Mémoires du général baron de Marbot (1/3)

Part 14

Chapter 143,726 wordsPublic domain

L'école de cavalerie était alors à Versailles; chaque régiment y envoyait un officier et un sous-officier qui, après avoir perfectionné leur instruction, retournaient la propager dans les corps auxquels ils appartenaient. Or, il arriva qu'au moment où j'allais solliciter la permission de me rendre à Paris, le lieutenant du régiment détaché à l'école de cavalerie ayant terminé son cours, notre colonel me proposa d'aller le remplacer, ce que j'acceptai avec joie, car cela me donnait non seulement la faculté de revoir ma mère, mais encore la certitude de passer un an ou dix-huit mois à peu de distance d'elle. Mes préparatifs furent bientôt faits. Je vendis mon cheval, et prenant la diligence, je m'éloignai du 25e de chasseurs, dans lequel je ne devais plus rentrer; mais comme je l'ignorais alors, les adieux que je fis à mes camarades furent bien moins pénibles. À mon arrivée à Paris, je trouvai ma mère très affligée, tant à cause de la perte cruelle que nous venions de faire, que du prochain départ d'Adolphe pour l'Inde et de la détention de mon oncle Canrobert, laquelle se prolongeait indéfiniment.

Nous passâmes un mois en famille, après quoi mon frère aîné se rendit à Brest, où il s'embarqua bientôt pour Pondichéry sur le _Marengo_. Quant à moi, j'allai m'établir à l'école de cavalerie, casernée aux grandes écuries de Versailles.

On me logea au premier, dans les appartements occupés jadis par le prince de Lambesc, grand écuyer. J'avais une très grande chambre et un immense salon ayant vue sur l'avenue de Paris et la place d'Armes. Je fus d'abord très étonné qu'on eût traité si bien l'élève le plus récemment arrivé, mais j'appris bientôt que personne n'avait voulu de cet appartement, à cause de son immensité, qui le rendait vraiment glacial, et que très peu d'officiers-élèves avaient le moyen de faire du feu. Heureusement que je n'en étais pas tout à fait réduit là. Je fis établir un bon poêle, et avec un très grand paravent, je fis dans le vaste appartement une petite chambre, que je meublai passablement, car on ne nous fournissait qu'une table, un lit et deux chaises, ce qui était peu en rapport avec les vastes pièces de mon logement. Je m'arrangeai cependant très bien dans mon appartement, qui devint même charmant au retour du printemps.

Il ne faut pas que le titre d'élève qui nous était donné vous porte à croire qu'on nous menait comme des écoliers, car nous étions libres de nos actions, trop libres même. Nous étions commandés par un vieux colonel, M. Maurice, que nous ne voyions presque jamais et qui ne se mêlait de rien. Nous avions, trois jours par semaine, manège civil sous les célèbres écuyers Jardins et Coupé, et nous nous y rendions quand cela nous convenait. L'après-midi, un excellent vétérinaire, M. Valois, faisait un cours d'hippiatrique, mais personne ne contraignait les élèves à l'assiduité ni à l'étude. Les trois autres jours étaient consacrés à la partie militaire. Le matin, manège réglementaire tenu par les deux seuls capitaines de l'école, et l'après-midi, théorie faite par eux. Une fois les exercices terminés, les capitaines disparaissaient, et chaque élève allait où bon lui semblait.

Il fallait, vous en conviendrez, une bien grande volonté d'apprendre pour réussir dans une école aussi mal tenue, et cependant la majeure partie des élèves faisaient des progrès, parce, que, destinés à devenir _instructeurs_ dans leurs régiments respectifs, leur amour-propre les portait à craindre de ne pas être à la hauteur de ces fonctions. Ils travaillaient donc passablement, mais pas à beaucoup près autant qu'on le fait actuellement à l'école de Saumur. Quant à la conduite, nos chefs ne s'en informaient même pas, et pourvu que les élèves ne portassent pas le trouble dans l'intérieur de l'établissement, on leur laissait faire tout ce qui leur plaisait. Ils sortaient à toutes heures, n'étaient assujettis à aucun appel, mangeaient dans les hôtels qui leur convenaient, découchaient, et allaient même à Paris sans en demander la permission. Les élèves sous-officiers avaient un peu moins de liberté. Deux adjudants assez sévères les commandaient et les forçaient de rentrer à dix heures du soir.

