Mémoires du général baron de Marbot (2/3)
Part 13
Jusque-là, tout allait admirablement bien. Je fais lever les matelots; ils reprennent leurs rames, et j'ordonne au caporal de détacher le bout de la corde qui nous fixait au rivage; mais elle était si mouillée, et le fort tirage du bateau qu'elle retenait, malgré la violence du courant, avait tellement resserré le nœud, qu'il devint impossible de la défaire. Nous fûmes obligés de scier la corde, ce qui nous prit deux ou trois minutes. Mais les efforts que nous faisions ayant imprimé un grand mouvement au câble dont l'extrémité était entortillée autour d'un saule, les branches de cet arbre agitèrent celles qui l'avoisinaient. Il en résulta un frôlement assez bruyant pour attirer l'attention du factionnaire. Cet homme approche, n'aperçoit pas la barque; mais voyant l'agitation des branches et le bruit augmenter, il crie: «Wer da?» (Qui vive?) Pas de réponse!... Nouvelle sommation de la sentinelle ennemie... Nous gardons encore le silence, en continuant notre travail... J'étais dans des transes mortelles; car, après avoir bravé tant de périls, il eût été vraiment cruel d'échouer au port!... Enfin, enfin, la corde est coupée et le bateau poussé au large!... Mais à peine est-il en dehors de la voûte que les saules formaient au-dessus de nous, que, éclairé par la lueur des feux de bivouac, il est aperçu par le factionnaire autrichien qui crie: _Aux armes!_ et tire sur nous!... Personne n'est atteint; mais à ce bruit, toutes les troupes du camp se lèvent précipitamment, et les artilleurs, dont les pièces braquées sur le Danube se trouvaient toutes chargées, me font l'honneur de tirer le canon sur ma barque!... Mon cœur bondit de joie au bruit de cette détonation, qui devait être entendue par l'Empereur et par le maréchal Lannes!.... Mes yeux, se portèrent vers le couvent de Mölk, dont, malgré l'éloignement, je n'avais cessé d'apercevoir les nombreuses croisées éclairées. Elles furent probablement toutes ouvertes à l'instant; mais la lumière d'une seule me parut augmenter de vivacité: c'était celle de l'immense fenêtre du balcon, qui, grâce à ses dimensions, pareilles à celles d'un portail d'église, projetait au loin une grande clarté sur les eaux du fleuve. Il était évident qu'on venait de l'ouvrir en entendant gronder le canon; aussi je me dis: «L'Empereur et les maréchaux sont certainement sur ce balcon; ils me savent parvenu sur la rive gauche dans le camp ennemi et font des vœux pour mon retour!» Cette pensée exaltant encore mon courage, je ne fis aucune attention aux boulets, d'ailleurs fort peu dangereux, car la rapidité du courant nous emportait avec une telle vitesse que les artilleurs ennemis ne pouvaient pointer avec précision sur un objet aussi mobile, et il aurait fallu être bien malheureux pour qu'ils atteignissent notre embarcation; il est vrai qu'un seul boulet pouvait la briser et nous plonger dans le gouffre, mais tous allèrent se perdre dans le Danube. Je me trouvai bientôt hors de la portée des ennemis et pus concevoir l'espérance que mon entreprise aurait une heureuse issue. Cependant, tous les périls n'étaient pas encore surmontés, car il fallait retraverser le fleuve qui roulait toujours des troncs de sapin, et nous fûmes jetés plusieurs fois sur des îles submergées, où les branches des peupliers nous arrêtèrent longtemps. Nous parvînmes enfin à nous rapprocher de la rive droite, à plus de deux lieues au-dessous de Mölk. Ici une nouvelle crainte vint m'assaillir. J'aperçus les feux de bivouac, et rien ne me donnait la certitude qu'ils appartinssent à un régiment français, car l'ennemi avait des troupes sur les deux rives, et je savais que, sur celle de droite, l'avant-garde du maréchal Lannes se trouvait à peu de distance de Mölk, en face d'un corps autrichien placé à Saint-Pölten.
