Mémoires du général baron de Marbot (1/3)
Part 9
La Providence nous envoya un secours. Les grands bâtiments des fours publics étaient contigus aux murs du palais que nous habitions; les terrasses se touchaient. Celle des fours publics était immense; on y faisait le mélange et le broiement des grenailles de toute espèce qu'on ajoutait aux farines avariées pour faire le pain de la garnison. Le jockey Bastide avait remarqué que lorsque les ouvriers de la manutention avaient quitté la terrasse, elle était envahie par de nombreux pigeons qui, nichés dans les divers clochers de la ville, avaient l'habitude de venir ramasser le peu de grains que le criblage avait répandus sur les dalles. Bastide, qui était d'une rare intelligence, franchissant le petit espace qui séparait les deux terrasses, alla tendre sur celle des fours publics des lacets et autres engins, avec lesquels il prenait des pigeons dont nous faisions du bouillon pour mon père, qui le trouvait excellent en comparaison de celui de cheval.
Aux horreurs de la famine et du typhus, se joignaient celles d'une guerre acharnée et incessante, car les troupes françaises combattaient toute la journée du côté de terre contre les Autrichiens, et dès que la nuit mettait un terme à leurs attaques, les flottes anglaise, turque et napolitaine, que l'obscurité dérobait au tir des canons du port et des batteries de la côte, s'approchaient de la ville, sur laquelle elles lançaient une immense quantité de bombes, qui faisaient des ravages affreux!... Aussi, pas un instant de repos!...
Le bruit du canon, les cris des mourants, pénétraient jusqu'à mon père et l'agitaient au dernier point: il regrettait de ne pouvoir se mettre à la tête des troupes de sa division. Cet état moral empirait sa position; sa maladie s'aggravait de jour en jour; il s'affaiblissait visiblement. Colindo et moi ne le quittions pas un instant. Enfin, une nuit, pendant que j'étais à genoux auprès de son lit pour imbiber sa blessure, il me parla avec toute la plénitude de sa raison, puis, sentant sa fin approcher, il plaça sa main sur ma tête, l'y promena d'une façon caressante en disant: «Pauvre enfant, que va-t-il devenir, seul et sans appui, au milieu des horreurs de ce terrible siège?...» Il balbutia encore quelques paroles, parmi lesquelles je démêlai le nom de ma mère, laissa tomber ses bras et ferma les yeux!...
Quoique bien jeune, et depuis peu de temps au service, j'avais vu beaucoup de morts sur le terrain de divers combats et surtout dans les rues de Gênes; mais ils étaient tombés en plein air, encore couverts de leurs vêtements, ce qui donne un aspect bien différent de celui d'un homme qui meurt dans son lit, et je n'avais jamais été témoin de ce dernier et triste spectacle. Je crus donc que mon père venait de céder au sommeil. Colindo comprit la vérité, mais n'eut pas le courage de me la dire, et je ne fus tiré de mon erreur que plusieurs heures après, lorsque M. Lachèze étant arrivé, je lui vis relever le drap du lit sur la figure de mon père, en disant: «C'est une perte affreuse pour sa famille et ses amis!...» Alors seulement je compris l'étendue de mon malheur... Ma douleur fut si déchirante qu'elle toucha même le général en chef Masséna, dont le cœur n'était cependant pas facile à émouvoir, surtout dans les circonstances présentes, où il avait besoin de tant de fermeté. La position critique dans laquelle il se trouvait lui fit prendre à mon égard une mesure qui me parut _atroce_, et que cependant je prendrais aussi moi-même si je commandais dans une ville assiégée.
Pour éviter tout ce qui aurait pu affaiblir le moral des troupes, le général Masséna avait défendu la pompe des funérailles, et comme il savait que je n'avais pas voulu quitter la dépouille mortelle de mon père bien-aimé, qu'il pensait que mon projet était de l'accompagner jusqu'à sa tombe, et qu'il craignait que les troupes ne s'attendrissent en voyant un jeune officier, à peine au sortir de l'enfance, suivre en sanglotant la bière de son père, général de division, victime de la terrible guerre que nous soutenions, Masséna vint le lendemain avant le jour dans la chambre où gisait mon père, et, me prenant par la main, il me conduisit sous un prétexte quelconque dans un salon éloigné, pendant que sur son ordre douze grenadiers, accompagnés seulement d'un officier et du colonel Sacleux, enlevèrent la bière en silence et allèrent la déposer dans la tombe provisoire, sur les remparts du côté de la mer. Ce ne fut qu'après que cette triste cérémonie fut terminée, que le général Masséna m'en instruisit en m'expliquant les motifs de sa décision... Non, je ne pourrai exprimer le désespoir dans lequel cela me jeta!... Il me semblait que je perdais une seconde fois mon pauvre père que l'on venait d'enlever à mes derniers soins!... Mes plaintes furent vaines, et il ne me restait plus que d'aller prier sur la tombe de mon père. J'ignorais où elle était, mais mon ami Colindo avait suivi de loin le convoi, et il me conduisit... Ce bon jeune homme me donna en cette circonstance les preuves d'une touchante sympathie, quand chaque individu ne pensait qu'à sa position personnelle.