Comme chacun de nous portait le costume de son régiment, la réunion de l'école offrait un spectacle étrange, mais intéressant, lorsque, le premier de chaque mois, nous passions en grande tenue la revue destinée à l'établissement des feuilles de solde, car on voyait dans cette revue tous les uniformes de la cavalerie française.

Les officiers-élèves appartenant à différents corps, et n'étant réunis que pour un temps limité à la durée des cours, il ne pouvait exister entre eux cette bonne camaraderie qui fait le charme de la vie de régiment. Nous étions d'ailleurs trop nombreux (quatre-vingt-dix) pour qu'il s'établît une grande intimité entre tous. Il y avait des coteries, mais pas de liaisons. Au surplus, je ne sentis nullement le besoin de faire société avec mes nouveaux camarades. Je partais tous les samedis pour Paris, où je passais toute la journée du lendemain et une bonne partie du lundi auprès de ma mère. Celle-ci avait à Versailles deux anciennes amies de Rennes, les comtesses de Châteauville, vieilles dames fort respectables, très instruites, et qui recevaient société choisie. J'allais deux ou trois fois par semaine passer la soirée chez elles. J'employais les autres soirs à la lecture, que j'ai toujours fort aimée, car si les collèges mettent l'homme sur la voie de l'instruction, il doit l'achever lui-même par la lecture. Quel bonheur j'éprouvais, au milieu d'un hiver fort rude, à rentrer chez moi après le dîner, à faire un bon feu, et là, seul, retranché derrière mon paravent en face de ma petite lampe, à lire jusqu'à huit ou neuf heures; puis je me couchais pour ménager mon bois et je continuais ma lecture jusqu'à minuit! Je relus ainsi Tacite, Xénophon, ainsi que presque tous les auteurs classiques grecs et latins. Je revis l'histoire romaine, celle de France et des principaux États de l'Europe. Mon temps, ainsi partagé entre ma mère, les exercices de l'école, un peu de bonne société et mes chères lectures, se passait fort agréablement.

Je commençai à Versailles l'année 1803. Le printemps amena quelques modifications dans mon genre de vie. Tous les officiers-élèves avaient un cheval à eux; je consacrai donc une partie de mes soirées à faire de longues promenades dans les bois magnifiques qui avoisinent Versailles, Marly et Meudon.

Dans le cours du mois de mai, ma mère éprouva une bien vive joie: son frère aîné, M. de Canrobert, sortit de la prison du Temple, et les deux autres, MM. de l'Isle et de la Coste, ayant été rayés de la liste des émigrés, rentrèrent en France et vinrent à Paris.

L'aîné des frères de ma mère, M. Certain de Canrobert, était un homme de beaucoup d'esprit et d'une amabilité parfaite. Il entra fort jeune au service, comme sous-lieutenant dans le régiment de Penthièvre-infanterie, et fit, sous le lieutenant général de Vaux, toutes les campagnes de la guerre de Corse, où il se distingua. Rentré en France après la conquête de ce pays, il compléta les vingt-quatre ans de service qui lui valurent la croix de Saint-Louis, et il était capitaine, lorsqu'il épousa Mlle de Sanguinet; il se retira alors au château de Laval de Cère. Devenu père d'un fils et d'une fille, M. de Canrobert vivait heureux dans son manoir, lorsque la révolution de 1789 éclata. Il fut contraint d'émigrer, pour éviter l'échafaud dont on le menaçait; tous ses biens furent confisqués, vendus, et sa femme fut incarcérée avec ses deux jeunes enfants. Ma mère obtint la permission d'aller visiter sa malheureuse belle-sœur, qu'elle trouva dans une tour froide et humide, accablée par la fièvre, qui emporta ce jour-là même sa petite fille! À force de démarches et de supplications, ma mère obtint l'élargissement de sa belle-sœur; mais celle-ci mourut peu de jours après, des suites de la maladie qu'elle avait contractée dans la prison. Ma mère prit alors soin du jeune garçon, nommé Antoine. Il fut mis par la suite au collège, puis à l'École militaire, dont il devint un des meilleurs élèves. Enfin, ce digne demi-frère de Marcellin de Canrobert devint officier d'infanterie et se fit bravement tuer sur le champ de bataille de Waterloo.

