait, il lui était interdit à tout jamais de reproduire sa demande. Or, malgré la sévérité de ce règlement, le commandant des chasseurs autrichiens obtint la croix de _Marie-Thérèse_, ce qui prouve incontestablement qu'il avait agi d'après ses propres inspirations, et non par ordre du prince Charles. Ce raisonnement, que j'ai développé dans mes _Remarques critiques_ sur l'ouvrage du général Rogniat, est un de ceux que Napoléon approuva le plus, lorsque, pendant sa captivité à Sainte-Hélène, il lut mon livre et celui de Rogniat, et ce fut sans doute afin de punir ce général de sa partialité pour nos ennemis que l'Empereur, en me faisant un legs de cent mille francs, ajouta dans son testament: «J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs et les apostats!...»
Dès que les troupes, dont la vaillance avait si noblement éclaté à la bataille d'Essling, eurent opéré leur retraite dans l'île de Lobau et sur la rive droite du Danube, Napoléon s'établit à Ebersdorf, afin de surveiller les préparatifs d'un nouveau passage, pour lequel il fallait construire non plus un seul pont, mais _trois_, ayant tous en amont une forte estacade en pilotis, destinée à détourner les corps flottants que l'ennemi pourrait lancer contre eux.
Malgré les soins qu'il donnait aux travaux nécessaires pour ces importantes constructions, l'Empereur, accompagné du prince Berthier, venait soir et matin visiter le maréchal Lannes, dont la situation fut aussi bonne que possible pendant les quatre premiers jours qui suivirent sa blessure. Il conservait toute sa présence d'esprit et causait avec beaucoup de calme. Il était si loin de renoncer à servir son pays, ainsi que l'ont annoncé quelques écrivains, que faisant des projets pour l'avenir, et sachant que le célèbre mécanicien viennois Mesler avait fait pour le général autrichien, comte de Palfi, une jambe artificielle, avec laquelle celui-ci marchait et montait à cheval comme s'il n'eût éprouvé aucun accident, le maréchal me chargea d'écrire à cet artiste pour l'inviter à venir lui prendre la mesure d'une jambe. Mais les fortes chaleurs qui nous accablaient depuis quelque temps redoublèrent d'intensité, et leur effet produisit un bien fâcheux résultat sur le blessé. Une fièvre ardente s'empara de lui, et bientôt survint un délire affreux. Le maréchal, toujours préoccupé de la situation critique dans laquelle il avait laissé l'armée, se croyait encore sur le champ de bataille; il appelait à haute voix ses aides de camp, ordonnant à l'un de faire charger les cuirassiers, à l'autre de conduire l'artillerie sur tel point, etc., etc... En vain le docteur Yvan et moi cherchions-nous à le calmer, il ne nous comprenait plus; sa surexcitation allait toujours croissant; il ne reconnaissait même plus l'Empereur!... Cet état dura plusieurs jours sans que le maréchal dormît un seul instant, ou cessât de combattre imaginairement!... Enfin, dans la nuit du 29 au 30, il s'abstint de donner des ordres de combat; un grand affaissement succéda au délire; il reprit toutes ses facultés mentales, me reconnut, me serra la main, parla de sa femme et de ses cinq enfants, de son père... et, comme j'étais très près de son chevet, il appuya sa tête sur mon épaule, parut sommeiller, et rendit le dernier soupir!... C'était le 30 mai au point du jour.
Peu d'instants après ce fatal événement, l'Empereur arrivant pour sa visite du matin, je crus devoir aller au-devant de Sa Majesté, pour lui annoncer la malheureuse catastrophe, et l'engager à ne pas entrer dans l'appartement infecté de miasmes putrides; mais Napoléon, m'écartant de la main, s'avança vers le corps du maréchal, qu'il embrassa en le baignant de larmes, disant à plusieurs reprises: «Quelle perte pour la France et pour moi!...»
En vain le prince Berthier voulait éloigner l'Empereur de ce triste spectacle; il résista pendant plus d'une heure et ne céda que lorsque Berthier lui fit observer que le général Bertrand et les officiers du génie l'attendaient pour l'exécution d'un travail important, dont il avait lui-même fixé le moment. Napoléon, en s'éloignant, m'exprima sa satisfaction pour les soins que je n'avais cessé de donner à mon maréchal; il me chargea de le faire embaumer et de tout préparer pour l'envoi du corps en France.
J'étais navré de douleur!... Ma désolation s'accrut encore par la nécessité où je me trouvai d'assister à l'embaumement fait par les docteurs Larrey et Yvan, afin d'en dresser procès-verbal. Puis il me fallut présider au départ du corps qui, placé dans une voiture, fut transporté à Strasbourg sous la conduite d'un officier et de deux sergents de la garde impériale. Cette journée fut bien pénible pour moi!... Que de tristes réflexions je fis sur la destinée de cet homme, qui, sorti des dernières classes de la société, mais doué d'une haute intelligence et d'un courage à toute épreuve, s'était élevé par son propre mérite au premier rang, et qui, au moment où il jouissait de tant d'honneurs et d'une fortune immense, venait de terminer sa carrière en pays étranger, loin de sa famille, entre les bras d'un simple aide de camp!
De terribles secousses morales et physiques avaient ébranlé ma santé; ma blessure, fort simple d'abord et facile à guérir, si, après l'avoir reçue, j'eusse pu jouir de quelque repos de corps et d'esprit, s'était horriblement enflammée, pendant les dix jours que je venais de passer dans de terribles angoisses et des fatigues continuelles; car personne ne m'avait secondé dans les soins qu'exigeait l'affreuse position du maréchal, pas même ses deux valets de chambre. L'un d'eux, espèce de _mirliflor_, avait abandonné son maître dès les premiers jours, sous prétexte que la mauvaise odeur des plaies lui soulevait le cœur. Le second valet de chambre montra plus de zèle, mais, les émanations putrides, qu'une chaleur de 30 degrés rendait encore plus dangereuses, le forcèrent à garder le lit, et je fus obligé de faire venir un infirmier militaire, homme rempli de bonne volonté, mais dont la figure inconnue, et surtout le costume, paraissaient déplaire au maréchal, qui ne voulait rien prendre que de ma main. Je le veillai donc jour et nuit; aussi la fatigue ayant aggravé ma blessure, j'avais la cuisse infiniment gonflée et pouvais à peine me tenir debout, lorsque, après le départ du corps du maréchal, je me déterminai à me rendre à Vienne pour m'y faire soigner.