Presque tous les officiers d'état-major de mon père avaient été tués ou emportés par le typhus. Sur _onze_ que nous étions avant la campagne, il n'en restait plus que _deux:_ Le commandant R*** et moi! Mais R*** ne s'occupait que de lui et, au lieu de servir d'appui au fils de son général, il continua d'habiter seul en ville. M. Lachèze m'abandonna aussi!... Il n'y eut que le bon colonel Sacleux qui me donna quelques marques d'intérêt; mais le général en chef lui ayant donné le commandement d'une brigade, il était constamment hors des murs, occupé à repousser les ennemis. Je restai donc seul dans l'immense palais Centurione, avec Colindo, Bastide et le vieux concierge.
Une semaine s'était à peine écoulée depuis que j'avais eu le malheur de perdre mon père, lorsque le général en chef Masséna, qui avait besoin d'un grand nombre d'officiers autour de lui (car il en faisait tuer ou blesser quelques-uns presque tous les jours), me fit ordonner d'aller faire auprès de lui le service d'aide de camp, ainsi que le faisaient R*** et tous les officiers des généraux morts ou hors d'état de monter à cheval. J'obéis... Je suivais toute la journée le général en chef dans les combats, et, lorsque je n'étais pas retenu au quartier général, je rentrais, et la nuit venue, Colindo et moi, passant au milieu des mourants et des cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants qui encombraient les rues, nous allions prier au tombeau de mon père.
La famine augmentait d'une façon effrayante dans la place. Un ordre du général en chef prescrivait de ne laisser à chaque officier qu'un seul cheval, tous les autres devaient être envoyés à la boucherie. Mon père en avait laissé plusieurs; il m'aurait été très pénible de savoir qu'on allait tuer ces pauvres bêtes. Je leur sauvai la vie en proposant à des officiers d'état-major de les leur donner en échange de leurs montures usées que je livrai à la boucherie. Ces chevaux furent plus tard payés par l'État sur la présentation de l'ordre de livraison; je conservai un de ces ordres comme monument curieux; il porte la signature du général Oudinot, chef d'état-major de Masséna.
La perte cruelle que je venais d'éprouver, la position dans laquelle je me trouvais et la vue des scènes vraiment horribles auxquelles j'assistais tous les jours, avaient en peu de temps mûri ma raison plus que ne l'auraient fait plusieurs années de bonheur. Je compris que la misère et les calamités du siège rendant égoïstes tous ceux qui, quelques mois auparavant, comblaient mon père de prévenances, je devais trouver en moi-même assez de courage et de ressources, non seulement pour me suffire, mais pour servir d'appui à Colindo et à Bastide. Le plus important était de trouver le moyen de les nourrir, puisqu'ils ne recevaient pas de vivres des magasins de l'armée. J'avais bien, comme officier, deux rations de chair de cheval et deux rations de pain, mais tout cela réuni ne faisait qu'une livre pesant d'une très mauvaise nourriture, et nous étions trois!... Nous ne prenions plus que très rarement des pigeons, dont le nombre avait infiniment diminué. En ma qualité d'aide de camp du général en chef, j'avais bien mon couvert à sa table, sur laquelle on servait une fois par jour du pain, du cheval rôti et des pois chiches; mais j'étais tellement courroucé de ce que le général Masséna m'avait privé de la triste consolation d'accompagner le cercueil de mon père, que je ne pouvais me résoudre à aller prendre place à sa table, quoique tous mes camarades y fussent et qu'il m'y eût engagé une fois pour toutes. Mais enfin, le désir de secourir mes deux malheureux commensaux me décida à aller manger chez le général en chef. Dès lors, Colindo et Bastide eurent chacun un quart de livre de pain et autant de chair de cheval. Moi-même, je ne mangeais pas suffisamment, car à la table du général en chef les portions étaient extrêmement exiguës, et je faisais un service très pénible; aussi sentais-je mes forces s'affaiblir, et il m'arrivait souvent d'être obligé de m'étendre à terre pour ne pas tomber en défaillance.