Mon oncle fut un des premiers émigrés qui, sous le Consulat, obtinrent l'autorisation de rentrer en France; il recouvra quelques parcelles de son bien, et épousa une des filles de M. Niocel, ancien ami de la famille. La nouvelle Mme de Canrobert devint mère de notre bon et brave cousin Marcellin de Canrobert [Aujourd'hui le maréchal Canrobert], qui s'est si souvent distingué en Afrique, où il est aujourd'hui colonel de zouaves. Combien son père eût été fier d'un tel fils! Mais il mourut avant de pouvoir être témoin de ses succès.

M. Certain de l'Isle, second frère de ma mère, était un des plus beaux hommes de France. La Révolution le trouva lieutenant au régiment de Penthièvre, où servaient son frère aîné et plusieurs de ses oncles. Il suivit l'impulsion de presque tous ses camarades et émigra en compagnie de son plus jeune frère, M. Certain de la Coste, qui servait dans les gardes du corps du Roi. Depuis leur sortie de France, les deux frères ne se quittèrent plus. Ils se retirèrent d'abord dans le pays de Bade, mais leur tranquillité fut bientôt troublée: les armées françaises passèrent le Rhin, et comme tout émigré qui tombait en leur pouvoir était fusillé, en vertu des décrets de la Convention, force fut à mes oncles de s'enfoncer à la hâte dans l'intérieur de l'Allemagne. Le manque d'argent les obligeait à voyager à pied, ce qui accabla bientôt le pauvre la Coste. Ils éprouvaient beaucoup de difficultés pour se loger, car tout était occupé par les militaires autrichiens. La Coste tomba malade; son frère le soutenait; ils gagnèrent ainsi une petite ville du Wurtemberg, et ils entrèrent dans un mauvais cabaret, où ils trouvèrent un cabinet et un lit. Au point du jour, ils virent les Autrichiens s'éloigner et apprirent que les Français allaient occuper la ville. La Coste, incapable de se mouvoir, engageait de l'Isle à pourvoir à sa sûreté, en le laissant à la garde de Dieu; mais de l'Isle déclara formellement qu'il n'abandonnerait pas son frère mourant. Cependant, deux volontaires français se présentèrent bientôt au cabaret avec un billet de logement. L'hôte les conduisit au cabinet occupé par mes oncles, auxquels il signifia qu'ils eussent à s'éloigner. On a dit avec raison que, pendant la Révolution, l'honneur français s'était réfugié dans les armées. Les deux soldats, voyant la Coste mourant, déclarèrent à l'aubergiste que non seulement ils voulaient le garder avec eux, mais qu'ils demandaient au premier étage une grande chambre à plusieurs lits, où ils s'établirent avec mes deux oncles. En pays ennemi, le vainqueur étant le maître, l'aubergiste obéit aux deux volontaires français, qui, pendant quinze jours que leur bataillon resta cantonné dans la ville, eurent un soin infini de MM. de la Coste et de l'Isle; ils les faisaient participer aux bons repas que leur hôte était obligé de fournir, selon les usages de la guerre, et ce régime confortable, joint au repos, rétablit un peu la santé de la Coste.