Notre armée devait sans doute se porter en avant au point du jour, mais occupait-elle déjà ce lieu, et les feux que je voyais étaient-ils entourés d'amis ou d'ennemis? Je craignais que le courant ne m'eût entraîné trop bas, mais je fus tiré de ma perplexité par le son de plusieurs trompettes, qui sonnaient le réveil de la cavalerie française. Alors, toute incertitude cessant, nous fîmes force de rames vers la plage, où l'aube nous fit apercevoir un village. Nous en étions peu éloignés, lorsqu'un coup de mousqueton se fit entendre, et une balle siffla à nos oreilles!... Il était évident que le poste français nous prenait pour une embarcation ennemie. Je n'avais pas prévu ce cas, et ne savais trop comment nous parviendrions à nous faire reconnaître, lorsque j'eus l'heureuse pensée de faire pousser fréquemment par mes six grenadiers le cri de: _Vive l'empereur Napoléon!_... Cela ne suffisait certainement pas pour prouver que nous étions Français, mais devait cependant attirer l'attention des officiers, qui, entourés de beaucoup de soldats, ne pouvaient craindre notre petit nombre et empêcheraient sans doute qu'on ne tirât sur nous, avant de savoir si nous étions Français ou Autrichiens. En effet, peu d'instants après, j'étais reçu sur le rivage par le colonel Gautrin et le 9e de housards appartenant au corps du maréchal Lannes. Si nous fussions débarqués une demi-lieue plus bas, nous tombions dans les postes ennemis!... Le colonel de housards me prêta un cheval et me fit donner plusieurs chariots, sur lesquels je plaçai les grenadiers, les matelots et les prisonniers; puis la petite caravane se dirigea sur Mölk. Pendant ce trajet, le caporal ayant, par mon ordre, questionné les trois Autrichiens, j'appris avec bonheur que le camp d'où je venais de les enlever appartenait au corps du général Hiller, celui dont l'Empereur désirait si vivement connaître la position.
Ainsi, plus de doute, le général Hiller avait rejoint le prince Charles de l'autre côté du Danube; il ne pouvait donc plus être question de bataille sur la route que nous occupions, et Napoléon n'ayant plus devant lui que la cavalerie ennemie, placée en avant de Saint-Pölten, pouvait en toute sécurité pousser ses troupes sur Vienne, dont nous n'étions plus qu'à trois petites marches. Ces renseignements obtenus, je lançai mon cheval au galop, pour les porter au plus vite à l'Empereur.
Il faisait grand jour quand je parvins à la porte du monastère. J'en trouvai les abords obstrués par toute la population de la petite ville de Mölk, au milieu de laquelle on entendait les cris déchirants des femmes, enfants, parents et amis des matelots enlevés la veille. Je fus à l'instant entouré par ces bonnes gens, dont je calmai les vives inquiétudes en leur disant en fort mauvais allemand: «Vos parents et amis vivent, et vous allez les voir dans quelques instants!» Un immense cri de joie s'étant alors élevé du sein de la foule, l'officier français chargé de la garde des portes se présenta, et dès qu'il me vit, il courut, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, prévenir les aides de camp de service d'informer l'Empereur de mon arrivée. En un instant, tout ce qui se trouvait dans le palais fut sur pied; le bon maréchal Lannes vint à moi, m'embrassa cordialement et me conduisit sur-le-champ auprès de l'Empereur, en s'écriant: «Le voilà, Sire, je savais bien qu'il reviendrait!... il amène trois prisonniers du corps du général Hiller!...» Napoléon me reçut on ne peut mieux, et quoique je fusse mouillé et crotté de toutes parts, il posa sa main sur mon épaule, sans oublier sa plus grande preuve de satisfaction, le pincement de l'oreille. Je vous laisse à juger combien je fus questionné!... L'Empereur voulut connaître en détail tout ce qui m'était advenu pendant ma périlleuse entreprise, et lorsque j'eus terminé mon récit, Sa Majesté me dit: «Je suis très content de vous, _chef d'escadron_ Marbot!...»