La Providence vint encore à notre secours. Bastide était né dans le Cantal, et avait rencontré l'hiver d'avant un autre Auvergnat de sa connaissance établi à Gênes, où il faisait un petit commerce. Il alla le voir et fut frappé, en entrant chez lui, de sentir l'odeur que répand la boutique d'un épicier. Il en fit l'observation à son ami, en lui disant: «Tu as des provisions?...» Celui-ci en convint en lui demandant le secret, car les provisions de tout genre qu'on découvrait chez les particuliers étaient enlevées et transportées dans les magasins de l'armée. L'intelligent Bastide offrit alors de lui faire acheter la portion de denrées qu'il aurait de trop par quelqu'un qui le solderait sur-le-champ et garderait un secret inviolable, et il vint m'informer de sa découverte. Mon père avait laissé quelques milliers de francs. J'achetai donc et fis porter de nuit chez moi beaucoup de morue, de fromage, de figues, de sucre, de chocolat, etc., etc. Tout cela fut _horriblement cher_; l'Auvergnat eut presque tout mon argent, mais je m'estimai trop heureux d'en passer par où il voulut, car, d'après ce que j'entendais dire journellement au quartier général, le siège devait être encore fort long, et la famine aller toujours en augmentant, ce qui, malheureusement, se réalisa. Ce qui doublait le bonheur que j'avais eu de me procurer des subsistances, c'était la pensée que je sauvais la vie de mon ami Colindo qui, sans cela, serait littéralement mort de faim, car il ne connaissait dans l'armée que moi et le colonel Sacleux, qui ne tarda pas à être frappé d'un affreux malheur; voici en quelles circonstances:
Le général Masséna, attaqué de toutes parts, voyant ses troupes moissonnées par des combats continuels et par la famine, obligé de contenir une population immense que la faim poussait au désespoir, se trouvait dans une position des plus critiques, et sentait que pour maintenir le bon ordre dans l'armée, il fallait y établir une discipline de fer. Aussi tout officier qui n'exécutait pas ponctuellement ses ordres était-il impitoyablement destitué, en vertu des pouvoirs que les lois d'alors conféraient aux généraux en chef. Plusieurs exemples de ce genre avaient déjà été faits, lorsque, dans une sortie que nous poussâmes à six lieues de la place, la brigade commandée par le colonel Sacleux ne s'étant pas trouvée, à l'heure indiquée, dans une vallée dont elle devait fermer le passage aux Autrichiens, ceux-ci s'échappèrent, et le général en chef, furieux de voir manquer le résultat de ses combinaisons, destitua le pauvre colonel Sacleux, en le signalant dans un ordre du jour. Sacleux avait bien pu ne pas comprendre ce qu'on attendait de lui, mais il était fort brave. Certainement, il se serait, dans son désespoir, fait sauter la cervelle, s'il n'avait eu à cœur de rétablir son honneur. Il prit un fusil, et se plaça dans les rangs comme _soldat_... Il vint un jour nous voir; Colindo et moi eûmes le cœur navré, en voyant cet excellent homme habillé en simple fantassin. Nous fîmes nos adieux à Sacleux, qui, après la reddition de la place, fut réintégré dans son grade de colonel par le premier Consul, à la demande de Masséna lui-même, que Sacleux avait forcé, par son courage, à revenir sur son compte. Mais l'année suivante, Sacleux, voyant la paix faite en Europe, et voulant se laver complètement du reproche qui lui avait été adressé si injustement, demanda à aller faire la guerre à Saint-Domingue, où il fut tué au moment où il allait être nommé général de brigade!... Il est des hommes qui, malgré leur mérite, ont une destinée bien cruelle: celui-ci en est un exemple.
CHAPITRE XII
Épisodes du siège.--Capture de trois mille Autrichiens.--Leur horrible fin sur les pontons.--Attaques constantes par terre et par mer.