En se séparant d'eux, les volontaires, qui appartenaient à un bataillon de la Gironde, voulant donner à leurs nouveaux amis le moyen de passer au milieu des colonnes françaises sans être arrêtés, ôtèrent de leurs uniformes les boutons de métal qui portaient le nom de leur bataillon, et les attachèrent aux habits bourgeois de mes oncles, qui purent ainsi se faire passer pour des cantiniers. Avec ce passeport d'un nouveau genre, ils traversèrent tous les cantonnements français sans éveiller aucun soupçon. Ils se rendirent en Prusse et s'établirent ensuite dans la ville de Hall, où M. de l'Isle trouva de nombreuses leçons à donner. Ils y vécurent paisiblement jusqu'en 1803, époque où, ma mère étant parvenue à les faire rayer de la liste des émigrés, mes deux oncles rentrèrent en France, au bout de douze ans d'exil.

CHAPITRE XIX

Immenses préparatifs sur la côte.--Je suis nommé aide de camp d'Augereau.

Mais revenons à Versailles. Pendant que j'y suivais les cours de l'école de cavalerie, de grands événements se préparaient en Europe. La jalousie de l'Angleterre, excitée par la prospérité de la France, l'ayant portée à rompre la paix d'Amiens, les hostilités recommencèrent; et le premier Consul résolut de les pousser vivement, en conduisant une armée sur le sol de la Grande-Bretagne, opération hardie, très difficile, mais cependant pas impossible. Pour la mettre à exécution, Napoléon, qui venait de s'emparer du Hanovre, patrimoine particulier de l'Angleterre, forma sur les côtes de la mer du Nord et de la Manche plusieurs corps d'armée. Il fit construire et réunit à Boulogne, ainsi que dans les ports voisins, une immense quantité de péniches et bateaux plats, sur lesquels il comptait embarquer ses troupes.

Tout ce qui était militaire se mettant en mouvement pour cette guerre, je regrettais de ne pas y participer, et je comprenais combien la reprise des hostilités allait rendre ma position fausse: car, destiné à aller porter dans mon régiment l'instruction que j'avais acquise à l'école de cavalerie, je me voyais condamné à passer plusieurs années dans un dépôt, la cravache à la main, et faisant trotter les recrues sur de vieux chevaux, pendant que mes camarades feraient la guerre à la tête des cavaliers formés par moi. Cette perspective était peu agréable; mais comment la changer? Un régiment doit toujours être alimenté par des recrues, et il était certain que mon colonel, m'ayant envoyé à l'école de cavalerie pour apprendre à dresser ces recrues, ne voudrait pas se priver des services que je pouvais rendre sous ce rapport, et m'exclurait de ses escadrons de guerre! J'étais dans cette perplexité, lorsqu'un jour, me promenant au bout de l'avenue de Paris, mon livre de théorie à la main, il me vint une idée lumineuse, qui a totalement changé ma destinée, et infiniment contribué à m'élever au grade que j'occupe.

Je venais d'apprendre que le premier Consul, ayant à se plaindre de la cour de Lisbonne, avait ordonné de former à Bayonne un corps d'armée destiné à entrer en Portugal, sous les ordres du général en chef Augereau. Je savais que celui-ci devait une partie de son avancement à mon père, sous les ordres duquel il avait servi au camp de Toulon et aux Pyrénées, et bien que l'expérience que j'avais acquise à Gênes, après la mort de mon père, ne dût pas me donner une bonne opinion de la reconnaissance des hommes, je résolus d'écrire au général Augereau pour lui faire connaître ma position et le prier de m'en sortir, en me prenant pour un de ses aides de camp. Ma lettre écrite, je l'envoyai à ma mère, pour savoir si elle l'approuvait: non seulement elle lui donna son assentiment, mais sachant qu'Augereau était à Paris, elle voulut la lui remettre elle-même. Augereau reçut la veuve de son ami avec les plus grands égards; montant sur-le-champ en voiture, il se rendit chez le ministre de la guerre, et, le soir même, il porta à ma mère mon brevet d'aide de camp. Ainsi se trouva accompli le désir que, vingt-quatre heures avant, je considérais comme un rêve!... Dès le lendemain, je courus remercier le général. Il me reçut à merveille, en m'ordonnant de venir le joindre le plus tôt possible à Bayonne, où il allait se rendre immédiatement. Nous étions au mois d'octobre, j'avais donc terminé le premier cours de l'école de cavalerie, et peu curieux de suivre le second, je quittai Versailles plein de joie; mes pressentiments me disaient que j'entrais dans une voie nouvelle, bien plus avantageuse que celle d'instructeur de régiment; ils ne me trompèrent point, car, neuf ans après, j'étais colonel, tandis que les camarades que j'avais laissés à l'école de cavalerie étaient à peine capitaines!