Ces paroles équivalant à un brevet, je fus au comble de la joie!... Un chambellan ayant annoncé en ce moment que l'Empereur était servi, je comptais attendre dans la galerie qu'il fût sorti de table, lorsque Napoléon, me montrant du doigt la salle à manger, me dit: «Vous déjeunerez avec moi.» Je fus d'autant plus flatté de cet honneur, qu'il n'avait _jamais_ été fait à aucun officier de mon grade. Pendant le déjeuner, j'appris que l'Empereur et les maréchaux ne s'étaient pas couchés, et qu'en entendant le canon gronder sur la rive opposée, ils s'étaient tous précipités au balcon! L'Empereur me fit répéter de quelle manière j'avais surpris les trois prisonniers, et rit beaucoup de la frayeur et de l'étonnement qu'ils avaient dû éprouver.
On vint enfin annoncer que les chariots étaient arrivés, mais ne pouvaient pénétrer que très difficilement dans le couvent, tant la foule des habitants de Mölk s'empressait pour voir les matelots. Napoléon, trouvant cet empressement très naturel, ordonna de faire ouvrir les portes et de laisser entrer tout le monde dans la cour. Peu d'instants après, les grenadiers, les matelots et les prisonniers furent introduits dans la galerie. L'Empereur, ayant auprès de lui son interprète, fit d'abord questionner les trois soldats autrichiens, et apprenant avec satisfaction que non seulement le corps du général Hiller, mais le prince Charles et toute son armée se trouvaient sur la rive gauche, il prescrivit au prince Berthier de donner l'ordre à toutes les troupes de se mettre sur-le-champ en marche sur Saint-Pölten, où il allait les suivre. Puis, faisant approcher le brave caporal et les cinq soldats de sa garde, il plaça la croix de la Légion d'honneur sur leurs poitrines, les nomma chevaliers de l'Empire, en accordant à chacun une dotation de 1,200 francs de rente.
Toutes ces vieilles moustaches pleuraient de joie! Vint le tour des matelots, auxquels l'Empereur fit dire que les dangers qu'ils avaient courus étant beaucoup plus grands qu'il ne l'avait d'abord pensé, il était juste qu'il augmentât leur récompense; qu'en conséquence, au lieu de 6,000 francs promis, ils allaient en recevoir chacun 12,000, qui leur furent délivrés à l'instant même, en or. Rien ne pourrait exprimer le contentement de ces bonnes gens; ils baisaient les mains de l'Empereur et de tous les assistants, en s'écriant: «Nous voilà riches!...» Napoléon, voyant leur joie, fit en riant demander au syndic si, à un tel prix, il recommencerait un semblable voyage la nuit suivante; mais cet homme répondit que, échappé par miracle à une mort qu'il avait considérée comme certaine, il n'entreprendrait pas une pareille course au milieu des mêmes périls, quand bien même Mgr l'abbé de Mölk lui donnerait le monastère et les immenses propriétés qui en dépendent. Les matelots se retirèrent, bénissant la générosité de l'empereur des Français, et les grenadiers, impatients de faire briller leur décoration aux yeux de leurs camarades, allaient s'éloigner en emmenant leurs trois prisonniers, lorsque Napoléon s'aperçut que le domestique autrichien pleurait à chaudes larmes! Il le fit rassurer sur le sort qui l'attendait; ce pauvre garçon répondit en sanglotant qu'il savait bien que les Français traitaient fort bien leurs prisonniers, mais que, portant sur lui une ceinture contenant presque toute la fortune de son capitaine, il craignait que cet officier ne l'accusât d'avoir déserté pour le voler! Cette pensée lui arrachait le cœur! L'Empereur, touché du désespoir de cet honnête homme, lui fit dire qu'il était _libre_, et que, dans deux jours, dès que nous serions devant Vienne, on lui ferait passer les avant-postes, afin qu'il pût se rendre auprès de son maître. Puis Napoléon, prenant dans sa cassette un rouleau de 1,000 francs, le mit dans la main du domestique, en disant: «Il faut honorer la vertu partout où elle se montre!» Enfin, l'Empereur donna quelques pièces d'or à chacun des deux autres prisonniers, en ordonnant qu'on les rendît aussi aux avant-postes autrichiens, «afin de leur faire oublier la frayeur que nous leur avions causée, et qu'il ne fût pas dit que des soldats, même ennemis, eussent parlé à l'empereur des Français sans recevoir quelque bienfait».