Je ne puis parler que très succinctement des opérations du siège ou blocus que nous soutenions. Les fortifications de Gênes ne consistaient, à cette époque, du côté de la terre, qu'en une simple muraille flanquée de tours; mais ce qui rendait la place très susceptible d'une bonne défense, c'est qu'elle est entourée, à peu de distance, par des montagnes dont les sommets et les flancs sont garnis de forts et de redoutes. Les Autrichiens attaquaient constamment ces positions; dès qu'ils en enlevaient une, nous marchions pour la reprendre, et le lendemain ils cherchaient encore à s'en emparer; s'ils y parvenaient, nous allions les en chasser derechef. Enfin, c'était une navette continuelle, avec des chances différentes, mais, en résultat, nous finissions par rester maîtres du terrain. Ces combats étaient souvent très vifs. Dans l'un d'eux, le général Soult, qui était le bras droit de Masséna, gravissait à la tête de ses colonnes le _Monte-Corona_, pour reprendre le fort de ce nom que nous avions perdu la veille, lorsqu'une balle lui brisa le genou au moment où les ennemis, infiniment plus nombreux que nous, descendaient en courant du haut de la montagne. Il était impossible que le peu de troupes que nous avions sur ce point pût résister à une telle avalanche. Il fallut donc battre en retraite. Les soldats portèrent quelque temps le général Soult sur leurs fusils, mais les douleurs intolérables qu'il éprouvait le décidèrent à ordonner qu'on le déposât au pied d'un arbre, où son frère et un de ses aides de camp restèrent seuls auprès de lui, pour le préserver de la fureur des premiers ennemis qui arriveraient sur lui. Heureusement, il se trouva parmi ceux-ci des officiers qui eurent beaucoup d'égards pour leur illustre prisonnier. La capture du général Soult ayant exalté le courage des Autrichiens, ils nous poussèrent très vivement jusqu'au mur d'enceinte qu'ils se préparaient à attaquer, lorsqu'un orage affreux vint assombrir le ciel d'azur que nous avions eu depuis le commencement du siège. La pluie tombait à torrents. Les Autrichiens s'arrêtèrent, et la plupart d'entre eux cherchèrent à s'abriter dans les cassines ou sous des arbres. Alors le général Masséna, dont le principal mérite consistait à mettre à profit toutes les circonstances imprévues de la guerre, parle à ses soldats, ranime leur ardeur, et les faisant soutenir par quelques troupes venues de la ville, il leur fait croiser la baïonnette et les ramène au plus fort de l'orage contre les Autrichiens vainqueurs jusque-là, mais qui, surpris de tant d'audace, se retirent en désordre. Masséna les poursuivit si vigoureusement qu'il parvint à couper un corps de trois mille grenadiers, qui mirent bas les armes.
Ce n'était pas la première fois que nous faisions de nombreux prisonniers, car le total de ceux que nous avions enlevés depuis le commencement du siège se montait à plus de huit mille; mais n'ayant pas de quoi les nourrir, le général en chef les avait toujours renvoyés, à condition qu'ils ne serviraient pas contre nous avant six mois. Les officiers avaient tenu religieusement leur promesse; quant aux malheureux soldats qui, rentrés dans le camp autrichien, ignoraient l'engagement que leurs chefs avaient pris pour eux, on les incorporait dans d'autres régiments et on les forçait à combattre encore contre les Français. S'ils retombaient entre nos mains, ce qui arrivait souvent, nous les rendions de nouveau; on les incorporait derechef dans d'autres bataillons, et il y eut ainsi une grande quantité de ces hommes qui, de leur propre aveu, furent pris quatre ou cinq fois pendant le siège. Le général Masséna, indigné d'un tel manque de loyauté de la part des généraux autrichiens, décida cette fois que les trois mille grenadiers qu'il venait de prendre seraient retenus, officiers et soldats, et pour que le soin de les garder n'augmentât pas le service des troupes, il fit placer ces malheureux prisonniers sur des vaisseaux rasés, au milieu du port, et fit braquer sur eux une partie des canons du môle; puis il envoya un parlementaire au général Ott, qui commandait le corps autrichien devant Gênes, pour lui reprocher son manque de bonne foi et le prévenir qu'il ne se croyait tenu de donner aux prisonniers que la _moitié_ de la ration que recevait un soldat français, mais qu'il consentait à ce que les Autrichiens s'entendissent avec les Anglais, pour que des barques apportassent tous les jours des vivres aux prisonniers et ne les quittassent qu'après les leur avoir vu manger, afin qu'on ne crût pas que lui, Masséna, se servît de ce prétexte pour faire entrer des vivres pour ses propres troupes. Le général autrichien, espérant qu'un refus amènerait Masséna à lui rendre ses trois mille hommes qu'il comptait probablement faire combattre encore contre nous, refusa la proposition philanthropique qui lui était faite; alors Masséna exécuta ce qu'il avait annoncé.