Je me rendis promptement à Bayonne, où je pris possession de mon emploi d'aide de camp du général en chef. Celui-ci occupait, à un quart de lieue de la ville, le beau château de Marac, dans lequel l'Empereur résida quelques années après. Je fus parfaitement reçu par le général Augereau, ainsi que par mes nouveaux camarades, ses aides de camp, qui presque tous avaient servi sous mon père. Cet état-major, bien qu'il n'ait pas donné à l'armée autant d'officiers généraux que celui de Bernadotte, était cependant fort bien composé. Le général Dongelot, chef d'état-major, était un homme d'une haute capacité qui devint plus tard gouverneur des îles Ioniennes, puis de la Martinique. Le sous-chef d'état-major se nommait le colonel Albert. Il mourut général, aide de camp du duc d'Orléans. Les aides de camp étaient: le colonel Sicard, qui périt à Heilsberg, les chefs d'escadron Brame, qui se retira à Lille après la paix de Tilsitt, et Massy, tué comme colonel à la Moskowa; le capitaine Chévetel et le lieutenant Mainvielle; le premier se retira dans ses terres de Bretagne, et le second finit sa carrière à Bayonne. J'étais le sixième et le plus jeune des aides de camp.

Enfin, l'état-major était complété par le docteur Raymond, excellent praticien et homme des plus honorables, qui me fut d'un grand-secours à la bataille d'Eylau.

Le demi-frère du maréchal, le colonel Augereau, suivait l'état-major; c'était un homme très doux, qui devint plus tard lieutenant général.

CHAPITRE XX

Augereau.--Divers épisodes de sa carrière.

Je dois maintenant vous donner la biographie du maréchal Augereau.

La plupart des généraux qui se firent un nom dans les premières guerres de la Révolution étant sortis des rangs inférieurs de la société, on s'est imaginé, à tort, qu'ils n'avaient reçu aucune éducation, et n'avaient dû leurs succès qu'à leur bouillant courage. Augereau surtout a été fort mal jugé. On s'est complu à le représenter comme une espèce de sacripant, dur, tapageur et méchant; c'est une erreur, car bien que sa jeunesse ait été fort orageuse, et qu'il soit tombé dans plusieurs erreurs politiques, il était bon, poli, affectueux, et je déclare que des cinq maréchaux auprès desquels j'ai servi, c'était incontestablement celui qui allégeait le plus les maux de la guerre, qui était le plus favorable aux populations et traitait le mieux ses officiers, avec lesquels il vivait comme un père au milieu de ses enfants. La vie du maréchal Augereau fut des plus agitées; mais, avant de la juger, il faut se reporter aux usages et coutumes de l'époque.

Pierre Augereau naquit à Paris en 1757. Son père faisait un commerce de fruits fort étendu, et avait acquis une fortune qui lui permit de faire bien élever ses enfants. Sa mère était née à Munich; elle eut le bon esprit de ne jamais employer avec son fils que la langue allemande, que celui-ci parlait parfaitement, et cette circonstance lui fut fort utile dans ses voyages, ainsi qu'à la guerre. Augereau avait une belle figure; il était grand et bien constitué. Il aimait tous les exercices du corps, pour lesquels il avait une très grande aptitude. Il était bon écuyer et excellent tireur. À l'âge de dix-sept ans, Augereau ayant perdu sa mère, un frère de celle-ci, employé dans les bureaux de Monsieur, le fit entrer dans les carabiniers, dont ce prince était colonel propriétaire.