CHAPITRE XV
Entrée dans Saint-Pölten.--Prise de possession du Prater.--Attaque et reddition de Vienne.--Soulèvements partiels en Allemagne.
Après avoir fait le bonheur de tous ceux que la barque avait amenés, Napoléon alla se préparer à marcher sur Saint-Pölten, et je quittai la galerie. Je trouvai le salon de service rempli de généraux et d'officiers de la garde; tous mes camarades y étaient aussi, et chacun me félicitait, tant sur mon expédition que sur le nouveau grade que l'Empereur m'avait accordé, en me donnant dans la conversation le titre de _chef d'escadron_. Le brevet ne m'en fut néanmoins accordé que le mois suivant, après que je l'eus encore acheté par une nouvelle blessure! N'accusez cependant pas l'Empereur d'ingratitude: les événements de la guerre l'absorbèrent dans le mois de mai, et comme il me donnait toujours le titre de _commandant_, Napoléon pensait que, confiant dans sa promesse, je devais me considérer comme tel.
Pendant le trajet de Mölk à Saint-Pölten, l'Empereur et le maréchal Lannes m'adressèrent encore plusieurs questions sur les événements de la nuit. Ils s'arrêtèrent en face du vieux château de Dirnstein, situé sur la rive opposée. Ce lieu avait un double intérêt. C'est au pied des collines où se trouve ce château que fut livré en 1805 le mémorable combat que le maréchal Mortier, séparé du reste de l'armée française, soutint avec courage pour s'ouvrir un passage à travers les troupes russes, et dans le moyen âge, les tours du château de Dirnstein avaient servi de prison à Richard Cœur de lion. En examinant ces ruines, et en pensant au sort du royal guerrier qu'on y retint si longtemps, Napoléon tomba dans une profonde rêverie. Pressentait-il alors que, enfermé un jour par ses ennemis, il terminerait sa vie dans la captivité?
Le maréchal Lannes ayant entendu plusieurs coups de canon vers Saint-Pölten, se porta rapidement sur cette ville, dans les rues de laquelle s'étaient effectuées plusieurs charges entre notre avant-garde et le peu de cavalerie légère que les ennemis avaient encore sur la rive droite, et qui, trop faible pour nous résister, se retira promptement sur Vienne.
Tous mes camarades étant occupés à porter des ordres, je me trouvais seul auprès du maréchal, lorsqu'en entrant dans Saint-Pölten et passant devant un monastère de religieuses, nous en vîmes sortir l'abbesse, une crosse à la main, et suivie de toutes ses nonnes. Les saintes femmes, effrayées, venaient demander protection. Le maréchal les rassura, et comme les ennemis fuyaient de toutes parts et que nos troupes occupaient la ville, il crut pouvoir mettre pied à terre. Un soleil brûlant avait succédé à la tempête de la nuit précédente; le maréchal venait de faire trois lieues au galop; il avait très chaud; l'abbesse lui proposa de venir prendre quelques rafraîchissements. Il accepta, et nous voilà tous les deux dans le couvent, au milieu d'une cinquantaine de religieuses!... En un instant, une table élégante fut dressée et un goûter splendide servi. Je ne vis jamais une telle profusion de sirops, de confitures, de bonbons de toutes sortes, auxquels nous fîmes honneur. Les religieuses en remplirent nos poches et en offrirent plusieurs caisses au maréchal, qui les accepta en disant qu'il les porterait à ses enfants de la part de ces dames. Hélas! il ne devait plus les revoir, ses chers enfants!...
