Mémoires du général baron de Marbot (2/3)

Part 15

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Après les belles campagnes d'Italie, Lannes et Murat, devenus généraux de division, suivirent Bonaparte en Égypte, où leur hostilité réciproque ne fit qu'augmenter. Enfin, cette inimitié s'accrut encore par le désir qu'ils conçurent tous deux d'épouser Caroline Bonaparte, la sœur de leur général en chef. En cette circonstance, Bessières agit auprès de Mme Bonaparte en faveur de Murat, et pour la gagner à sa cause, il saisit l'occasion qui se présenta de porter un coup décisif au rival de son ami. Lannes commandait alors la garde consulaire, et dans son trop grand désir de bien faire, il avait dépassé de 300,000 francs le crédit alloué pour l'équipement de ses soldats. Bessières, membre du conseil d'administration, chargé de la répartition des fonds, signala à Murat le fait, qui ne tarda pas à arriver aux oreilles du premier Consul. Ce dernier, qui en prenant le pouvoir avait résolu de ramener l'ordre dans l'administration, voulut faire un exemple et retira à Lannes le commandement de sa garde, en lui accordant le délai d'un mois pour combler ce déficit!... Lannes n'aurait pu le faire sans le généreux concours d'Augereau. Le premier Consul lui rendit alors sa faveur, mais on conçoit que Lannes ait voué une haine profonde au général Bessières, aussi bien qu'à Murat, son heureux rival, qui avait enfin épousé Caroline Bonaparte. Telle était l'antipathie qui existait entre Lannes et Bessières, lorsqu'ils se trouvèrent en contact sur le champ de bataille d'Essling.

Au moment de la vive canonnade qui venait de tuer le malheureux d'Albuquerque, le maréchal Lannes, voyant les Autrichiens exécuter un mouvement rétrograde, voulut les faire charger par toute sa cavalerie. Il m'appela pour en porter l'ordre au général Bessières, qui, vous le savez, venait d'être placé sous son commandement par l'Empereur; mais, comme j'étais en course, l'aide de camp, le premier à marcher, s'approcha: c'était de Viry. Le maréchal Lannes lui donna l'ordre suivant: «Allez dire au maréchal Bessières que je lui _ordonne_ de charger à fond!» Or, vous saurez que ce dernier mot signifiant qu'on doit aller jusqu'à ce que les sabres piquent le corps des ennemis, il devient un reproche, puisqu'il semble dire que jusque-là la cavalerie n'a pas agi assez vigoureusement. L'expression _je lui ordonne_ était également très dure, employée par un maréchal vis-à-vis d'un autre maréchal; mais c'était précisément pour cela que le maréchal se servait des mots _ordonne_ et _charger à fond_.

Le capitaine de Viry part, remplit sa mission et revient auprès du maréchal, qui lui demande: «Qu'avez-vous dit au maréchal Bessières?»--«Je l'ai informé que Votre Excellence le priait de faire charger toute la cavalerie.»--Le maréchal Lannes, haussant les épaules, s'écria: «Vous êtes un enfant... faites approcher un autre officier.» C'était Labédoyère. Le maréchal, le sachant plus ferme que de Viry, lui donne la même mission, en appuyant fortement sur les expressions _vous ordonne_ et _charger à fond_; mais Labédoyère, ne comprenant pas non plus l'intention du maréchal Lannes, n'osa répéter mot à mot au maréchal Bessières l'ordre qu'il avait à lui transmettre, et, de même que de Viry, il se servit d'une circonlocution. Aussi, à son retour, le maréchal Lannes, lui ayant demandé ce qu'il avait dit, lui tourna le dos.--Je rentrais à ce moment au galop dans le groupe de l'état-major, et, bien que ce ne fût pas à moi à marcher, le maréchal m'appela et me dit: «Marbot, le maréchal Augereau m'a assuré que vous étiez un homme sur lequel on pouvait compter; votre manière de servir auprès de moi m'a confirmé dans cette pensée; j'en désire une nouvelle preuve: allez dire au maréchal Bessières que je _lui ordonne de charger à fond_; vous entendez bien, monsieur, _à fond_!...» Et en parlant ainsi il me pointait les côtes avec ses doigts. Je compris parfaitement que le maréchal Lannes voulait humilier le maréchal Bessières, d'abord en lui faisant durement sentir que l'Empereur lui avait donné pleine autorité sur lui; en second lieu, en blâmant la manière dont il dirigeait la cavalerie. J'étais navré de la nécessité où j'étais de transmettre au maréchal Bessières des expressions blessantes, dont il était facile de prévoir les fâcheux résultats; mais enfin, je devais obéir à mon chef direct!...