La ration des Français se composait d'un quart de livre d'un pain affreux et d'une égale quantité de chair de cheval: les prisonniers ne reçurent donc que la moitié de chacune de ces denrées; ils n'avaient par conséquent par jour qu'un quart de livre pesant pour toute nourriture!... Ceci avait lieu quinze jours avant la fin du siège. Ces pauvres diables restèrent tout ce temps-là au même régime. En vain, tous les deux ou trois jours, le général Masséna renouvelait-il son offre au général ennemi, celui-ci n'accepta jamais, soit par obstination, soit que l'amiral anglais (lord Keith) ne voulût pas consentir à fournir ses chaloupes, de crainte, disait-on, qu'elles ne rapportassent le typhus à bord de la flotte. Quoi qu'il en soit, les malheureux Autrichiens _hurlaient_ de rage et de faim sur les pontons. C'était vraiment affreux!... Enfin, après avoir mangé leurs brodequins, havresacs, gibernes et même peut-être quelques cadavres, ils moururent presque tous d'inanition!... Il n'en restait guère que sept à huit cents, lorsque, la place ayant été remise à nos ennemis, les soldats autrichiens, en entrant dans Gênes, coururent vers le port et donnèrent à manger à leurs compatriotes avec si peu de précaution, que tous ceux qui avaient survécu jusque-là périrent...
J'ai voulu rapporter cet horrible épisode, d'abord comme un nouvel exemple des calamités que la guerre entraîne après elle, et surtout pour flétrir la conduite et le manque de bonne foi du général autrichien, qui contraignit ses malheureux soldats faits prisonniers et rendus sur parole à reprendre les armes contre nous, bien qu'il se fût engagé à les renvoyer en Allemagne.
Dans les divers combats qui signalèrent le siège de Gênes, je courus de bien grands dangers. Je me bornerai à citer les deux principaux.
J'ai déjà dit que les Autrichiens et les Anglais se relayaient pour nous tenir constamment sous les armes. En effet, les premiers nous attaquaient dès l'aurore du côté de terre, nous combattaient toute la journée et allaient se reposer la nuit, pendant que la flotte de lord Keith venait nous bombarder, et tâchait de s'emparer du port à la faveur de l'obscurité, ce qui forçait la garnison à une grande surveillance de ce côté et l'empêchait de prendre le moindre repos. Or, une nuit que le bombardement était encore plus violent que de coutume, le général en chef Masséna, prévenu qu'à la lueur des feux de Bengale allumés sur la plage, on apercevait de nombreuses embarcations anglaises chargées de troupes s'avançant vers les môles du port, monta sur-le-champ à cheval avec tout son état-major et l'escadron de ses guides qui l'accompagnait partout. Nous étions au moins cent cinquante à deux cents cavaliers, lorsque, passant sur une petite place nommée Campetto, le général en chef s'arrêta pour parler à un officier qui revenait du port, et comme chacun se pressait autour de lui, un cri se fait entendre: «Gare la bombe!»
Tous les yeux se portent en l'air, et l'on voit un énorme bloc de fer rouge prêt à tomber sur ce groupe d'hommes et de chevaux resserrés dans un très petit espace. Je me trouvais placé le long du mur du grand hôtel dont la porte était surmontée d'un balcon de marbre. Je pousse mon cheval dessous, et plusieurs de mes voisins firent de même; mais ce fut précisément sur le balcon que tomba la bombe. Elle le réduisit en morceaux, puis rebondissant sur le pavé, elle éclata avec un bruit affreux au milieu de la place qu'elle éclaira momentanément de ses lugubres flammes, auxquelles succéda la plus complète obscurité... On s'attendait à de grandes pertes; le plus profond silence régnait. Il fut interrompu par la voix du général Masséna qui demandait si quelqu'un était blessé... Personne ne répondit, car, par un hasard vraiment miraculeux, pas un des nombreux éclats de la bombe n'avait frappé les hommes ni les chevaux agglomérés sur la petite place! Quant aux personnes qui, comme moi, étaient sous le balcon, elles furent couvertes de poussière, de fragments de dalles et de colonnes, mais sans avoir été blessées.