L'Empereur et le maréchal Lannes couchèrent ce soir-là à Saint-Pölten, d'où l'armée se rendit en deux jours à Vienne. Nous arrivâmes devant cette ville le 10 mai, de très grand matin. L'Empereur se rendit immédiatement au château royal de Schœnbrünn, situé à une demi-lieue de cette ville. Ainsi, vingt-sept jours après son départ de Paris, il était aux portes de la capitale de l'Autriche!... On avait pensé que le prince Charles, hâtant sa marche sur la rive gauche du Danube et repassant ce fleuve par le pont de Spitz, serait dans Vienne avant notre arrivée; mais ce prince était en retard de plusieurs jours, et la capitale ne se trouvait défendue que par une faible garnison. La ville de Vienne, proprement dite, est fort petite, mais elle se trouve entourée d'immenses faubourgs, dont chacun, isolément, est plus vaste et plus peuplé que la ville. Ces faubourgs n'étant enfermés que dans un simple mur d'enceinte, trop faible pour arrêter une armée, l'archiduc Maximilien, qui commandait dans Vienne, les abandonna et se retira dans la place, derrière les vieilles fortifications, avec tous les combattants. Cependant, s'il eût voulu utiliser le courage et les efforts de la population qui s'offrait à lui, il aurait pu résister quelque temps. Il n'en fit rien, et, dès leur arrivée, les troupes françaises occupèrent les faubourgs sans coup férir. Le maréchal Lannes, trompé par un rapport inexact, crut que l'ennemi avait aussi abandonné la ville et s'empressa d'envoyer le colonel Guéhéneuc prévenir l'Empereur que nous occupions Vienne; Napoléon, impatient d'annoncer cette grande nouvelle, ordonna à M. Guéhéneuc de partir sur-le-champ pour Paris.
Mais la place tenait toujours, et lorsque le maréchal Lannes voulut y entrer à la tête d'une division, nous fûmes reçus à coups de canon; le général Tharreau fut blessé, et plusieurs soldats tués. Le maréchal fit revenir les troupes dans les faubourgs, et après les avoir mises à couvert du feu de la place, il crut devoir envoyer le colonel Saint-Mars, son aide de camp, porter une sommation au gouverneur, en le faisant accompagner de M. de La Grange, qui avait été longtemps attaché à l'ambassade française à Vienne, et connaissait parfaitement les localités. Un parlementaire doit s'avancer seul, accompagné d'un trompette; mais, au lieu de se conformer à cet usage, le colonel Saint-Mars prit trois ordonnances; M. de La Grange en fit autant, de sorte qu'en comprenant le trompette, ils étaient _neuf_. C'était beaucoup trop; aussi les ennemis crurent, ou firent semblant de croire, que ce groupe venait plutôt pour examiner les fortifications que pour transmettre une sommation. Une porte s'ouvrit tout à coup et donna passage à un peloton de housards hongrois, qui, fondant le sabre à la main sur les parlementaires, les blessèrent tous grièvement et les emmenèrent prisonniers dans la ville. Les cavaliers ennemis qui commirent cet acte de barbarie appartenaient au régiment de Szecklers, le même qui, en 1799, avait massacré devant Rastadt les plénipotentiaires français Roberjot et Bonnier, et grièvement blessé Jean Debry.
En apprenant avec quelle indignité les Autrichiens avaient versé le sang des parlementaires envoyés par le maréchal Lannes, l'Empereur, révolté, accourut et fit venir un grand nombre d'obusiers, pour tirer la nuit suivante sur Vienne, dont les défenseurs ouvrirent à l'instant même sur les faubourgs un feu terrible, qui dura vingt-quatre heures, au risque de tuer leurs concitoyens.
Le 11 au matin, l'Empereur parcourut les environs de Vienne, et s'étant aperçu que l'archiduc Maximilien avait commis l'énorme faute de ne pas garnir de troupes la promenade du Prater, il résolut de s'en emparer, en jetant un pont sur le petit bras du Danube qui baigne le Prater.
À cet effet, deux compagnies de voltigeurs passèrent d'abord en bateau sur l'autre rive et occupèrent le pavillon de Lusthaus, ainsi que le bois voisin, d'où elles protégèrent la construction du pont, qui fut terminé pendant la nuit.
Dès qu'on apprit dans Vienne que les Français, maîtres du Prater, pouvaient marcher de là vers les portes de Spitz, unique moyen de retraite de la garnison, l'agitation fut très grande; de nouveaux événements vinrent bientôt l'augmenter. En effet, vers dix heures du soir, nos artilleurs, abrités par les vastes et solides bâtiments des écuries impériales, commencèrent à lancer des obus sur la ville, et bientôt le feu se manifesta dans plusieurs quartiers, notamment à la place du Graben, la plus belle de la cité.