Je m'élance donc au galop vers le centre, en désirant qu'un des nombreux boulets qui tombaient autour de moi, abattant mon cheval, me donnât une bonne excuse pour ne pas remplir la pénible mission dont j'étais chargé!... J'aborde très respectueusement le maréchal Bessières, auquel j'exprime le désir de parler en particulier. Il me répond fort sèchement: «Parlez haut, monsieur!»--Je fus donc contraint de lui dire en présence de son nombreux état-major et d'une foule de généraux et colonels: «M. le maréchal Lannes m'a chargé de dire à Votre Excellence qu'il lui _ordonnait_ de _charger à fond_...»--Alors Bessières, en fureur, s'écrie: «Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un maréchal?... Quels termes! vous _ordonne_ et _charger à fond!_... Je vous ferai sévèrement punir de cette inconvenance!...»--Je répondis: «Monsieur le maréchal, plus les expressions dont je me suis servi paraissent fortes à Votre Excellence, plus elle doit être convaincue que je ne fais qu'obéir aux ordres que j'ai reçus!...» Puis je saluai et revins auprès du maréchal Lannes. «Eh bien! qu'avez-vous dit au maréchal Bessières?--Que Votre Excellence lui _ordonnait de charger à fond_!...--C'est cela, voilà au moins un aide de camp qui me comprend!...»

Vous sentez que, malgré ce compliment, je regrettais fort d'avoir été obligé d'accomplir un tel message. Cependant, la charge de cavalerie eut lieu, le général Espagne y fut tué, mais le résultat fut très bon, ce qui fit dire au maréchal Lannes: «Vous voyez bien que ma sévère injonction a produit un excellent effet; sans cela, M. le maréchal Bessières eût _tâtonné_ toute la journée!»