Il passa plusieurs années à Saumur, garnison habituelle des carabiniers. Sa manière de servir et sa bonne conduite le portèrent bientôt au grade de sous-officier. Malheureusement, on avait à cette époque la manie des duels. La réputation d'excellent tireur qu'avait Augereau le contraignit à en avoir plusieurs, car le grand genre parmi les bretteurs était de ne souffrir aucune supériorité. Les gentilshommes, les officiers, les soldats, se battaient pour les motifs les plus futiles. Ainsi, Augereau se trouvant en semestre à Paris, le célèbre maître d'escrime Saint-George, le voyant passer, dit en présence de plusieurs tireurs que c'était une des meilleures lames de France. Là-dessus, un sous-officier de dragons, nommé Belair, qui avait la prétention d'être le plus habile après Saint-George, écrit à Augereau qu'il voulait se battre avec lui, à moins qu'il ne consentît à reconnaître sa supériorité. Augereau lui ayant répondu qu'il n'en ferait rien, ils se rencontrèrent aux Champs-Élysées, et Belair reçut un grand coup d'épée qui le perça de part en part... Ce bretteur guérit, et ayant quitté le service, il se maria et devint père de huit enfants, qu'il ne savait comment nourrir, lorsque, dans les premiers jours de l'Empire, il eut la pensée de s'adresser à son ancien adversaire, devenu maréchal. Cet homme, que j'ai connu, avait de l'esprit et une gaieté fort originale. Il se présenta chez Augereau avec un petit violon sous le bras, et lui dit que, n'ayant pas de quoi donner à dîner à ses huit enfants, il allait leur faire danser des contredanses pour les égayer, à moins que le maréchal ne voulût bien le mettre à même de leur servir une nourriture plus substantielle. Augereau reconnut Belair, l'invita à dîner, lui donna de l'argent, lui fit avoir peu de jours après un très bon emploi dans l'administration des messageries, et fit placer deux de ses fils dans un lycée. Cette conduite n'a pas besoin de commentaires.

Tous les duels qu'eut Augereau ne se terminèrent pas ainsi. Par suite d'un usage des plus absurdes, il existait entre divers régiments des haines invétérées, dont la cause, fort ancienne, n'était souvent pas bien connue, mais qui, transmise d'âge en âge, donnait lieu à des duels, chaque fois que ces corps se rencontraient. Ainsi, les gendarmes de Lunéville et les carabiniers étaient en guerre depuis plus d'un demi-siècle, bien qu'ils ne se fussent pas vus dans ce long espace de temps. Enfin, au commencement du règne de Louis XVI, ces deux corps furent appelés au camp de Compiègne; alors, pour ne point paraître moins braves que leurs devanciers, les carabiniers et les gendarmes résolurent de se battre, et cette habitude était tellement invétérée que les chefs crurent devoir fermer les yeux. Cependant, pour éviter la trop grande effusion du sang, ils parvinrent à faire régler qu'il n'y aurait qu'un seul duel, chacun des deux corps devant désigner le combattant qui le représenterait, après quoi, on ferait une trêve. L'amour-propre des deux partis étant engagé à ce que le champion présenté fût victorieux, les carabiniers choisirent leurs douze meilleurs tireurs, parmi lesquels se trouvait Augereau, et l'on convint que le sort désignerait celui auquel la défense de l'honneur du régiment serait confiée. Il fut ce jour-là plus aveugle encore que de coutume, car il indiqua un sous-officier ayant cinq enfants: il s'appelait Donnadieu. Augereau fit observer qu'on n'aurait pas dû mettre parmi les billets celui qui portait le nom d'un père de famille, qu'il demandait donc à être substitué à son camarade. Donnadieu déclare que, puisque le sort l'a désigné, il marchera; Augereau insiste; enfin, ce combat de générosité est terminé par les membres de la réunion, qui acceptent la proposition d'Augereau. On apprend bientôt quel est le combattant choisi par les gendarmes, et il ne reste plus qu'à mettre les adversaires en présence, pour qu'un simulacre de querelle serve de motif à la rencontre.