On a dit, et le général Pelet a répété à tort, que l'archiduchesse Louise se trouvant alors malade dans le palais de son père, le commandant de la garnison en avait fait prévenir l'empereur des Français, et que celui-ci avait ordonné de changer l'emplacement des batteries. Cela est un conte fait à plaisir, car Marie-Louise ne se trouvait pas à Vienne pendant l'attaque, et si elle y eût été, les généraux autrichiens n'eussent certainement pas exposé la fille de leur empereur aux périls de la guerre, lorsqu'en quelques minutes un bateau pouvait la transporter de l'autre côté du grand bras du Danube, ce qui, avec des soins convenables, n'eût pas aggravé sa situation. Mais il est des gens qui, voulant trouver du _merveilleux_ en toutes choses, se sont plu à faire sauver la vie de l'archiduchesse par celui dont elle devait bientôt partager le trône.
Nos obus continuaient à tirer sur la ville, lorsqu'au milieu de la nuit, Napoléon, laissant aux généraux d'artillerie le soin de diriger le feu, se mit en marche pour retourner à Schœnbrünn, où le maréchal Lannes logeait aussi. Il faisait un superbe clair de lune, la route était belle, l'Empereur partit donc au galop selon son habitude. Il montait pour la première fois un charmant cheval dont le roi de Bavière lui avait fait présent. M. le comte de Canisy, écuyer de Napoléon, qui par ses fonctions était tenu d'essayer les montures qu'il présentait à l'Empereur, ayant sans doute négligé cette précaution, affirmait cependant que le cheval était _parfait_; mais au bout de quelques pas, le cheval s'abat, l'Empereur roule à terre et reste étendu, sans donner aucun signe de vie!... Nous le crûmes mort!... Il n'était qu'évanoui; on s'empressa de le relever, et, malgré les observations du maréchal Lannes, il voulut achever le trajet à cheval. Il prit une autre monture et repartit au galop pour Schœnbrünn. Arrivé dans la vaste cour de ce palais, l'Empereur fit ranger en cercle autour de lui le nombreux état-major et l'escadron de sa garde, témoins de l'accident qu'il venait d'éprouver, et défendit qu'il en fût parlé. Ce secret confié à plus de deux cents personnes, dont la moitié étaient de simples soldats, fut si religieusement gardé que l'armée et l'Europe ignorèrent que Napoléon avait failli périr!... L'écuyer comte de Canisy s'attendait à être sévèrement réprimandé; mais Napoléon ne lui infligea d'autre punition que celle de monter _chaque jour_ le cheval bavarois, et, dès le lendemain, M. de Canisy ayant été jeté plusieurs fois par terre, tant la bête avait les jambes faibles, l'Empereur fit grâce à son écuyer, en l'engageant à mieux examiner à l'avenir les chevaux qu'il lui présentait.
Apprenant que sa retraite était menacée par les troupes françaises maîtresses du Prater, et voyant la capitale de l'Autriche sur le point d'être totalement incendiée par les obus, l'archiduc Maximilien évacua Vienne pendant la nuit et se retira derrière le grand bras du Danube, par le pont de Spitz, qu'il détruisit. C'était par ce même pont que l'armée française avait traversé le Danube en 1805, après que les maréchaux Lannes et Murat s'en furent emparés, au moyen d'une ruse que je vous ai fait connaître en parlant de la campagne d'Austerlitz. Le départ de l'archiduc Maximilien et de ses troupes laissait la ville de Vienne sans défense et livrée à la populace, qui déjà commençait à piller. Les autorités de la ville s'empressèrent donc de députer vers Napoléon le respectable général O'Reilly, l'archevêque, ainsi que le président des États et les principaux magistrats, afin d'implorer la clémence et le secours du vainqueur. Aussitôt, plusieurs régiments entrèrent dans la place, plutôt en protecteurs qu'en conquérants; la populace fut contenue; on lui retira ses armes, mais la garde bourgeoise conserva les siennes, dont elle avait fait un très bon usage pour le maintien de l'ordre en 1805, et elle se montra de nouveau digne de cette marque de confiance.