La nuit vint, et le combat cessa tant au centre que vers notre droite, ce qui détermina le maréchal Lannes à se rendre auprès de l'Empereur, dont le bivouac se trouvait dans les ouvrages de la tête de pont; mais à peine étions-nous en marche que le maréchal, entendant une vive fusillade dans Aspern, où commandait Masséna, voulut aller voir ce qui se passait dans ce village. Il ordonna à son état-major de se rendre au bivouac impérial, et, ne gardant que moi et une ordonnance, il me dit de le conduire dans Aspern, où j'avais été plusieurs fois dans la journée. Je pris donc cette direction; la lune et l'incendie qui dévorait Essling et Aspern nous éclairaient parfaitement; cependant, comme les nombreux sentiers qui sillonnent la plaine étaient souvent cachés par des blés d'une très grande hauteur, et que je craignais de m'y perdre, je mis pied à terre pour mieux les reconnaître. Bientôt le maréchal, descendant aussi de cheval, se mit à marcher à mes côtés, en causant du combat du jour et des chances de celui qui se préparait pour le lendemain. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivons auprès d'Aspern, dont les abords étaient couverts par les feux de bivouac des troupes de Masséna. Le maréchal Lannes, voulant parler à celui-ci, m'ordonne de passer devant pour m'informer du lieu où il était établi. Nous avions à peine fait quelques pas que j'aperçois, sur le front de bandière du camp, Masséna se promenant avec le maréchal Bessières. La blessure que j'avais reçue au front en Espagne m'empêchant de porter un colback, j'étais le seul aide de camp des maréchaux de l'armée qui eût un chapeau. Bessières, m'ayant reconnu à ce détail, mais n'apercevant point encore le maréchal Lannes, s'avance vers moi en disant: «Ah! c'est vous, monsieur!... Si ce que vous avez dit tantôt provient de vous seul, je vous apprendrai à mieux choisir vos expressions en parlant à vos supérieurs; et si vous n'avez fait qu'obéir à votre maréchal, il me rendra raison de cette injure, et je vous charge de le lui dire!» Le maréchal Lannes, s'élançant alors comme un lion, passe devant moi et, me saisissant le bras, s'écrie: «Marbot, je vous dois une réparation; car, bien que je crusse être certain de votre dévouement, il m'était resté quelques doutes sur la manière dont vous aviez transmis mes ordres à monsieur; mais je reconnais mes torts à votre égard!...» Puis, s'adressant à Bessières: «Je vous trouve bien osé de gronder un de mes aides de camp! Celui-ci, monté le premier à l'assaut de Ratisbonne, a traversé le Danube en bravant une mort presque certaine, et vient d'être blessé en Espagne, tandis qu'il est de prétendus militaires qui de leur vie n'ont reçu aucune égratignure et n'ont fait leur avancement qu'en espionnant et dénonçant leurs camarades. Et que reprochez-vous à cet officier?--Monsieur, dit Bessières, votre aide de camp est venu me dire que vous m'_ordonniez_ de _charger à fond_. Il me semble que de telles expressions sont inconvenantes.--Elles sont justes, monsieur, et c'est moi qui les ai dictées!... L'Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous étiez sous mes ordres?» Alors Bessières répondit avec embarras: «L'Empereur m'a prévenu que je devais obtempérer à vos avis.--Sachez, monsieur, s'écria le maréchal, que, dans l'état militaire, on n'obtempère pas, on _obéit_ à des _ordres!_ Si l'Empereur avait la pensée de me placer sous votre commandement, je lui offrirais ma démission; mais, tant que vous serez sous le mien, je vous donnerai des ordres, et vous obéirez; sinon, je vous retirerai la direction des troupes. Quant à charger à fond, je vous l'ai prescrit parce que vous ne le faisiez pas, et que, depuis ce matin, vous paradiez devant l'ennemi sans l'aborder franchement!--Mais ceci est un outrage! cria Bessières avec colère; vous m'en rendrez raison!--À l'instant même si vous voulez», répondit Lannes en portant la main à son épée.

Pendant cette discussion, le vieux Masséna, s'interposant entre les adversaires, cherchait à les calmer; enfin, ne pouvant y parvenir, il prit à son tour le haut ton: «Je suis votre ancien, messieurs; vous êtes dans mon camp, je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes le spectacle scandaleux de voir deux maréchaux mettre l'épée à la main, et cela devant l'ennemi! Je vous somme donc, au nom de l'Empereur, de vous séparer sur-le-champ!» Puis, se radoucissant, il prit le maréchal Lannes par le bras et le conduisit à l'extrémité du bivouac, pendant que Bessières retournait au sien.

Je vous laisse à penser combien je fus affecté de cette scène déplorable!... Enfin le maréchal Lannes, remontant à cheval, prit le chemin de la tête de pont, et, dès que nous fûmes au bivouac de l'Empereur, auprès duquel mes camarades s'étaient établis, il prit Napoléon en particulier et lui raconta ce qui venait de se passer. Celui-ci envoya aussitôt chercher le maréchal Bessières, qu'il reçut fort mal; puis, s'éloignant avec lui et marchant à grands pas, Sa Majesté paraissait fort agitée, croisait les bras et semblait lui adresser de vifs reproches. Le maréchal Bessières avait l'air confondu, et dut l'être davantage encore lorsque l'Empereur, se mettant à table, ne l'invita pas à dîner, tandis qu'il faisait asseoir le maréchal Lannes à sa droite.

Autant mes camarades et moi avions été gais la nuit précédente, autant nous fûmes tristes pendant celle du 21 au 22. Nous venions de voir périr le malheureux d'Albuquerque, nous avions à nos côtés La Bourdonnaye horriblement blessé, dont les gémissements nous déchiraient le cœur; enfin, de tristes pressentiments nous agitaient sur le résultat de la bataille dont nous venions de voir seulement la première partie. Nous fûmes, du reste, sur pied toute la nuit, pour faire passer le Danube au corps du maréchal Lannes, composé de trois divisions des grenadiers d'Oudinot, commandées par les généraux Demont, Claparède et Tharreau, et de la division Saint-Hilaire, ainsi que des cuirassiers de Nansouty. Ces troupes étaient suivies par la garde impériale.

Cependant le Danube augmentait à vue d'œil; beaucoup de gros arbres que ses flots entraînaient vinrent heurter les ponts de bateaux, qu'ils rompirent plusieurs fois; mais on les réparait promptement, et, malgré ces accidents, les troupes dont je viens de faire l'énumération avaient traversé le fleuve et se trouvaient réunies sur le champ de bataille, lorsque, aux premières lueurs de l'aurore du 22 mai, le bruit du canon annonça le renouvellement du combat.

L'Empereur, ayant à sa disposition le double des troupes de la veille, prit des mesures pour attaquer l'ennemi. Le maréchal Masséna et ses trois premières divisions d'infanterie restèrent dans Aspern; la quatrième, celle du général Boudet, fut laissée à Essling, sous les ordres du maréchal Lannes, dont le corps d'armée vint occuper l'espace entre ces deux villages, ayant en seconde ligne la cavalerie du maréchal Bessières, encore placé sous les ordres du maréchal Lannes. La garde impériale formait la réserve.

La réprimande faite par l'Empereur au maréchal Bessières avait été si sévère que, dès que celui-ci aperçut Lannes, il vint lui demander comment il désirait qu'il plaçât ses troupes. Le maréchal, voulant constater son autorité, lui répondit: «Je vous ordonne, monsieur, de les placer sur tel point, puis vous attendrez mes ordres.» Ces expressions étaient dures, mais il ne faut pas oublier les agissements de Bessières à l'égard de Lannes à l'époque du Consulat. Bessières parut fortement blessé, mais il obéit en silence.

L'archiduc Charles, qui, par une attaque vigoureuse, aurait pu la veille percer notre faible ligne entre Essling et Aspern, renouvela ses efforts contre ces villages. Mais si nous avions résisté le 21 à toute son armée, avec le seul corps de Masséna et une portion de notre cavalerie, à plus forte raison étions-nous en mesure de le faire, à présent que la garde impériale, le corps du maréchal Lannes et une division de cuirassiers venaient de nous rejoindre. Les Autrichiens furent donc repoussés partout. Une de leurs colonnes fut même coupée et prise dans Aspern; elle se composait d'un millier d'hommes commandés par le général Weber et de six pièces de canon.

Jusqu'à ce moment l'Empereur n'avait fait que se défendre en attendant les troupes qui traversaient le fleuve; mais le nombre de celles qui se trouvaient sur le champ de bataille ayant été doublé, et le corps du maréchal Davout réuni à Ebersdorf commençant à s'engager sur les ponts, Napoléon jugea qu'il était temps de passer de la défense à l'attaque, et ordonna au maréchal Lannes de se mettre à la tête des divisions d'infanterie Saint-Hilaire, Tharreau, Claparède et Demont, suivies de deux divisions de cuirassiers, et d'aller enfoncer le centre de l'armée ennemie... Le maréchal Lannes s'avance alors fièrement dans la plaine!... Rien ne lui résiste... il prend en un instant un bataillon, cinq pièces et un drapeau. Les Autrichiens se retirent d'abord avec régularité; mais leur centre, étant obligé de s'élargir sans cesse à mesure que nous avancions, finit par être percé! Le désordre se met parmi les troupes ennemies, à tel point que nous voyions les officiers et les sergents frapper à coups de bâton leurs soldats, sans pouvoir les retenir dans leurs rangs. Si notre marche eût continué quelques moments de plus, c'en était fait de l'armée du prince Charles!

CHAPITRE XVIII

Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.

Tout nous présageait une victoire complète. Déjà Masséna et le général Boudet se préparaient à déboucher d'Aspern et d'Essling pour aller assaillir les Autrichiens, lorsque, à notre très grande surprise, un aide de camp de l'Empereur vint apporter au maréchal Lannes l'ordre de suspendre son mouvement d'attaque!... Les arbres et autres corps flottants sur le Danube avaient causé une nouvelle rupture aux ponts, ce qui retardait l'arrivée des troupes du maréchal Davout ainsi que des munitions. Enfin, après une heure d'attente, le passage fut rétabli, et bien que l'ennemi eût profité de ce temps pour renforcer son centre et mettre de l'ordre dans ses lignes, nous recommençâmes notre attaque, et les Autrichiens reculaient de nouveau, lorsqu'on apprit qu'une immense partie du grand pont venant d'être emportée, et ne pouvant être réparée avant quarante-huit heures, l'Empereur ordonnait au maréchal Lannes d'arrêter son mouvement sur le terrain conquis!...

Voici ce qui avait donné lieu à ce contretemps, qui nous privait d'une victoire éclatante. Un officier autrichien, placé en observation avec quelques compagnies de chasseurs dans les îles situées au-dessus d'Aspern, était monté sur un petit bateau, puis s'était avancé vers le milieu du fleuve, pour voir de loin nos troupes passer les ponts. Il fut ainsi témoin de la première rupture occasionnée par les arbres que le fleuve entraînait, ce qui lui inspira la pensée de renouveler ces accidents, à mesure que nous les réparerions. Il fit donc pousser à l'eau un grand nombre de poutres et plusieurs barques chargées de matières enflammées qui détruisirent quelques-uns de nos pontons; mais comme nos pontonniers les remplaçaient aussitôt, l'officier ordonna de mettre le feu à un énorme moulin flottant, le fit conduire au milieu du fleuve et le lança sur notre grand pont, dont il brisa et entraîna une forte partie!... Dès ce moment, l'Empereur, acquérant la certitude qu'il fallait renoncer à l'espoir de rétablir ce jour-là le passage et de faire arriver le corps de Davout sur le champ de bataille, prescrivit au maréchal Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première position, entre Essling et Aspern, afin que, appuyés à ces villages, ils pussent tenir contre les efforts des ennemis. Ce mouvement s'exécutait dans le plus grand ordre, lorsque l'archiduc Charles, étonné d'abord de notre retraite, et apprenant bientôt la rupture complète du grand pont, conçut l'espoir de jeter l'armée française dans le Danube. Il fait dans ce but avancer la cavalerie contre la division Saint-Hilaire qui se trouvait la plus rapprochée de ses lignes; mais nos bataillons ayant repoussé toutes les charges de l'ennemi, celui-ci dirigea contre eux un feu terrible d'artillerie!... Le maréchal Lannes me chargea en ce moment de porter un ordre au général Saint-Hilaire. À peine étais-je arrivé auprès de celui-ci, qu'une grêle de mitraille tomba sur son état-major!... Plusieurs officiers furent tués, le général Saint-Hilaire eut la jambe brisée: il fallut l'amputer et il mourut pendant l'opération; enfin je fus frappé à la cuisse droite par un biscaïen qui m'enleva un morceau de chair gros comme un œuf. Cette blessure n'étant pas dangereuse, je pus aller rendre compte de ma mission au maréchal. Je le trouvai auprès de l'Empereur, qui, me voyant couvert de sang, dit: «Votre tour vient bien souvent!...» Napoléon et le maréchal, auxquels j'appris la blessure mortelle du brave général Saint-Hilaire, furent très affectés de cette perte.

Le maréchal voyant la division Saint-Hilaire assaillie de toutes parts, va lui-même en prendre le commandement et la ramène lentement, en se retournant souvent contre l'ennemi, jusqu'à ce que notre droite s'appuyât à Essling, que la division Boudet occupait toujours. Bien que ma blessure ne fût point encore pansée, je crus devoir accompagner le maréchal dans cette expédition, pendant laquelle mon ami de Viry eut l'épaule brisée par une balle. Je le fis à grand'peine transporter dans les retranchements de la tête de pont.

La position était fort critique; l'Empereur, réduit à la défensive, donne à son armée la forme d'un arc dont le Danube figurait la corde. Notre droite touchait au fleuve, derrière Essling. Notre gauche s'appuyait derrière Aspern. Il fallait, sous peine d'être jeté dans le Danube, entretenir le combat pendant le reste de la journée. Il était neuf heures du matin, et nous devions attendre la nuit pour nous retirer dans l'île de Lobau par le faible pont du petit bras. Le prince Charles, comprenant combien notre situation était défavorable, renouvelait constamment ses attaques contre les deux villages et le centre; mais, heureusement pour nous, il ne lui vint pas dans l'esprit de forcer notre extrême droite, entre Essling et le Danube. C'était le point faible de notre position: une forte colonne, lancée vigoureusement, pouvait arriver par là sur notre tête de pont, et dès lors nous étions perdus!... Sur tous les points de notre ligne le carnage fut terrible, mais absolument nécessaire pour sauver l'honneur français et la partie de l'armée qui avait passé le Danube.

Pour arrêter la vivacité des attaques des ennemis, le maréchal Lannes faisait souvent des retours offensifs sur leur centre, qu'il refoulait au loin; mais bientôt ils revinrent avec de nombreux renforts. Dans une de ces attaques, Labédoyère reçut un coup de biscaïen dans le pied, et Watteville eut une épaule luxée, à la suite d'une chute occasionnée par la mort de son cheval abattu par un boulet. Ainsi, de tout l'état-major du maréchal Lannes, il ne restait que le sous-lieutenant Le Coulteux et moi. Il était impossible que je le laissasse seul avec ce jeune officier, très brave sans doute, mais inexpérimenté. Le maréchal, désirant me garder, me dit: «Allez vous faire panser; et si vous pouvez encore vous soutenir à cheval, revenez me joindre» Je gagnai la première ambulance; l'affluence des blessés y était énorme; on manquait de linge et de charpie... Un chirurgien remplit ma plaie avec de la grosse étoupe dont on se sert pour bourrer les canons. L'introduction de ces filaments dans ma cuisse me fit beaucoup souffrir, et dans toute autre circonstance je me serais retiré du combat; mais il fallait que chacun déployât toute son énergie. Je retournai donc auprès du maréchal Lannes, que je trouvai fort inquiet; il venait d'apprendre que les Autrichiens avaient enlevé à Masséna la moitié d'Aspern!... Ce village fut pris et repris plusieurs fois. Celui d'Essling était aussi vivement attaqué en ce moment. Les régiments de la division Boudet le défendaient courageusement. Les deux partis étaient si acharnés qu'en se battant au milieu des maisons embrasées, ils se retranchaient avec les cadavres amoncelés qui obstruaient les rues. Les grenadiers hongrois furent repoussés cinq fois; mais leur sixième attaque ayant réussi, ils parvinrent à s'emparer du village, moins le _grenier d'abondance_, dans lequel le général Boudet retira ses troupes comme dans une citadelle.

Pendant ce terrible combat, le maréchal m'envoya plusieurs fois dans Essling, où je courus de bien grands dangers; mais j'étais si animé que ma blessure ne me faisait éprouver aucune douleur.

S'apercevant enfin que, renouvelant sa faute de la veille, il use ses forces contre Essling et Aspern, les deux bastions de notre ligne, tandis qu'il néglige le centre, où une vive attaque de ses réserves pouvait le conduire jusqu'à nos ponts et amener la destruction de l'armée française, le prince Charles lance sur ce point des masses énormes de cavalerie, soutenues par de profondes colonnes d'infanterie. Le maréchal Lannes, sans s'étonner de ce déploiement de forces, ordonne de laisser approcher les Autrichiens à petite portée et les reçoit avec un feu d'infanterie et de mitraille tellement violent qu'ils s'arrêtent, sans que la présence ou les excitations du prince Charles puissent les déterminer à faire un seul pas de plus vers nous!... Il est vrai qu'ils apercevaient derrière nos lignes les bonnets à poil de la vieille garde, qui, formée en colonne, s'avançait majestueusement l'arme au bras!